
Victoria Tauli-Corpuz (à gauche) avec la militante guatémaltèque
Rosalina Tuyuc.

© Ancellet/Rapho, Paris
Repères
Population
(millions, 1998): 72,9
PNB (milliards de
dollars): 78,9
PNB par habitant
(dollars): 1 050
Population vivant
avec moins d’un dollar par jour (%): 18,7
Source: Rapport sur
le développement humain 2000, PNUD. |
|
Célèbre pour son
combat contre un barrage, ce peuple autochtone se bat aujourd’hui contre la libéralisation
de l’économie philippine. Témoignage de l’une de ses principales avocates.
J’ai commencé à militer dans les milieux estudiantins
après avoir vécu à Manille au plus fort du mouvement contre
la guerre du Vietnam. Mais je savais que je retournerais un jour chez moi pour aider
mon peuple. Depuis l’établissement de la loi martiale en 1972, nous ne pouvions
agir que sous couvert d’ONG, si nous voulions rester dans la légalité.
J’en ai donc créé une six ans plus tard pour aider les autochtones
à s’organiser et leur offrir des programmes de santé communautaires.
Nous avons élevé la conscience sociale et politique de notre peuple
et l’avons mobilisé contre la dictature de Ferdinand Marcos. Nous avons compris
que nous étions opprimés parce que nous étions autochtones,
et qu’il fallait se battre pour l’autodétermination et l’autonomie de la région.
Dans les années 80, devant notre opposition persistante, le gouvernement a
renoncé à son projet de barrage sur le fleuve Chico, qui aurait entraîné
le déplacement d’environ 300 000 Igorots1.
A l’époque, nous avions déjà constaté combien il était
important de faire partie d’un réseau international pour bénéficier
de soutiens dans notre lutte contre le régime militaire. Nous avons découvert
la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’avons mise à
notre service. Parallèlement, les peuples autochtones se sont mobilisés
pour faire pression sur les Nations unies afin qu’elles s’intéressent aux
violations des droits de l’homme perpétrées à leur encontre.
Depuis la création en 1982 du Groupe de travail des Nations unies sur les
populations autochtones, ces dernières ont régulièrement participé
à la rédaction d’instruments visant la protection de leurs droits.
Quoi qu’il en soit, je reste convaincue que les luttes locales et nationales ont
plus de poids que l’action internationale. Si la dictature de Marcos est tombée,
c’est surtout grâce à la majorité pauvre, qui s’est mobilisée
pendant plus de 20 ans. Il a fallu attendre que le régime devienne extrêmement
impopulaire pour que l’élite philippine et la communauté internationale
commencent à lui retirer leur soutien.
J’ai vu aussi comment les conquêtes réalisées sur le terrain
peuvent être contrecarrées par des institutions internationales comme
la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI). A la fin
des années 70 et dans les années 80, j’ai contribué à
la mise en place de programmes de santé pour les communautés autochtones.
Puis les politiques d’ajustement structurel de la BM et du FMI ont entraîné
des réductions drastiques des budgets de la santé.
La libéralisation de la législation philippine sur l’investissement
et le commerce a réduit à néant la plupart des progrès
réalisés. La lutte pour les droits sur nos terres ancestrales, par
exemple, a été sapée par la loi sur l’exploitation minière
de 1995. Selon ce texte, les sociétés étrangères peuvent
disposer entièrement de terres riches en minerai de 81 000 hectares au maximum,
pendant une période pouvant atteindre 75 ans. En 1998, lorsqu’a été
adoptée la loi sur les droits des peuples autochtones (qui est loin de nous
donner satisfaction), ces sociétés sont allées jusqu’à
remettre en question sa constitutionnalité devant la Cour suprême.
On nous a dit que si nous voulions nous développer, il fallait cesser de produire
pour notre seul usage et viser le marché mondial. Or, aujourd’hui, ceux qui
ont opté pour les cultures d’exportation font faillite, à cause de
la concurrence déloyale des produits agricoles importés, fortement
subventionnés. Des aliments bon marché comme les frites prêtes
à cuire, le blé, les oranges et les poires, le poulet surgelé,
etc., inondent le marché national, détruisant les sources de revenus
de dizaines de milliers de villageois. Et tout cela est arrivé parce que le
gouvernement philippin a pris des engagements dans le cadre du GATT (l’ancêtre de l’Organisation
mondiale du commerce, OMC).
Cette situation n’est pas spécifique aux Philippines. Au Pérou, les
pommes de terre de nos sœurs quechua pourrissent dans les champs parce qu’elles ne
peuvent pas concurrencer les frites américaines toutes prêtes. Au Mexique,
les importations de maïs et de blé ont détruit la production traditionnelle
des autochtones. L’insécurité alimentaire empire de jour en jour et
les gens perdent leurs revenus.
Nous sommes souvent mal représentés
Certes, nos gouvernements ont tort de signer
ces accords et de soutenir un modèle économique qui ne peut être
durable, car il repose sur la dette. Mais nous sommes parfaitement conscients des
pouvoirs de l’OMC, du FMI, de la BM, de l’OCDE ou du G8. Les économies qui
ne rentrent pas dans le rang deviennent des parias. La mondialisation des systèmes
de production et de consommation d’une élite de quelques pays, sociétés
commerciales et individus menace l’existence de modes de vie autochtones durables
qui contribuent à la biodiversité.
La Fondation Tebtebba («discours» dans la langue des kankana-ey-igorots)
a été créée en 1996 à cause de tout cela. En travaillant
aux niveaux local et national, j’ai découvert qu’il y avait une faille. Les
décisions prises à l’échelon mondial ont un impact direct sur
nos vies quotidiennes et peuvent anéantir des années de travail et
de progrès. Pourtant, il nous est impossible de peser sur ces décisions.
Comme nous sommes absents de l’arène globale, d’autres parlent en notre nom
et nous représentent, souvent mal.
Les autochtones font pression auprès des Nations unies pour qu’elles adoptent
la Déclaration des droits des peuples autochtones. Ils font aussi campagne
pour ralentir ou stopper le rythme effréné de la mondialisation. La
Fondation Tebtebba a adopté la Déclaration des peuples autochtones
à Seattle. Nous demandons à l’OMC, entre autres, d’annuler l’accord
sur les Adpic (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent
au commerce, Trips en anglais) – un instrument juridique qui permet à des
entreprises privées de s’approprier nos ressources biologiques et génétiques,
ainsi que nos savoirs traditionnels, et de breveter la vie elle-même.
Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Nous avons besoin de toutes sortes d’alliances,
y compris avec des gouvernements, pour établir un monde qui nous permette
d’exister en tant que peuples à part entière et dans lequel règnerait
la justice sociale, économique et environnementale.
1. Les Igorots sont un peuple autochtone composé
de six groupes ethno-linguistiques: les Ibaloy, les Kankana-ey, les Ifugao, les Kalinga,
les Apayao/Isneg et les Bontoc. Ils vivent dans les montagnes du nord des Philippines
et pratiquent une religion très liée à la nature. Selon le recensement
de 1995, la région compterait au total 1 254 838 Igorots.
|