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DANSES CONTRE LA PAUVRETÉ

Photographies de Richard Emblin, texte de Oscar Collazos. Richard Emblin est un photographe canadien qui vit en Colombie. Oscar Collazos est éditorialiste et écrivain colombien. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels: Adieu à la Vierge (1994), Mourir avec papa (1997) et La Baleine échouée (2000, à paraître).
Grâce à la passion tenace de deux chorégraphes, la danse contemporaine a ouvert un avenir
à des enfants pauvres de Cartagena, en Colombie.

Le danseur et chorégraphe colombien Alvaro Restrepo aurait pu trouver sa route vers la gloire sur n’importe quelle scène du monde, entre New York, où il s’est formé, et l’Europe, où il a connu ses premiers triomphes. Mais il en a décidé autrement.
En 1993, il renonce à sa carrière personnelle pour introduire en Colombie l’enseignement de la danse contemporaine, très méconnue dans le pays. Et il choisit de le faire auprès d’enfants pauvres âgés de 10 à 15 ans. Pour mener à bien son projet, il fait équipe avec Marie-France Delieuvin, directrice des études au Centre national de danse contemporaine d’Angers, en France.
Ce pas de deux exécuté par le couple de danseurs chorégraphes a produit des résultats inattendus. En 1997, quatre ans après avoir semé la passion de la danse à Bogota et à Cali, ils lancent le projet El Puente («le pont»), qu’ils étendent à Cartagena au bout de quelques mois. C’est là qu’Alvaro Restrepo est né, il y a 42 ans. Cette ville touristique, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’U
NESCO, cache une dure réalité: plus de 60% de ses 700 000 habitants y vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Le «pont» que Restrepo et Delieuvin voudraient y construire part dans deux directions. La première mène ces deux artistes de renom à l’un des quartiers les plus pauvres de Cartagena; la seconde
passe par des festivals et diverses rencontres pour impliquer dans le projet d’autres artistes professionnels d’Europe et d’Amérique latine.
En 1997 et 1998, Restrepo marque une première «étape de sensibilisation» au Collège Inem de Cartagena, auprès de 480 élèves. Au fur et à mesure qu’il s’amenuise, le groupe gagne en qualité: tout d’abord, 90 petits danseurs se détachent du lot et s’accrochent à un travail qui leur permet de retrouver les racines de leur identité. Après quelques mois supplémentaires, par une sorte de sélection naturelle, il n’en reste plus que 22. Mais ceux-là manifestent un désir obstiné de participer à cette aventure créatrice et forment le «Groupe pilote expérimental du Collège du corps». Ces enfants ont franchi «le pont»; ils sont passés sur l’autre rive.
Aujourd’hui, grâce au temps dérobé à l’enseignement traditionnel, ces garçons et ces filles des familles les plus modestes de Cartagena ont mûri. Ils ont transformé leurs voix et leurs corps. Chaque jour, ils répètent leurs créations dans le beau cloître du couvent San Francisco, un édifice du xvie siècle mis à leur disposition par une fondation religieuse. Cet espace, vaste et vide, voisine avec le Parc du centenaire et avec le moderne Centre des conventions, tout en s’adossant au vieux quartier de Getsemani.
Les jeunes danseurs habitent pour la plupart le quartier Nelson Mandela, le refuge des familles «déplacées» par la violence qui s’est déchaînée en Colombie. Sans le Collège du corps, où les cours sont totalement gratuits, ils seraient restés condamnés à errer dans les limbes d’une survie malheureuse. Alors qu’au cours des trois courtes années d’existence de ce collège, ils ont déjà vécu une double métamorphose: celle de l’adolescence et celle qui en a fait des artistes. De simples élèves des écoles de banlieue, ils sont devenus artistes par la grâce de la danse contemporaine, une discipline qui leur avait toujours semblé lointaine et inaccessible. Mieux, la créativité a fait germer en eux la conscience d’un nouveau «possible», depuis qu’avec la foi du charbonnier et la résistance du diamant, Alvaro Restrepo a frappé à leurs portes pour inventer avec eux des créations qui commencent à voyager à travers le monde.
En marge de son travail de formation, la compagnie El Puente a atteint un haut niveau de professionnalisme, au point que certains anciens élèves ont été promus professeurs de danse. Naturelle et quasi congénitale, la sève du rythme caraïbe a nourri ces danseurs formés à un langage sans doute plus abstrait — et certainement métaphorique —, héritier des grandes conquêtes de l’art contemporain.
Avec ses moyens rudimentaires et sa pauvre infrastructure administrative, dont la principale richesse est l’enthousiasme des maîtres et des disciples du Collège, la compagnie a participé au Festival des Arts de Cartagena en 1998 et en 1999, où elle a présenté trois créations inédites. Elle a également pris part à des événements artistiques dans d’autres régions de Colombie et en Europe.
Après leurs tournées à l’étranger, comme celle qui les a conduits en avril 2000 à Paris où ils ont découvert une opulence insoupçonnée, les enfants retrouvent leurs pauvres foyers et les maux de leur quartier. Mais ils ont la conviction d’avoir commencé à faire quelque chose de leurs vies, quelque chose de différent et de grand.
Pourtant, pour eux, le Collège n’est pas tout miel. Malgré l’enthousiasme des institutions publiques et des entreprises privées, ils y goûtent aussi le fiel des difficultés financières. La volonté de fer d’Alvaro Restrepo et de Marie-France Delieuvin se nourrit d’un rêve qui se heurte parfois à la dure réalité qui lui a donné corps. Si le rêve survit, c’est sans doute qu’à Cartagena, maîtres et élèves
sont convaincus que les promesses de la ténacité sont plus puissantes que les sirènes du découragement.



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Colombie

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Certains jeunes danseurs du Collège du corps pourraient bien devenir de vrais professionnels.



photo Les cours commencent par des exercices de danse classique.



photo La vie quotidienne de ces enfants de familles pauvres est rythmée par la danse.




photo Les techniques de respiration font partie de l’entraînement quotidien.

photo Une jeune danseuse regarde ses camarades s’exercer.

photo Répétition dans le cloître de style colonial du couvent San Francisco, qui a récemment été restauré.