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Menaces sur Byron Bay

Sebastian Chan, journaliste, universitaire et organisateur de concerts de musique électronique. Pour plus d’information: http:www.snarl.org
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«Doof»: le son étouffé d’une basse…



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… a donné son nom aux raves australiennes du bush.






La musique est un témoin et un allié. Le rythme est comme une confession qui marque le temps, le change et le transcende.
Ainsi, l’histoire devient un vêtement que nous pouvons porter et partager, et non pas un voile derrière lequel se cacher;
et le temps
devient notre ami.

James Baldwin, écrivain américain (1924-1987)





Viser le marché du tourisme international ou se contenter de la clientèle locale?

Dans le bush australien, écologistes et groupes techno s’allient pour faire passer leurs idées alternatives. Mais ce courant risque d’être noyé par l’afflux de touristes.

Au bout de deux heures et demie de voiture dans l’inextricable bush australien, un éclair multicolore jaillit de derrière une colline tandis que le grondement sourd des basses filtre à travers la forêt. En plein cœur de l’été, les concerts de techno underground se multiplient aux environs de Byron Bay.
A mille lieues de l’univers bien rangé des boîtes qui ont confisqué la musique électronique, ces concerts permettent au public d’échapper à la vie urbaine et lui réinjectent une dose de conscience sociale. Mais l’afflux de touristes étrangers pourrait rapidement tout bouleverser.
D’une certaine manière, le tourisme est à l’origine du mouvement techno local. Encouragés par la multiplication des soirées gays à Sydney, les touristes britanniques ont commencé à y introduire leur musique et leurs idées à partir de 1989, après l’explosion des raves au Royaume-Uni. Ils ont organisé des concerts underground en utilisant les mêmes trucs que chez eux pour échapper à la police: la publicité se faisait sous le manteau et le lieu de rendez-vous était communiqué aux amateurs par téléphone le soir même. Ils ont aussi ouvert des magasins de disques d’importation et sont devenus des DJ à succès. Mais les gens du cru ont vite repris les choses en main. Dès 1991-1992, ils ont organisé au moins quatre concerts tous les week-ends, attirant souvent plusieurs milliers de personnes.
Pendant la même période, The Vibe Tribe, un groupe d’anciens punks, squatters et militants communautaires, a organisé ses premières fêtes gratuites dans les espaces publics de Sydney. Fait sans précédent, l’énergie et le futurisme du mouvement rave s’alliaient au militantisme des groupes de base. The Vibe Tribe a aussi commencé à prendre en main la collecte de fonds en faveur d’associations communautaires, tout en se rapprochant des écologistes locaux pour sensibiliser l’opinion aux droits fonciers des aborigènes, à la privatisation de l’espace public, au nucléaire, etc. A Byron Bay, des collectifs comme Electric Tipi ont conclu le même genre d’alliances.
Mais à partir de 1995, lois répressives et descentes de police chassent les raves de la rue, les obligeant à se rabattre à l’intérieur de clubs bien contrôlés. The Vibe Tribe se dissout et certains de ses principaux membres, comme Kol Diamond, partent pour Byron Bay. «Au cours des 20 dernières années, Byron est quasiment devenu le centre nerveux des “modes de vie alternatifs” de ce pays, explique-t-il. Les sous-cultures marginales et les écolos se mélangent aux gourous du New Age. Ils traînent dans les cafés bohèmes en discutant des aspects politiques du profit ou du soja génétiquement modifié et passent leurs journées à surfer sur le Net. […] Le conseil municipal est issu du parti vert et le journal local très critique à l’égard des grandes entreprises. On a l’impression que dans toute la ville et ses environs, les gens veulent interdire leur territoire au Big Mac.»
Kol Diamond a contribué au paysage culturel local en créant des studios d’enregistrement et un label, Organarchy. Les petites raves des années 1990 sont devenues des rendez-vous réguliers; les plus grosses sont annoncées urbi et orbi par Internet et attirent des centaines d’habitants de Sydney et Melbourne. «Ces fêtes sont très populaires, très bruyantes et donc très controversées», souligne Kol Diamond.
Chris Gibson, professeur d’université et grand amateur de raves, a passé six mois à Byron Bay pour situer ce site sur l’échiquier des échanges musicaux internationaux. «Les gens de Byron se demandent s’ils doivent viser le marché du tourisme international ou se contenter de la clientèle locale, explique-t-il. Mais il n’est pas certain que les aspirations locales soient compatibles avec la mentalité “trance” moins engagée sur le plan politique que l’on associe généralement au tourisme de masse.»

Destination à la mode
Prenons le cas des DJ locaux, qui cherchent de l’argent pour sauver la forêt. Les routards étrangers se sentent-ils réellement concernés par l’environnement, ou sont-ils simplement séduits par le côté «alternatif» de cette action? Les initiatives locales ne risquent-elles pas d’être noyées par des manifestations purement musicales de grande ampleur organisées avec des DJ de la scène trance internationale?
Kol Diamond ne se fait pas tant de souci. «C’était peut-être le risque il y a quatre ans, quand une équipe internationale de DJ et de promoteurs de la trance ont jeté leur dévolu sur la région, estime-t-il. Ils cherchaient un nouveau marché et Byron est devenu une destination à la mode. Mais la vie ici a toujours été très chère, comparée à la Thaïlande ou à l’Inde, si bien que seuls sont restés ceux qui étaient vraiment intéressés par un autre mode de vie, plus respectueux de l’environnement.»
Le débat sur le tourisme a récemment débordé la communauté musicale, qui s’est opposée aux autorités locales au sujet du réveillon du Millénaire techno. Selon Kol Diamond, «ces trois fêtes techno menaçaient d’attirer plus de monde que les célébrations municipales officielles». Or, la ville n’en tire aucun revenu. De plus, ces manifestations où chacun apporte ses «munitions« ont tendance à priver de clients les discothèques et les bars de la région. Rappelons qu’en 1995, la répression contre les raves de Sydney avait été en grande partie décidée sous la pression des fabriquants d’alcool.
Aussi les ravers n’ont-ils guère été surpris, toujours selon Kol Diamond, du «harcèlement policier qui a sévi toute la nuit, de la première minute jusqu’à l’aube, aboutissant à la confiscation d’équipement et à des poursuites judiciaires». Pour lui, cette répression incarnait la décision du conseil municipal «de faire passer les dollars des touristes avant les aspirations artistiques de la communauté locale».
Aujourd’hui, Byron attend de voir comment va évoluer le climat politique. Pendant ce temps, Organarchy travaille à augmenter la production locale et à renforcer l’indépendance artistique et politique de la communauté. «Les choses se jouent au niveau local, estime Kol Diamond. Tout ce qui est mondialisé – musique, industrie, tourisme, etc. – commence à puer dès qu’on en fait des produits de grande consommation…».