Dans les villages dogons
construits au pied de la falaise de Bandiagara, ou sur sa crête, dominant la
longue plaine qui mène jusqu’à la frontière burkinabé,
les jeunes ont une activité épistolaire intense avec les touristes
qui viennent visiter leur monde. Ils proposent aux étrangers des petits cahiers
comportant leur adresse dans lesquels ils ont dessiné et légendé,
d’après des modèles sans cesse recopiés, les caractéristiques
emblématiques des villages dogons selon le tourisme: la danse des masques,
les funérailles, les porteuses d’eau, la togouna (case à palabres),
les greniers mâles et femelles.
Pendant trois semaines en mai 1999, une semaine en septembre 1999, et encore une
semaine en mai 2000, chaque matin, j’ai prêté mon appareil photo numérique
à deux filles de 13 et 15 ans, et cinq garçons de 15 à 29 ans
afin qu’ils poussent leur tentative de description entamée avec les dessins
en photographiant leur monde sage et tendre.
Les adolescents Dogons font peu de bêtises. Depuis leur plus jeune âge,
ils sont habitués aux dures tâches qui permettent leur survie en milieu
semi-désertique. Parce que le salut de la communauté dépend
de leur comportement et de leur participation aux mille travaux qui font une journée,
on ne ressent pas chez eux la période difficile que traversent les adolescents
des villes. Si leurs images sont si sages, si posées, cadrées, presque
des photographies «de photographes», c’est parce qu’ils ont considéré
les prises de vues avec le même sérieux et la même délicatesse
qu’un labeur quotidien.
Avec l’appareil, les garçons partaient se promener dans les villages, sur
la grande dune de sable où, le soir, ils s’entraînent à la lutte
pour les fêtes qui suivent les travaux des champs, à la fin de la saison
des pluies. Ils allaient aussi dans la falaise, par leurs chemins escarpés,
improvisés dans les failles de la roche, par des échelles, des troncs
d’arbres dans lesquels des marches ont été taillées, posées
au bord du vide, pour les greniers et les grottes de l’ancien peuple des Tellems
(voir encadré), dont les Dogons se servent aujourd’hui de sépultures.
Ce sont des lieux sacrés que les étrangers ne visitent pas, mais les
enfants dogons vont y jouer, tripotent les crânes et les ossements, et revêtent,
pour s’amuser, les costumes de danse entreposés dans les greniers centenaires.
Les filles ne partaient pas si loin: elles rendaient visite à leurs copines
et se promenaient avec elles, prenant des photos de leur village, de leur école
dont les salles de classe sont décorées avec des peintures d’échassiers
et de danseurs dogons; d’une tempête de sable, un soir, à quelques mètres
derrière les chapeaux de tiges de mil, qui protègent les greniers,
juste avant de ranger l’appareil pour le protéger de la poussière.
Beaucoup de leurs photographies ont été prises dans les cours des concessions,
qui sont moins le domaine des hommes que celui des femmes: il n’y a pas de différence
entre les photographies des filles et celles des garçons, si ce n’est les
longs moments que les filles ont passés dans les cours, et leurs images de
ces moments où elles sont seules, à discuter, à blaguer, et
à chahuter tendrement.
Jusqu’à présent, les travaux photographiques consacrés aux Dogons
se sont toujours attardés sur des aspects culturels et sociaux: festivités,
architecture, travaux, métiers, culte, etc. Dans leurs propres images, ces
aspects sont secondaires, à peine évoqués. La spécificité
de leur culture n’est plus le sujet mais le décor d’une description intime.
Ils ont photographié leurs jeux, les retrouvailles qui ponctuent leurs journées;
les longues heures d’attente à ne rien faire, allongés sur des nattes
ou sur des rochers brûlants, parce que la chaleur est trop intense pour bouger
avant le soir; leurs promenades distraites par la cueillette de fruits sauvages,
avec des bâtons lancés dans un arbre pour en faire tomber les fruits,
ou par la chasse aux petits animaux, avec leurs lance-pierres sculptés.
Chaque nuit, je faisais la sélection, au milieu d’une dizaine de têtes
penchées au- dessus du petit écran de l’appareil, des images que nous
gardions ou que nous effacions afin de faire de la place sur les disquettes pour
les prises de vues du lendemain. Des 2 000 photographies réalisées,
j’en ai gardé 70. Les Dogons se sont moins intéressés à
la sélection, à leurs images, qu’au vécu des prises de vues.
Ce qui leur plaisait avant tout, c’était de se promener avec l’appareil, d’en
être responsables pendant une journée entière et de partir à
la recherche d’idées.
Ces jeunes villageois n’ont de rapport à l’image qu’à travers les «débris»
du tourisme: de rares magazines apportés par des touristes, dont ils décorent
le mur en banco de leurs chambres avec des pages; quelques livres ethno-touristiques
dont ils ont fait l’objet, et la vision des touristes prenant des photos de leurs
villages et d’eux-mêmes. Vision sans retour puisqu’ils voient les images se
faire mais n’en voient pas le résultat, à l’exception des portraits
que leurs correspondants leur envoient en souvenir de leur passage.
Mes seules interventions auprès des jeunes photographes, puisque je n’étais
pas présent lors de leurs prises de vues, ont été les conseils
que je leur donnais en visionnant les images. Celles que nous ne gardions pas à
cause d’ une expression manquée sur un visage, d’un défaut de cadrage
ou de lumière, étaient les plus utiles: je leur expliquais les détails
dont il aurait fallu tenir compte pour les réussir.
Au fil de ces menus conseils, les sept photographes ont davantage pris en considération
les différents plans de l’image, le cadrage et les lumières, comme
dans cette photographie où des objets hétéroclites, sûrement
ceux qui se trouvaient dans la chambre du photographe, sont réunis sur une
marche de banco ocre. Les Dogons n’ont jamais vu ni entendu parler de nature morte:
ils l’ont inventée, pour la couleur des objets et du banco, et pour la lumière
qui entrait joliment dans la chambre. Et ainsi ils ont inventé, au cours de
leurs longues promenades, en tongs sur les sentiers à peine visibles sur la
patine de la pierre, dans le dédale de leurs villages où les cases
se fondent aux rochers énormes tombés de la falaise, dans l’intimité
de leurs grottes ou de leurs cours, la première description photographique
des Dogons par eux-mêmes.
Ces jeunes villageois n’ont de rapport avec
l’image qu’à travers de rares magazines apportés par les touristes
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« Ceux que nous avons trouvés
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Le Pays dogon compte
700 000 habitants et couvre une vaste région de 50 000 km2,
qui s’étend de la frontière du Burkina Faso à l’est, aux environs
de Sévaré à l’ouest. Il s’étire tout le long de la falaise
de Bandiagara, longue de 150 km et parfois haute de 300 mètres.
Le peuple dogon est originaire des Monts mandingues, à la frontière
guinéo-malienne. Animistes, ils ont refusé de se convertir à
l’islam et ont dû s’exiler au XVIIIe siècle, remontant le
fleuve Niger jusqu’aux reliefs protecteurs du plateau et de la falaise de Bandiagara.
Les Dogons y ont reçu un important héritage culturel du peuple qui
vivait alors dans la falaise et qui a mystérieusement disparu depuis, les
Tellems, «Ceux que nous avons trouvés» en langue dogon.
Aujourd’hui, un tourisme culturel se développe le long de la grande falaise.
Encouragé par les autorités maliennes, il permet à des villages
moribonds de s’organiser face à la désertification, aux problèmes
de santé et d’éducation, mais il met en péril l’une des cultures
les plus singulières de l’humanité.
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