
Le guerrier qui dort en Te Kupu est toujours vivant.
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Dean Hapeta a inventé le
hip-hop politique néo-zélandais. Alimentant la controverse, il chante
le rôle de la culture maorie dans le combat de la «nation noire».
L’insulte d’un motard, qui le traitait de «négro»,
transforma le regard d’un petit garçon de huit ans et ébranla sa vision
de la société maorie et pakeha (blanche) d’Aotearoa, comme on appelait
jadis la Nouvelle-Zélande. Dès lors, il prit conscience de sa différence
et rejeta aussi bien ses frères paisibles et soumis que les gangs maoris de
son quartier ouvrier d’Upper Hutt, une banlieue de la capitale Wellington. Et s’il
se tournait vers la société blanche, il ressentait l’oppression. Dean
Hapeta choisit donc de regarder en lui-même. Avec le temps, il comprit qu’une
«nouvelle race» pouvait émerger, fière de son passé
maori et en rupture totale avec l’héritage colonial.
Aujourd’hui, à 34 ans, le rappeur se décrit comme «un mauvais
nègre», faisant allusion à son radicalisme politique. Il en tire
sa force ou, pour certains, sa faiblesse: sa capacité à intégrer
dans le grand mouvement africain-américain du hip-hop la culture, la langue
et les exigences des Maoris, depuis les droits de pêche jusqu’aux revendications
territoriales et économiques.
Avec son groupe, Upper Hutt Posse (UHP), Hapeta a influencé toute une génération
néo-zélandaise de musiciens et de fans de hip-hop. Avant l’irruption
de ces «guerriers» sur la scène, la musique maorie était
marginalisée, considérée comme un accessoire exotique réservé
aux shows touristico-folkoriques. En faisant du rap dans leur langue, en y incorporant
les sons, les valeurs et l’histoire de leur peuple, Hapeta et ses compagnons ont
détruit les stéréotypes attachés à l’identité
maorie.
La conscience politique du rappeur n’est pas née de «l’éveil
culturel» des années 1970, qui vit la classe moyenne maorie redécouvrir
ses racines. Lui a appris ce qu’il sait dans la rue, son whakapapa (lieu d’origine).
Lorsqu’il s’est lancé en 1985 avec son groupe, ses premières chansons
de résistance s’inscrivaient dans la lignée du reggae jamaïcain
du légendaire Bob Marley. Elles sonnaient juste dans son quartier défavorisé,
où les affrontements avec la police étaient devenus rituels.
L’influence de Malcom X
En valorisant l’histoire des anciens esclaves
et des peuples colonisés, le reggae a permis à Hapeta de découvrir
«la super-nationalité noire» et les luttes collectives des opprimés.
Puis une nouvelle vague de prophètes a touché les côtes d’Aotearoa:
des rappeurs américains comme Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash. Hapeta
se mit alors à rapper dans les rues avec ses compagnons et commença
à durcir son message, sur la base tant de son expérience personnelle
que de lectures venues d’Amérique. Grâce à un poste obtenu au
ministère de la Justice, il parcourut le pays pour entendre les revendications
territoriales des Maoris et, dans le même temps, découvrit l’autobiographie
de Malcom X1.
«Ce livre m’a sonné. Il m’a beaucoup inspiré… Cette fierté
d’être soi et cette capacité de la transformer en action», confie-t-il.
La vie du nationaliste noir – ce héros de la fierté d’être noir
dans les années 1950 et 1960 – a fortement influencé Hapeta. Il a alors
endossé le rôle d’un leader abordant le hip-hop comme un mouvement politique
contre le racisme et pour les intérêts maoris. Paradoxalement, il fut
bientôt contacté par le fils d’Elijah Muhammad, l’homme qui avait exclu
Malcom X de la Nation of Islam, l’un des groupes noirs militants les plus influents
et les plus controversés. En visite à Aotearoa, Rasul Muhammad invita
Hapeta et son groupe à se produire à Detroit et à rencontrer
le chef du mouvement, le révérend Louis Farrakhan, dont les déclarations
antisémites et les opinions extrémistes sur la différence entre
les races provoquent de chauds débats.
Ce voyage était symbolique du dialogue instauré par Hapeta entre les
cultures maorie et africaine-américaine. Au début, la balance penchait
du côté américain. Puis Hapeta a rétabli l’équilibre.
Il explique qu’il a eu l’impression «d’avoir atteint le sommet en rencontrant
Farrakhan». Sans parler de l’émotion de jouer à Detroit et à
New York et d’être interviewé à l’Apollo Theater de Harlem. L’accueil
chaleureux que la terre natale du hip-hop lui a réservé lui a conféré
une nouvelle légitimité à ses propres yeux.
A Aotearoa, le porte-drapeau du nationalisme maori alimente la controverse et bouscule
les consciences. Les positions radicales d’Hapeta sur les droits territoriaux des
Maoris déconcertent les militants plus conciliants et certains groupes polynésiens
originaires des îles de Samoa, Nuie et Tonga, dans le Pacifique. Lors d’un
concert dans ces îles, en 1990, des fans polynésiens lui ont intimé
l’ordre de rentrer chez lui lorsqu’il a proclamé qu’Aotearoa était
la terre des Maoris. La même année, Hapeta a gagné son procès
pour diffamation contre le quotidien Auckland Star, selon lequel UHP avait interdit
l’entrée d’un concert à deux jeunes pakeha.
«Les mots qui pénètrent»
Aujourd’hui, Hapeta se produit en solo. Il
a abandonné son pseudonyme, D Word, pour sa traduction maorie Te Kupu («Le
Mot»). Deux versions de son dernier album, Ko te matakahi kupu («Les
mots qui pénètrent»), sont sorties en janvier, l’une en maori
et l’autre en anglais. Auparavant, sa création s’articulait presque exclusivement
autour des maux de la société. Aujourd’hui, il semble avoir trouvé
la paix en s’enracinant dans sa culture. La communauté maorie le respecte,
en tant qu’homme politique, pour son engagement envers la culture et la langue (te
rao) maories. Mais le guerrier qui dort en lui est toujours vivant. Et il revendique
un nouveau territoire: l’audience et l’attention de la majorité. «Mettez-la
en avant [te rao], poussez-la dans le courant dominant. Utilisez les concepts de
responsabilité sociale et humanitaire pour changer les mentalités»,
exhorte le musicien.
Pendant ce temps, il élargit son horizon en sillonnant la planète.
Il découvre ainsi d’autres rappeurs qui se sont forgé une conscience
politique, au Royaume-Uni par exemple. «Je tire des leçons de tous les
combats, en sortant de ma peau puis en revenant partager ce que j’ai appris, comme
un ambassadeur du peuple maori», proclame-t-il. Il suit ainsi les conseils
du grand leader maori Sir Apirana Ngata. Il écrivait en 1897 le besoin de
résoudre ses conflits intérieurs sans renoncer à «se perdre
dans des moments de grande exaltation et d’imagination sauvage».
1. Malcom X a été
assassiné le 21 février 1965 à New York. Trois membres de la
Nation of Islam ont été reconnus coupables de ce crime.

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