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Mondialisation: un impératif «moral»

Jagdish Bhagwat, expert en économie internationale au Council on Foreign Relations de New York. Actuellement en congé de l’Université de Columbia, où il est professeur d’économie et de science politique, il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages.
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La mondialisation, remède à tous les maux: des paysans indiens ne semblent pas convaincus.






Personne ne vous oblige à manger chez McDonald’s.

Paul Krugman, économiste américain (1953-)

Selon ce spécialiste du commerce international, la réduction de la pauvreté passe par la libéralisation des marchés et l’intégration de l’économie mondiale.

La «mondialisation» est un terme à la mode. Elle est aussi devenue le terrain d’affrontement de deux groupes antagonistes: les «anti» en ont peur et soulignent ses aspects négatifs. Ils désirent la domestiquer par des interventions musclées, voire la paralyser. Quant aux «pro» (dont je suis), ils préfèrent la louer et mettre en lumière ses côtés positifs, tout en veillant à en arrondir les angles grâce à des mesures appropriées pour la rendre encore plus attrayante.
Selon de nombreux opposants, le principal défaut de la mondialisation est qu’elle est amorale, voire immorale. Mais ils en ont une approche trop générale. Ce terme recouvre en effet la grande variété de phénomènes qui marquent l’intégration de l’économie mondiale: commerce, flux de capitaux à court terme, investissements directs à l’étranger, immigration, convergence culturelle, etc. Les péchés des uns ne peuvent faire oublier les vertus des autres. Certains sont véniels, y compris s’ils échappent à toute surveillance ou réglementation; d’autres peuvent être fatals si on laisse le marché seul maître du jeu.
La libéralisation du commerce, par exemple, ne présente guère de danger: si j’échange un peu de mon dentifrice contre quelques-unes de vos brosses à dent, chacun de nous s’en trouvera mieux que si nous n’avions rien échangé du tout. Il faudrait une imagination débridée, et un esprit dérangé, pour penser que cette libéralisation des échanges conduit à la crise économique. En revanche, il n’y a que les idéologues pour nier que la libéralisation hâtive des flux de capitaux à court terme, sous la pression de ce que j’ai appelé le «complexe du Trésor public américain», a contribué à précipiter la gigantesque crise financière asiatique.
Il n’est pas plus censé de dire, comme les non-économistes effrayés par la mondialisation, que la libéralisation du commerce est un mal, sous prétexte que celle des flux de capitaux à court terme a provoqué des crises et pourrait en provoquer d’autres. En fait, il existe des similitudes évidentes entre le libre-échange et la libre circulation des capitaux — la segmentation des marchés provoque des pertes de profit dans les deux cas, par exemple. Mais leurs divergences sur les plans économique et politique sont encore plus criantes, et les décideurs ne peuvent pas les ignorer.
Les anti-mondialisation réagissent en réalité, souvent de façon viscérale, à un autre problème: la victoire du capitalisme sur son principal adversaire, le communisme. Pour les universitaires idéalistes, qui ont toujours cherché une alternative au capitalisme, perçu comme un univers cupide et dénué de conscience sociale, la situation est psychologiquement intenable. Du coup, certains se sont tournés vers le théâtre de rue, le nihilisme et l’anti-intellectualisme qui a caractérisé ces dernières années. D’autres, plus fins, ont succombé à une représentation stéréotypée des multinationales: ces forces «du mal» se seraient emparées de l’Etat, des institutions démocratiques et même des instances internationales comme l’Organisation mondiale du commerce.
Ce que ces opposants oublient souvent, c’est que certaines libertés économiques sont essentielles à la prospérité et au bien-être social, et sont donc de la plus haute valeur morale. La propriété et le marché, par exemple, encouragent une production et une distribution efficaces des richesses et peuvent ensuite créer des moyens de subsistance échappant au contrôle des gouvernements. La démocratie se trouve alors renforcée au fur et à mesure que des groupes d’exclus, comme les femmes ou les pauvres, accèdent à l’instruction, à des emplois rémunérés et à une meilleure santé, grâce à l’augmentation des dépenses publiques ou à des stimulants économiques.
Les critiques de la mondialisation vont encore plus loin en la rendant responsable de la pauvreté persistante et de la prétendue aggravation des inégalités locales et internationales. Dans les pays riches, les syndicats craignent en outre que leurs adhérents pâtissent de l’importation de produits fabriqués dans les pays pauvres par une main-d’œuvre bon marché.
Toutes ces inquiétudes sont infondées. On démontrerait aisément qu’en Inde, où vit près d’un quart des pauvres de la planète, le protectionnisme et l’hostilité au marché ont fait stagner le taux de croissance à 3,5% par an pendant un quart de siècle, sans effet notable sur la pauvreté. En revanche, depuis que la croissance est repartie, dans les années 80, la pauvreté a décliné. Le taux de croissance dépend de plusieurs facteurs; mais il profite toujours de la libéralisation des échanges et des investissements étrangers, combinée à une bonne gestion des marchés.
Quant aux inégalités entre les nations, ce sont précisément les pays qui ont opté pour l’intégration à l’économie mondiale, c’est-à-dire les quatre grands d’Extrême-Orient (Corée du Sud, Hong-Kong, Japon, Taïwan) puis les pays de l’A
SEAN, (Association des nations du Sud-Est asiatique) qui ont connu une croissance spectaculaire. Pendant ce temps, ceux d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui restaient repliés sur eux-mêmes ne parvenaient ni à décoller ni à lutter contre la pauvreté.
Dénoncer l’appauvrissement de nos travailleurs n’est pas plus convaincant. Selon mes recherches, la tendance à la baisse des salaires liée à l’évolution technique a été freinée grâce au commerce avec les pays pauvres. Il apparaît que les multinationales utilisent à l’étranger les mêmes technologies que dans leur pays et ne profitent pas de leur influence pour assouplir à leur avantage les normes locales.
Les anti-mondialisation réclament que les lois du commerce international incluent certaines règles sur l’environnement et le travail. Mais en créant de nouveaux «obstacles» au libre-échange, on sape la liberté du commerce; et en mêlant le commerce à la morale, on risque de ruiner la morale elle-même. Les autres pays ont alors l’impression que le discours éthique est mis au service du protectionnisme et d’intérêts particuliers.