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Le bouc émissaire idéal

Davey D,historien du hip-hop, journaliste et militant californien. Pour connaître son hebdo en ligne, allez à: www.davey.com
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1997: le très controversé Puff Daddy accepte le prix de l’artiste rap de l’année décerné par le Magazine Billboard, trois ans avant d’être mêlé à une fusillade à New York.





Les rappeurs offrent plus qu’un miroir reflétant la violence de leurs propres communautés: leurs œuvres réfléchissent celle de la société tout entière


D’où vient l’aura de violence du hip-hop? Du goût des médias pour le sensationnalisme, du règne de l’argent et de la vision stéréotypée de la culture rap.

Le 14 janvier 2000, à Oakland, Californie, plus de 120 000 spectateurs enthousiastes affluent à l’Oakland Coliseum où se produisent Juvenile et son Cash Money Click. Les superstars du hip-hop caracolent en tête des hit-parades. Leurs chansons passent sur toutes les stations de radio américaines et leurs clips sur toutes les chaînes de télévision. Ce jour-là, ils ont fait passer un bon moment aux auditeurs de KMEL, la première station de radio de la région. Plaisantant avec leurs fans, ils leur ont promis le concert de leur vie. La réalité allait dépasser toutes les prévisions.
En fin de soirée, les émissions de télévision locales sont interrompues pour parler d’une bagarre qui vient d’éclater à l’Oakland Coliseum. La rixe oppose une douzaine d’individus et provoque l’intervention d’une centaine de policiers en tenue anti-émeute: des images montrent des spectateurs sans défense en train de se faire rouer de coups par des groupes de jeunes. Le concert est annulé.
Les retombées de ce fiasco ne se sont pas fait attendre. Les propriétaires des clubs locaux l’invoquent pour refuser d’accueillir le même genre de manifestations. Depuis, tous les concerts de rap ont été annulés dans la région. Le battage qui a entouré les événements du Coliseum a même eu des répercussions bien au-delà de la Californie. Des quatre coins du pays, des propriétaires de salles ont téléphoné à la police d’Oakland pour demander s’ils devaient ou non prendre le risque d’organiser des concerts de rap.
De nombreux observateurs ont mis en cause la direction du Coliseum, qu’ils estimaient mal préparée. Le personnel, insuffisant, avait mis trop longtemps à faire entrer les spectateurs, créant des tensions dans l’assistance. Plus grave, il n’avait pas réagi quand la bagarre avait commencé.

La violence du hip-hop, un sujet en or
Comble de malheur, ces incidents se sont produits à un moment délicat pour le hip-hop. Plusieurs superstars, comme Puff Daddy et Jay-Z, étaient alors impliquées dans des actes délictueux. Puff avait fait la «une» des journaux du monde entier en fuyant un night-club new-yorkais au cours d’une fusillade. Peu après, fin décembre 1999, la police avait trouvé une arme non déclarée dans sa voiture, et l’avait interpellé. Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, on apprit aussi que Jay Z, lauréat du Grammy Award1, était accusé d’avoir poignardé un autre membre de l’industrie du disque, Lance «Un» Rivera, sous prétexte qu’il lui avait volé son matériel. Ces faits divers ont fait de la violence du hip-hop un sujet en or pour les médias: faut-il interdire les concerts? S’inquiéter des messages et des images véhiculés par le rap?
Ces questions méritent un vrai débat. Oui, le hip-hop s’accompagne parfois de violences, mais qui ne sont pas caractéristiques d’une mentalité propre à cette culture. Attention aux stéréotypes! Les cas des superstars Puff Daddy et Jay Z sont embarrassants mais ne sont pas représentatifs.
Dans le monde entier, par exemple, les violences qui éclatent lors des matchs de football sont monnaie courante, mais elles ne sont pas consubstantielles à ce sport ni à une communauté spécifique. Dans de nombreux cas, les autorités comprennent que certains événements très rentables se payent de flambées de violence. On pose des grillages dans les stades pour séparer les supporters d’équipes rivales et les forces de sécurité surveillent les tribunes. Le hip-hop n’a jamais eu droit à ce genre de dispositif.
Il est évident que les grands rassemblements exigent des précautions particulières. Il faut aussi reconnaître que les médias ont tout intérêt à gonfler le problème pour vendre. Personne n’a été tué, ni même blessé devant le Coliseum.
Pourtant, les chaînes de télévision ont jugé utile d’interrompre leurs programmes pour passer ces échauffourées en direct. Comparez cette couverture médiatique à l’indifférence entourant les violences collectives qui éclatent régulièrement lors des matchs de football américain au stade de Bay Area. Par rapport aux événements qui ont marqué le «Big Game» entre les universités de Stanford et de Californie en 1997, où des spectateurs avaient été piétinés et des policiers agressés, le concert du Coliseum fait pâle figure. Pourtant, la rencontre n’avait pas fait l’ouverture des journaux télévisés. Les quotidiens avaient encensé le match et à peine mentionné les bagarres. L’année suivante, les supporters s’étaient à nouveau déchaînés malgré la présence de 200 policiers. Les médias n’en avaient pas plus soufflé mot. Personne, semble-t-il, n’aurait osé ternir la réputation de deux universités si prestigieuses.
Le rap est un bouc émissaire idéal parce que les communautés qui le pratiquent n’ont ni le pouvoir politique ni l’argent nécessaires pour contrôler les images projetées par les médias. D’où cette couverture médiatique déséquilibrée, qui en fait une culture diffamée.
Un autre élément important à prendre en compte est l’imagerie violente souvent cultivée par les rappeurs. Au cours des 10 dernières années, les compagnies de disques et les musiciens, favorisant le boom de l’industrie artisanale du hip-hop, ont fait un malheur en vendant une image «gangsta» – «gangstérisée» et misogyne – de cette musique. On ne peut pas nier que certains de ses artistes adoptent les comportements décrits dans leurs chansons et leurs clips. Mais il existe une autre façon de lire ces paroles et ces images codées.
En premier lieu, ces métaphores violentes appartiennent à une longue tradition de fanfaronnade et d’auto-exaltation. Comme le souligne l’écrivain et professeur africain-américain Robin D.G. Kelley, en se vantant d’actes criminels imaginaires et en les exagérant, les rappeurs s’engagent dans des «duels verbaux où le plus méchant gagne». Le récit n’opère pas de la même façon sur tout le monde: les initiés en savourent l’ironie tandis que les outsiders – en d’autres termes les adolescents blancs de la classe moyenne – le prennent au pied de la lettre. Sens moral mis à part, les gangsta rappeurs entraînent leur public dans un voyage imaginaire au cœur du ghetto – une zone interdite peuplée de tueurs de flics et de putains. Ils jouent tout simplement sur la séduction du fantasme.
On peut désapprouver cette façon de caresser le public dans le sens du poil. Mais rappelez-vous que ces musiciens ne sont qu’un rouage dans une machine qui brasse des milliards de dollars par an. Les stations de radio, les DJ, les distributeurs de vidéos, les publicitaires et les marques de disques ont aussi leur part de responsabilité. Ces faiseurs de gros sous ne se contentent pas de répondre à la «demande populaire»; ils l’entretiennent.
Chaque jour, les grandes stations de radio sont inondées de centaines de morceaux de musique. Qui contribue le plus à influencer le public: la station qui a des millions d’auditeurs ou l’artiste qu’elle choisit de diffuser? Si des musiciens comme Snoop Dog ou Dr Dre (tous deux connus pour la violence de leurs textes) accordent des interviews, rien n’oblige les journalistes à ne s’intéresser qu’au côté le plus noir de leur jeunesse dans le ghetto. Ils peuvent aussi les interroger sur leurs projets d’avenir. Sauf qu’il est plus rentable d’exploiter les stéréotypes négatifs attachés aux rappeurs et aux Noirs en général. On peut avancer que c’est au musicien de rétablir l’équilibre et d’exiger qu’on lui pose d’autres questions.
La violence du hip-hop doit être replacée dans son contexte. Nous pouvons condamner les actes de certains individus sans calomnier toute une culture, décrypter une joute verbale machiste, reconnaître la fascination de notre culture pour la violence. En d’autres termes, nous devons accepter la complexité du hip-hop. Les rappeurs offrent plus qu’un miroir reflétant la violence de leurs propres communautés: leurs œuvres réfléchissent celle de la société tout entière.



1. Prix les plus prestigieux décernés chaque année à la musique de variété.