
Les ONG ont réussi une
mobilisation sans précédent à Seattle, contre la mondialisation
voulue par le FMI et l’OMC.
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Lorsque les gens combattaient
l’esclavage, l’apartheid ou le colonialisme, ils ne demandaient pas un partage plus
équitable des bénéfices. Ils combattaient ces systèmes
en soi. De même, nous ne pouvons pas nous contenter de réclamer le partage
des profits de la mondialisation. Nous devons combattre ce système.
Martin
Khor, directeur du Third World Network (Malaisie)
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L’étape la plus
marquante de l’histoire des ONG est leur prolifération dans les pays du Sud |
A Seattle, les ONG ont
surgi sur le devant de la scène. Mais, depuis des décennies, elles
tissaient leur toile autour du globe. Visite guidée.
Partout,
les bonnes nouvelles pleuvent sur le front économique. Dopée par la
révolution des communications, la croissance mondiale nous promet une prospérité
sans fin qui, dit-on, bénéficiera même aux peuples les plus démunis.
Les manifestants de Seattle, qui protestaient contre le soutien de l’Organisation
mondiale du commerce aux formes actuelles de la mondialisation, ont été
dépeints par certains médias comme des militants d’un genre nouveau,
qui se mobilisent pour des choses mineures comme la sauvegarde des tortues de mer.
Pourtant, la «bataille de Seattle» n’était que la partie visible
d’une vieille guerre opposant les ONG aux pouvoirs en place.
Les ONG ont commencé à se multiplier il y a une trentaine d’années
en réaction à trois maux inextricablement liés: la pauvreté,
la surpopulation et la dégradation de l’environnement. La croissance démographique
provoque souvent la déforestation et l’épuisement des sols, donc une
augmentation de la pauvreté. Cette dernière chasse les gens ailleurs,
où le même scénario se reproduit. Enfin, la destruction de l’environnement
par les multinationales peut accélérer la progression de la misère.
Depuis quelques temps, les ONG et les organisations de base se concentrent sur ces
priorités et incitent les gouvernements à les suivre. La vague militante
actuelle ne témoigne pas d’un changement d’objectif. Elle montre que de plus
en plus de gens comprennent que certains de leurs problèmes communs peuvent
avoir une même cause: la mondialisation. Les agences économiques et
financières internationales constituent depuis longtemps des cibles de choix.
Mais la nouvelle vigueur des critiques reflète une meilleure coordination
des ONG face à la rapidité des changements économiques et à
la passivité des autorités politiques.
Toutefois, la vraie question est de savoir si ces acteurs de la société
civile, à supposer qu’ils trouvent des alliés résolus dans les
gouvernements, sont à la hauteur des extraordinaires défis globaux
de notre époque. Personne ne saurait le dire, mais un survol général
du paysage non gouvernemental mondial peut livrer quelques indices. Le développement,
l’aide humanitaire, les réfugiés, les droits de l’homme et la démocratisation
sont les principales préoccupations des ONG internationales (ONGI). Depuis
1995, on en recense environ 20 000 dotées de filiales dans plus de trois pays.
S’y ajoutent quelque 5 000 ONG basées dans un pays du Nord mais déployant
des activités à l’étranger.
Bien que leur nombre ait quadruplé depuis 1970, les ONGI semblent bien démunies
face aux urgences humanitaires. En 1995, sur les 60 milliards de dollars d’aide au
développement, 10 milliards seulement transitaient par ces organisations.
Et pourtant, celles-ci sont devenues des acteurs majeurs. Elles font pression sur
les organisations et les conférences internationales avec un succès
grandissant. Du protocole de Montréal régulant les émissions
d’ozone (1987) à la conférence du Beijing sur les femmes (1995), elles
ont contribué à maintenir au premier rang des préoccupations
des thèmes comme l’environnement et les droits humains.
Mais l’étape la plus marquante de leur histoire est sans doute la prolifération
des ONG dans les pays du Sud. Depuis une trentaine d’années, des jeunes pourvus
d’une solide éducation profitent de l’aide étrangère pour fonder
une association. Ils créent parfois des branches locales des ONGI, mais définissent
le plus souvent leur propre programme, y compris pour lutter contre la répression
politique.
Presque partout, ce processus s’est appuyé sur un partenariat entre deux types
d’ONG: les associations de base et les ONG de soutien. Les premières, gérées
par du personnel local, s’attachent au développement de leur propre communauté.
Certaines – comme les groupes de femmes – sont apparues récemment. D’autres
en revanche sont issues d’organisations communautaires comme les tontines (structures
de micro-crédit), qui fonctionnent depuis des milliers d’années.
Plusieurs centaines de milliers de groupes de base existent sans doute en Afrique,
en Asie et en Amérique latine. Face à la crise de l’environnement et
à la montée de la pauvreté dans les années 80, ces associations,
parfois appuyées par des initiatives individuelles, se sont constituées
en réseaux. Dans l’Oranji, au Pakistan, l’un d’eux a réussi à
équiper 100 000 personnes en eau potable et en unités d’assainissement.
A l’arrière-plan, environ 50 000 ONG de soutien, très professionnalisées,
canalisent l’aide internationale vers la base. En Bolivie par exemple, plusieurs
d’entre elles se sont unies pour promouvoir les serres à énergie solaire.
D’autres organisations s’attaquent à la corruption et à la défense
des droits de l’homme. Au Maharashtra (Inde) un centre anti-corruption soutenu par
un réseau d’organisations de base a fait démissionner 40 cadres des
impôts. Ce genre de militantisme politique accède parfois aux enceintes
mondiales à en croire Victoria Tauli-Corpuz, qui raconte comment des militants
autochtones sont arrivés devant les Nations unies à Genève (pp.
24-25).
Le recul de l’autocratie a aussi conduit à la création d’ONG spécialistes
des processus démocratiques. Elles supervisent par exemple la constitution
des listes électorales et le déroulement des scrutins, et ont fait
élire certains de leurs leaders à des postes de responsabilité
locale.
Les nombreuses ONG qui militent pour des changements politiques majeurs n’en appellent
pas forcément à la rue. Une ONG brésilienne propose par exemple
un numéro vert (gratuit) permettant aux citoyens de signaler les problèmes
environnementaux. Il n’existe pas toujours de frontière nette entre les ONG
et les autorités. En Inde, l’Integrated Child Development Service mène
ses campagnes à travers des associations et par l’intermédiaire de
sections des gouvernements locaux et fédéral.
De puissants acteurs de la société civile émergent aussi dans
l’ancien bloc communiste. La plupart des quelque 75 000 ONG de cette région
ont été créées ou ressuscitées après 1989
par l’afflux de l’aide étrangère. Elles fournissent souvent des services
sociaux que l’Etat ne peut plus rendre mais sont rarement enracinées dans
la vie locale – les organisations locales comme les coopératives ayant laissé
de trop mauvais souvenirs. Parmi les plus innovantes, certaines ont été
fondées pour répondre à la crise environnementale. Elles jouaient
presque, à l’origine, le rôle de mouvements d’opposition et continuent
à défier les gouvernements. Le micro-crédit fait aussi son chemin
dans la région.
Les pays riches ne sont pas en reste. Aux Etats-Unis, 70% des associations ont moins
de 30 ans. Les mouvements nés du développement d’Internet, comme ceux
que décrit la jeune militante Andrea del Moral (pp. 22-23), sont plus récents encore.
Ce bref tour d’horizon montre à quel point il est difficile de baliser le
paysage associatif mondial, aussi complexe que vaste, aussi dynamique que prometteur.
Il existe même des réseaux internationaux et des ONG nationales – la
Grameen Bank au Bangladesh ou la Working Capital aux Etats-Unis – qui se veulent
des stimulants pour l’économie et le commerce. Elles montrent que la lutte
contre une mondialisation sans conscience n’est pas forcément motivée
par la haine du profit. Le monde associatif représente bien plus qu’une collection
d’ONG: il reflète la capacité des citoyens à s’unir pour améliorer
la vie publique.
On a beaucoup parlé d’Internet et de sa contribution au renforcement de la
société civile. Certes, il a souvent permis de mobiliser des individus
du monde entier. Mais des millions de personnes n’ont toujours pas accès au
téléphone, encore moins à l’ordinateur. Et si elles y parvenaient,
elles trouveraient plus sûrement sur le Net une publicité pour une boisson
non alcoolisée que des conseils sur l’art et la manière de purifier
l’eau. En réalité, le rôle du virtuel dans la régulation
de la mondialisation dépendra avant tout des liens humains noués dans
la vie réelle.
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