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1. Lignes de front
| Mondialisation: un impératif «moral» | Demain, une économie humaine | Une croissance inégalitaire
Les militants du nouveau millénaire

Julie Fisher, chargée de programme à la Kettering Foundation de Dayton (Ohio) travaille sur les moyens d’améliorer le fonctionnement de la démocratie. Son dernier livre, paru en 1997 chez Kumarian Press, s’intitule Nongovernments: NGOs
and the Political Development of the Third World
(Non-gouvernements: les ONG
et le développement politique dans le tiers-monde).
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Les ONG ont réussi une mobilisation sans précédent à Seattle, contre la mondialisation voulue par le FMI et l’OMC.






Lorsque les gens combattaient l’esclavage, l’apartheid ou le colonialisme, ils ne demandaient pas un partage plus équitable des bénéfices. Ils combattaient ces systèmes en soi. De même, nous ne pouvons pas nous contenter de réclamer le partage des profits de la mondialisation. Nous devons combattre ce système.

Martin Khor, directeur du Third World Network (Malaisie)








L’étape la plus marquante de l’histoire des ONG est leur prolifération dans les pays du Sud

A Seattle, les ONG ont surgi sur le devant de la scène. Mais, depuis des décennies, elles tissaient leur toile autour du globe. Visite guidée.

Partout, les bonnes nouvelles pleuvent sur le front économique. Dopée par la révolution des communications, la croissance mondiale nous promet une prospérité sans fin qui, dit-on, bénéficiera même aux peuples les plus démunis.
Les manifestants de Seattle, qui protestaient contre le soutien de l’Organisation mondiale du commerce aux formes actuelles de la mondialisation, ont été dépeints par certains médias comme des militants d’un genre nouveau, qui se mobilisent pour des choses mineures comme la sauvegarde des tortues de mer. Pourtant, la «bataille de Seattle» n’était que la partie visible d’une vieille guerre opposant les ONG aux pouvoirs en place.
Les ONG ont commencé à se multiplier il y a une trentaine d’années en réaction à trois maux inextricablement liés: la pauvreté, la surpopulation et la dégradation de l’environnement. La croissance démographique provoque souvent la déforestation et l’épuisement des sols, donc une augmentation de la pauvreté. Cette dernière chasse les gens ailleurs, où le même scénario se reproduit. Enfin, la destruction de l’environnement par les multinationales peut accélérer la progression de la misère.
Depuis quelques temps, les ONG et les organisations de base se concentrent sur ces priorités et incitent les gouvernements à les suivre. La vague militante actuelle ne témoigne pas d’un changement d’objectif. Elle montre que de plus en plus de gens comprennent que certains de leurs problèmes communs peuvent avoir une même cause: la mondialisation. Les agences économiques et financières internationales constituent depuis longtemps des cibles de choix. Mais la nouvelle vigueur des critiques reflète une meilleure coordination des ONG face à la rapidité des changements économiques et à la passivité des autorités politiques.
Toutefois, la vraie question est de savoir si ces acteurs de la société civile, à supposer qu’ils trouvent des alliés résolus dans les gouvernements, sont à la hauteur des extraordinaires défis globaux de notre époque. Personne ne saurait le dire, mais un survol général du paysage non gouvernemental mondial peut livrer quelques indices. Le développement, l’aide humanitaire, les réfugiés, les droits de l’homme et la démocratisation sont les principales préoccupations des ONG internationales (ONGI). Depuis 1995, on en recense environ 20 000 dotées de filiales dans plus de trois pays. S’y ajoutent quelque 5 000 ONG basées dans un pays du Nord mais déployant des activités à l’étranger.
Bien que leur nombre ait quadruplé depuis 1970, les ONGI semblent bien démunies face aux urgences humanitaires. En 1995, sur les 60 milliards de dollars d’aide au développement, 10 milliards seulement transitaient par ces organisations.
Et pourtant, celles-ci sont devenues des acteurs majeurs. Elles font pression sur les organisations et les conférences internationales avec un succès grandissant. Du protocole de Montréal régulant les émissions d’ozone (1987) à la conférence du Beijing sur les femmes (1995), elles ont contribué à maintenir au premier rang des préoccupations des thèmes comme l’environnement et les droits humains.
Mais l’étape la plus marquante de leur histoire est sans doute la prolifération des ONG dans les pays du Sud. Depuis une trentaine d’années, des jeunes pourvus d’une solide éducation profitent de l’aide étrangère pour fonder une association. Ils créent parfois des branches locales des ONGI, mais définissent le plus souvent leur propre programme, y compris pour lutter contre la répression politique.
Presque partout, ce processus s’est appuyé sur un partenariat entre deux types d’ONG: les associations de base et les ONG de soutien. Les premières, gérées par du personnel local, s’attachent au développement de leur propre communauté. Certaines – comme les groupes de femmes – sont apparues récemment. D’autres en revanche sont issues d’organisations communautaires comme les tontines (structures de micro-crédit), qui fonctionnent depuis des milliers d’années.
Plusieurs centaines de milliers de groupes de base existent sans doute en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Face à la crise de l’environnement et à la montée de la pauvreté dans les années 80, ces associations, parfois appuyées par des initiatives individuelles, se sont constituées en réseaux. Dans l’Oranji, au Pakistan, l’un d’eux a réussi à équiper 100 000 personnes en eau potable et en unités d’assainissement.
A l’arrière-plan, environ 50 000 ONG de soutien, très professionnalisées, canalisent l’aide internationale vers la base. En Bolivie par exemple, plusieurs d’entre elles se sont unies pour promouvoir les serres à énergie solaire.
D’autres organisations s’attaquent à la corruption et à la défense des droits de l’homme. Au Maharashtra (Inde) un centre anti-corruption soutenu par un réseau d’organisations de base a fait démissionner 40 cadres des impôts. Ce genre de militantisme politique accède parfois aux enceintes mondiales à en croire Victoria Tauli-Corpuz, qui raconte comment des militants autochtones sont arrivés devant les Nations unies à Genève (
pp. 24-25).
Le recul de l’autocratie a aussi conduit à la création d’ONG spécialistes des processus démocratiques. Elles supervisent par exemple la constitution des listes électorales et le déroulement des scrutins, et ont fait élire certains de leurs leaders à des postes de responsabilité locale.
Les nombreuses ONG qui militent pour des changements politiques majeurs n’en appellent pas forcément à la rue. Une ONG brésilienne propose par exemple un numéro vert (gratuit) permettant aux citoyens de signaler les problèmes environnementaux. Il n’existe pas toujours de frontière nette entre les ONG et les autorités. En Inde, l’Integrated Child Development Service mène ses campagnes à travers des associations et par l’intermédiaire de sections des gouvernements locaux et fédéral.
De puissants acteurs de la société civile émergent aussi dans l’ancien bloc communiste. La plupart des quelque 75 000 ONG de cette région ont été créées ou ressuscitées après 1989 par l’afflux de l’aide étrangère. Elles fournissent souvent des services sociaux que l’Etat ne peut plus rendre mais sont rarement enracinées dans la vie locale – les organisations locales comme les coopératives ayant laissé de trop mauvais souvenirs. Parmi les plus innovantes, certaines ont été fondées pour répondre à la crise environnementale. Elles jouaient presque, à l’origine, le rôle de mouvements d’opposition et continuent à défier les gouvernements. Le micro-crédit fait aussi son chemin dans la région.
Les pays riches ne sont pas en reste. Aux Etats-Unis, 70% des associations ont moins de 30 ans. Les mouvements nés du développement d’Internet, comme ceux que décrit la jeune militante Andrea del Moral (
pp. 22-23), sont plus récents encore.
Ce bref tour d’horizon montre à quel point il est difficile de baliser le paysage associatif mondial, aussi complexe que vaste, aussi dynamique que prometteur. Il existe même des réseaux internationaux et des ONG nationales – la Grameen Bank au Bangladesh ou la Working Capital aux Etats-Unis – qui se veulent des stimulants pour l’économie et le commerce. Elles montrent que la lutte contre une mondialisation sans conscience n’est pas forcément motivée par la haine du profit. Le monde associatif représente bien plus qu’une collection d’ONG: il reflète la capacité des citoyens à s’unir pour améliorer la vie publique.
On a beaucoup parlé d’Internet et de sa contribution au renforcement de la société civile. Certes, il a souvent permis de mobiliser des individus du monde entier. Mais des millions de personnes n’ont toujours pas accès au téléphone, encore moins à l’ordinateur. Et si elles y parvenaient, elles trouveraient plus sûrement sur le Net une publicité pour une boisson non alcoolisée que des conseils sur l’art et la manière de purifier l’eau. En réalité, le rôle du virtuel dans la régulation de la mondialisation dépendra avant tout des liens humains noués dans la vie réelle.