
Un manifestant thaïlandais
porte un fardeau qui symbolise le Fonds Monétaire International. |
La prétention à
faire du marché l’ordonnateur suprême de nos sociétés
est une utopie fort ancienne mais qui ne résiste pas aux faits.
A
partir du début des années 80, marquées par les révolutions
thatchérienne et reaganienne, le néo-libéralisme a semblé
s’imposer sur la planète sans rencontrer d’opposition sérieuse. Mais
les réactions se multiplient face aux dégâts occasionnés:
inégalités, paupérisation, exclusion, destructions environnementales.
D’un côté, les intégristes du marché prônent une
dérégulation poussée au point que le seul secteur marchand finirait
par intégrer toutes les activités humaines; la puissance publique ne
détiendrait plus que les instruments de l’exercice de sa force: armée,
justice, et, en partie, police et prison. De l’autre, les partisans d’une économie
humaine, de plus en plus nombreux, se retrouvent derrière la formule: «oui
à l’économie de marché, non à la société
de marché». Ils affirment la nécessité de rétablir
plus de régulation, sous des formes nouvelles, y compris au niveau de l’espace
économique d’aujourd’hui: le monde.
Cette opposition est vieille de trois siècles au moins. Elle est née
au moment où l’ordre religieux s’est effondré. Au début du XVIIe siècle, Galilée
démontre que la Terre tourne autour du soleil, contrairement à ce qu’affirment
les Ecritures. Les philosophes affirment que l’ordre social est ce que les individus
en font. Le dogme consistant à dire que tout pouvoir vient de Dieu, qui assigne
à chacun une place «naturelle» dans la société,
vole en éclat. Les sociétés sont confrontées à
un défi inédit: définir le «contrat» qui devra les
lier désormais.
Deux réponses radicalement opposées s’affrontent. La première,
«politique», fait confiance à la volonté et à la
vertu des individus pour décider, ensemble et librement, de ce nouvel ordre.
La seconde, «économique», trouve la démarche politique
trop confiante dans la nature humaine, donc fragile: ce nouvel ordre doit reposer
sur des fondements inébranlables. Ce sont les «lois» de l’économie,
«naturelles» et donc immuables. La première de ces lois est que
tout individu est d’abord mû par son intérêt personnel, dont le
ressort principal est le désir d’abondance. Ce désir universellement
partagé unifiera en quelque sorte les sociétés et, de fil en
aiguille, les organisera au mieux dans leur ensemble. C’est le premier glissement
de l’économie de marché vers l’utopie d’une société qui
lui serait tout entière soumise.
Une première supercherie consiste donc à affirmer comme une évidence
la «modernité» de cette idéologie libérale si forte
aujourd’hui, et le retour en arrière que représenterait la re-création
de mécanismes régulateurs plus puissants, «politiques»,
pour contrebalancer la primauté d’intérêts privés sur
l’intérêt général. L’Ecossais Adam Smith exposait les
fondements de cette idéologie voilà plus de deux siècles.
Certes, à un ensemble de marchés locaux et internationaux très
étroitement encadrés s’est substitué au XIXe siècle un marché beaucoup
plus «libre» mais qui a lui-même engendré des institutions
régulatrices. Par un mouvement de balancier, l’idée d’un marché
gouvernant la société s’étant révélée impraticable,
les marchés d’aujourd’hui intègrent «des règles, des institutions,
des réseaux qui encadrent et contrôlent la rencontre et la formation
de l’offre et de la demande1». Mais ils sont contestés
par un nouvel élan de dérégulation. La définition de
l’économie marchande est donc une question «politique, hautement conflictuelle2», qui n’arrête pas de se
poser.
Mystification
La deuxième
supercherie est de prétendre que l’économie de marché est la
seule productrice de richesse et de richesses pour tous: leur accroissement depuis
20 ans s’est accompagné de l’augmentation des inégalités. Un
seul exemple: les trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure
au PIB total des 48 pays les plus pauvres.
Enfin, et c’est la troisième mystification, l’économie réelle
repose de facto sur trois pôles, comme l’a démontré Karl Polanyi3. Dans l’économie marchande, les
termes de l’échange sont fixés par le prix, les acteurs se déterminant
en fonction de leur intérêt. Mais elle admet de nombreuses contributions
non marchandes, ne serait-ce que les aides et les subventions versées aux
entreprises. Dans l’économie non marchande, la répartition des biens
et des services s’exerce largement par le biais du service public, selon des règles
édictées par une autorité publique soumise au contrôle
démocratique. C’est le «welfare state». Dans l’économie
non monétaire, enfin, la priorité va à la réciprocité:
les prestations que les groupes ou les personnes s’échangent n’ont de sens
que par le lien social qu’elles permettent de nouer. Elle est très présente
dans la famille ou dans les associations et organisations de solidarité.
Les entreprises bénéficient ainsi de l’apprentissage effectué
dans le cadre domestique et héritent de ce fait d’un «capital social».
De même, en particulier dans le secteur des services en pleine expansion, elles
profitent de l’investissement immatériel — comme l’éducation — qui
relève largement de la collectivité publique. Elles bénéficient
de commandes et d’investissements publics. Elles dépendent des choix politiques
des Etats. Ces quelques exemples suffisent à prouver que l’opposition entre
économie marchande et non marchande ne résiste pas aux faits, pas plus
que l’opinion consistant à dire que la première est la seule source
de richesse. Mieux vaut s’inscrire dans une perspective plus réaliste et moins
idéologique, celle d’une économie plurielle. C’est en la plaçant
au centre d’un débat public qu’il devient possible de sortir de la dictature
d’un marché conçu comme une norme abstraite et impersonnelle s’imposant
à tous. L’économie humaine de demain ne peut se construire qu’à
travers l’articulation de marchés régulés, d’Etats et de sociétés
civiles démocratiques.
1. J. Gadrey, Services,
la productivité en question, Desclée de Brouwer, Paris, 1996.
2. Idem.
3. La Grande Transformation: aux origines politiques et économiques
de notre temps, Gallimard, Paris, 1983.
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