
Ecole primaire d’enfants migrants
dans une banlieue de Beijing. «Dans les petites classes, nos élèves
ont à peu près le même niveau que dans les écoles officielles».
Le plus difficile est
d’aider les enfants à surmonter leur sentiment d’infériorité,
lié à leur statut de citoyens de seconde zone
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Le grand
bond éducatif
En 1949, quand la République populaire
de Chine a été proclamée, 20% des enfants en âge de fréquenter
l’école primaire étaient scolarisés, et 80% de la population
était analphabète. Depuis, ce pays d’1,2 milliard d’habitants a toujours
fait de l’éducation une priorité. Le premier objectif des autorités
a été d’assurer l’éducation primaire pour tous. Puis en 1986,
elles ont adopté une loi étendant à neuf ans la scolarité
obligatoire.
Selon le rapport1 établi par la Chine pour le Forum mondial de
l’éducation de Dakar (Sénégal, avril 2000), le taux net de scolarisation
dans le primaire2 atteignait 98,9% en 1998, tandis que le taux d’analphabétisme
se limitait à 16,37%. Les efforts actuels consistent à améliorer
l’accès à l’éducation dans les régions pauvres et abritant
des populations minoritaires, à faciliter la collecte de fonds pour l’éducation
et à élever le niveau des enseignants.
1. Internet: www2.unesco.org/efa/
wef/countryreport/china
2. Nombre d’enfants scolarisés appartenant à la tranche d’âge
officiellement définie comme celle de l’enseignement primaire, exprimé
en pourcentage de la population totale appartenant à cette tranche d’âge.
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Seuls 40 % des enfants
de migrants de cinq à douze ans vont à l’école, contre 100 %
des natifs de la capitale |
Malgré les succès
du pays en matière d’éducation, les enfants de migrants ont du mal
à se faire une place à l’école. Et se rabattent, si possible,
sur des circuits parallèles.
Tous les semestres, Li Shumei et Yi Benyao
refusent des centaines d’enfants qui frappent à la porte de leur école,
installée dans une ancienne fabrique de peinture à l’ouest de Beijing.
Pas par mauvaise volonté; ils savent trop bien que pour ces enfants, ils représentent
la seule chance d’aller à l’école. Mais ils n’ont tout simplement plus
de place.
Leur école, qui n’est pas reconnue par les autorités, accueille plus
de 1 300 enfants originaires de 28 provinces différentes. «Beaucoup
d’entre eux ont deux heures de trajet et doivent prendre quatre bus pour arriver
ici le matin, souligne Li. Et ils travaillent dur, sachant qu’ils coûtent cher
à leurs parents.» Ces enfants sont différents des autres jeunes
citadins: ils font partie de la «population flottante» de la Chine, une
expression qui désigne les gens qui vivent ailleurs que dans leur lieu de
résidence officiel.
Les parents de ces enfants sont pour la plupart des paysans pauvres partis travailler
dans les grandes villes. Employés à des tâches ingrates et précaires,
sans sécurité sociale, ils réalisent le gros des travaux pénibles
qui transforment le paysage urbain depuis une dizaine d’années. Officiellement,
cette «population flottante» compte 100 millions de personnes, mais de
nombreux observateurs occidentaux l’estiment plus proche de 150 millions. Elle représente
l’un des phénomènes d’exode rural les plus massifs de l’histoire.
Il a débuté en 1979, avec le démantèlement des communes
populaires. A cette époque, la productivité agricole a fait un bond
en avant. La terre a donc demandé moins de bras et de nombreuses familles
ont migré vers les mégapoles comme Beijing ou Shanghai. Au milieu des
années 80, le flot a grossi suite à la chute des revenus ruraux. Les
autorités municipales ont durci la réglementation sur les migrations.
Elles ont imposé aux candidats à l’exode de se munir d’une lettre d’embauche
et d’un permis de résidence temporaire avant d’aller en ville.
En fait, des dizaines de millions de personnes n’arrivent pas à obtenir ce
permis. Elles ne sont donc pas enregistrées là où elles vivent
réellement, à la différence des migrants permanents, reconnus
par les autorités. La précarité de leur statut les expose à
toutes sortes de discriminations. Pour scolariser leurs enfants, elles n’avaient,
jusqu’à une période récente, qu’une seule option: les inscrire
dans un établissement non reconnu.
Li Shumei a quitté la province du Henan en 1993 pour vendre des vêtements
à Beijing. A l’époque, se souvient-elle, il n’y avait pas d’écoles
pour les enfants de migrants dans la capitale. Et ils n’avaient pas le droit de s’inscrire
dans les établissements municipaux. Comme elle avait déjà enseigné,
Li Shumei a commencé à faire la classe chez elle à une poignée
d’élèves, avant d’ouvrir une école avec son mari. «Dans
les petites classes, nos élèves ont à peu près le même
niveau en chinois et en mathématiques que dans les écoles officielles»,
estime Li.
Les enseignants ont appris à se passer de livres et de matériel scolaire.
Mais le plus difficile, dit-elle, est d’aider les enfants à surmonter leur
sentiment d’infériorité, lié à leur statut de citoyens
de seconde zone. Comme l’école n’est pas reconnue, ils ont aussi du mal à
réintégrer le système classique. Ils sont pourtant nombreux,
dès l’âge de 12 ans, à retourner vivre chez des parents dans
leur province d’origine, afin de poursuivre leur scolarité.
Dans les écoles non reconnues, les instituteurs sont de jeunes diplômés
originaires des mêmes provinces que leurs élèves, ou des retraités
de Beijing. Ils touchent à peine la moitié du salaire officiel et n’ont
aucune couverture sociale. Li doit se contenter des faibles droits d’inscription
qu’elle demande (environ 100 dollars par an) pour gérer son école.
Elle a aussi eu la chance de recevoir un généreux don d’un couple de
retraités de Los Angeles, qui avait entendu parler de son travail par un journal
de la diaspora. Lorsqu’elle a été expulsée de ses locaux par
la police, cette somme lui a permis de se réinstaller ailleurs.
Selon la Fondation Ford, la capitale chinoise abrite 200 à 300 écoles
non reconnues. Comme elles ne suffisent pas à répondre aux besoins
des quelque 100 000 enfants de migrants, nombre d’entre eux sont totalement privés
d’éducation.
Dorothy Solinger, professeur de science politique à l’Université de
Californie, est l’auteur d’un ouvrage intitulé Lutte pour la citoyenneté
dans la Chine urbaine. Selon elle, à Beijing, seuls 40 % des enfants de migrants
de cinq à douze ans vont à l’école, contre 100 % des natifs
de la capitale. La situation est la même dans d’autres villes en expansion
comme Shenzhen ou Shanghai.
Chen Yi Fu, directeur de l’école élémentaire Hu Wan à
Shanghai, estime que, «dans certaines communautés de migrants, seulement
20 à 30 % des enfants vont à l’école». Les chiffres officiels
disent autre chose. Selon une étude du Département de l’éducation
de base, le taux de scolarisation des petits migrants se situait autour de 96,2 %
en 1996. Quant aux 4 % restant, ils étaient considérés comme
victimes du manque de place dans les écoles, des droits d’inscription élevés
et d’un environnement familial défavorable.
La pression des médias et de membres de l’Assemblée nationale populaire
a permis une évolution de la loi en mai 1998. Le gouvernement central a décrété
que les écoles non reconnues seraient désormais autorisées et
que les grosses municipalités n’auraient plus le droit de fermer les portes
de leurs écoles aux enfants de migrants âgés de 6 à 14
ans, s’ils vivaient là depuis plus de six mois. De nombreuses villes ont réagi
en rendant prohibitifs les droits d’inscription (jusqu’à 440 dollars par an,
quand le revenu moyen d’un travailleur migrant à Beijing avoisine les 600
dollars). Et selon le People’s Economic Journal, seules quelques rares villes comme
Wuhan ou Guiyang ont jusqu’ici légalisé le statut des écoles
de migrants.
«Les autorités de Shanghai ne s’estiment pas responsables de l’éducation
des enfants de migrants, alors que ce sont eux qui se coltinent les travaux les plus
durs», rapporte Chen Yi Fu. Originaire de la province d’Anhui, il s’occupe
d’enfants de 13 provinces, qui lui payent près de 100 dollars par an. «Ils
font partie des chanceux», dit-il avant de se plaindre des 7 000 dollars de
loyer qu’il doit payer chaque année à l’armée, propriétaire
du terrain.
Sans parler de la loi de 1998, la situation semble néanmoins évoluer
dans le bon sens. Reconnaissant que le «miracle» économique chinois
n’a pas profité à l’intérieur du pays, le gouvernement y a lancé
des investissements de grande envergure. «Il semblerait que les choses s’améliorent
un peu, assure Dorothy Solinger. Certaines municipalités autorisent les migrants
à fonder leurs propres écoles et de plus en plus d’entre eux arrivent
à payer les suppléments de droits d’inscription exigés par les
écoles municipales. Sans compter que certains migrants ont maintenant de quoi
se procurer le permis de résidence qui permet à leurs enfants de fréquenter
ces établissements aux mêmes conditions que les autres.»
Mais au fil des ans, les migrants ont pris l’habitude d’assumer seuls l’éducation
de leurs enfants. «En fait, nous aimerions autant que les autorités
nous oublient, explique Chen Yi Fu. Lorsqu’elles se manifestent, c’est en général
pour fermer les écoles ou leur infliger des amendes.»
Reste que selon toutes probabilités, la Chine rejoindra bientôt l’Organisation
mondiale du commerce, s’exposant à la concurrence des marchés agricoles
internationaux. Ses 800 millions de paysans pourraient en pâtir. Les problèmes
posés par l’éducation des enfants de migrants et, plus largement, par
les droits de ces «populations flottantes» n’en deviendront que plus
pressants.
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