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Culture jeune et cybersubversion

Micz Flor, basé à Berlin et à Vienne, Micz Flor est directeur de la formation au Centre des médias avancés de Prague. Il coédite, entre autres, la publication sur papier et en ligne Crash Media, et a créé, à Berlin, la société de fourniture de contenu art-bag.net. Pour en savoir plus sur ses projets, souvent primés: http://mi.cz
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Une installation de l’artiste allemand Robert Lippok, utilisant le programme informatique Cubase pour produire de la musique.






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Les sites web de Crash Media, réalisé à Manchester…




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… et de la radio de Belgrade B2-92.








«Toutes les insultes sont bienvenues; nous sommes la génération Internet hédoniste, l’aile dance du mouvement de résistance»

Les jeunes rebelles ne s’attaquent pas seulement à l’industrie
de la musique. Ils créent ausside nouveaux réseaux de solidarité via Internet.


Internet offre à la jeunesse rebelle un outil idéal pour toucher l’industrie du disque à son point le plus sensible: la propriété intellectuelle. Dans ce milieu, le piratage est une coutume valorisée depuis longtemps. Dès les années 1970, les labels punks adoptaient le slogan: «Les copies sur cassettes tuent l’industrie du disque: continuez!». Mais pour les grandes compagnies, la menace est toujours restée limitée car les cassettes pirates n’étaient pas faciles à distribuer. Des systèmes de vente par correspondance indépendants ont été mis en place mais sans jamais constituer un réel danger.

Économie du don
Aujourd’hui, les jeunes éléments subversifs ont Internet à portée de main et mettent l’industrie culturelle à genoux. Le format MP3 permet la compression et le stockage de CD audio en petits fichiers accessibles sur le Net. N’importe qui peut cliquer, charger, écouter. Il suffit d’avoir un modem, une ligne de téléphone et un banal ordinateur. Cet accès à des canaux de distribution de même puissance que ceux des multinationales dissout les structures du pouvoir en place. Et cela sans autre coût que la facture de téléphone – souvent payée par les parents. L’enthousiasme de la jeunesse allié à l’absence de respect des lois ouvrent une voie royale au piratage.
Bien sûr, la «jeunesse Internet» ne fait pas que piller la propriété intellectuelle. Pour elle, le véritable enjeu est de pouvoir participer à des échanges culturels planétaires sans dépendre d’une industrie musicale dépassée. Ils développent par exemple «l’économie du don», un concept original mêlant anarchie et communisme: «Echangez ce que vous avez. Dans le fond, qui a besoin d’argent?». Pilot FM, label MP3 installé à Vienne et né du rapprochement des fournisseurs de services Internet indépendants et des artistes de la musique électronique, suggère sur son site web
1: «Bien que nous ne fassions pas payer les fichiers téléchargés, nous apprécions tous les dons: matériel, logiciels, chèques de voyage, soupe en boîte, café soluble ou toute autre contribution susceptible de rendre la vie plus agréable».

Une tendance à l’abandon des droits d’auteur
Autre innovation, le développement «à code ouvert». En bref, plus il y a de personnes qui travaillent sur un produit et qui le testent, et mieux cela vaut. Cette règle a été maintes fois éprouvée dans le secteur de la conception de logiciels. Dans le domaine culturel, la même tendance pousse à l’abandon des droits d’auteur: «Distribue tes idées et vois ce que les autres en font. Cela t’aidera dans tes propres réalisations.» Voilà pourquoi les banques de samples (extraits) et les archives Midi – qui stockent les sons et les fichiers musicaux – abondent sur Internet. Une musicienne hip-hop d’avant-garde qui aime les cris de souris pourrait y trouver le son de ses rêves. Qu’elle le transforme à son tour, et que le fonds s’enrichisse!
Les archives permettent aussi aux radios en ligne d’élargir leur répertoire. Pararadio
2, une radio de DJ installée à Budapest, en est un exemple parmi d’autres. Les DJ et les artistes électroniques s’y succèdent à vive allure. Daniel Molnar, l’un des initiateurs du projet, explique: «Nous n’avons même pas besoin de nous appuyer sur des disques de samples existants. Nous avons accès à des tonnes de samples et d’archives gratuites en ligne. […] Si cela vous dit, rejoignez la tribu et fabriquez les vôtres!»3
Mais la subversion ne se limite pas aux attaques contre l’industrie musicale. Elle atteint la sphère politique. Alors qu’un équivalent numérique de la scène publique est en train d’émerger, la désobéissance civile et l’esprit révolutionnaire gagnent les réseaux électroniques. Tout au long des années 1980, les hackers (pirates informatiques) ont symbolisé l’opposition militante. «L’information veut être libre», revendiquaient-ils en révélant au grand jour des dossiers confidentiels
4.
Aujourd’hui, les rues de Vienne sont au carrefour de la résistance, de la culture des jeunes et d’Internet. Depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement de droite, des groupes de jeunes comme Volkstanz organisent dans toute la capitale, via Internet, des défilés de rue hebdomadaires, avec des DJ en live. Sur leur site web
5, ils se moquent des vaines tentatives du gouvernement pour les contrôler: «Toutes les insultes sont bienvenues; nous sommes la génération Internet hédoniste, l’aile dance du mouvement de résistance».
La radio de Belgrade B 2-92 (ex-B92) est un autre avatar de cette culture cybersubversive. Elle annonce sur son juke-box virtuel: «En diffusant de la musique comportant un message politique et social subtil, mais incontestable, Radio B92 s’est opposée à l’esthétique imposée à la «majorité silencieuse”, incapable d’assurer le développement d’attitudes libérales dans le pays pendant la désintégration de l’ex-Yougoslavie».
6 Alors que le gouvernement peut à tout moment interrompre les fréquences hertziennes, Free B92 en ligne est devenue un espace de rencontre qui déborde largement les frontières de l’ex-Yougoslavie.

Connecter entre elles des poches de créativité et de résistance
Très vite, des radios se sont emparées des formats audio du Net pour créer des liens entre le cyberespace et la rue. A Londres, irational.org ne fait pas exception. Outre un guide des radios pirates7, le site propose un guide de la radio en ligne8 mis au point par des producteurs européens. Les jeunes bidouilleurs y trouvent des détails techniques sur la manière de connecter les radios en ligne avec des émetteurs FM de faible puissance.
Dans toute l’Europe, des collectifs de médias ont passé les dernières années du siècle à apprendre à franchir les frontières grâce à de nouveaux modes de diffusion partagée et de création artistique. L’objectif n’est pas de toucher la masse, mais plutôt de connecter entre elles des poches de créativité et de résistance. Dans ces expériences d’avant-garde, on ne peut pas dissocier les possibilités technologiques de l’expression artistique. Ainsi, en 1997, Ozone, une radio en ligne de Riga
9, a établi une liste de diffusion influente, Xchange10, pour développer le concept «d’espace acoustique» faisant appel à des techniques comme la co-retransmission. Comme l’explique Raitis Smits, de Radio Ozone, «chaque émetteur prend la retransmission en direct d’un confrère, la réencode et l’envoie au participant suivant»11.
Ce genre de projets transnationaux génèrent de nouveaux modes de communication entre les jeunes. Ils partagent un espace acoustique, mais ne se rencontreront peut-être jamais dans «l’espace réel». Ces réseaux numériques ne peuvent cependant pas être de véritables creusets de la participation démocratique et de la liberté d’expression si «l’accès pour tous» n’est pas assuré. Il ne suffit pas d’avoir une ligne téléphonique, un ordinateur et un savoir-faire technique pour être présent dans le cyberespace.
Dans le domaine culturel, la problématique de l’accès soulève deux questions. Tout d’abord, on estime en général qu’Internet permet aux groupes marginaux de faire entendre leur voix, mais il faut aussi se demander qui parle en leur nom.
Par ailleurs, on entend par «accès pour tous» l’idée que tout le monde devrait avoir accès à toute l’information. Mais à l’inverse, toute l’information devrait être accessible à tous. L’un des dangers majeurs qui pèse sur les jeunes est de voir une «culture jeune» uniforme, style MTV, devenir de plus en plus accessible. Malgré les îlots de résistance à la «culture McDonald», nous risquons d’être confrontés à un nouveau problème, bien connu du monde occidental: l’assimilation culturelle. Est-ce le prix à payer?



1. http://pilot.fm
2.
http://www.pararadio.hu/
3.
http://www.yourserver.co.uk/crashmedia/utn/2.htm
4. Voir Bruce Sterling, The Hacker Crackdown (1993, Mass Market Paperback).
5.
http://www.volkstanz.net
6.
http://www.freeb92.net/music/english/index.html
7.
http://www.irational.org/sic/radio/
8.
http://www.irational.org/radio/radio_guide/
9.
http://ozone.re-lab.net
10. Xchange mailinglist;
http://xchange.re-lab.net
11. Raitis Smits: X-Open Channel (1999);
http://xchange.re-lab.net/i/