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Insula et le nettoyage
des canaux

VENISE: LA DERNIÈRE UTOPIE

Piero Piazzano, journaliste italien. Rédacteur en chef de la revue Airone.
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Cent dix-huit îles réunies par 160 canaux forment le centre historique de Venise.





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Les passerelles provisoires en bois pendant l’acqua alta.




Un groupe d’hommes hardis a décidé un jour de faire du solide avec de l’instable. Les hommes ont lutté contre les éléments comme des funambules



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La construction du port industriel de Marghera et l’arrivée des pétroliers ont rompu les équilibres de Venise.





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Quand l’amplitude de la marée dépasse un mètre, les coffres sont surélevés en les remplissant d’air.





Insula et le nettoyage des canaux

On peut comparer toute ville à une grande machine qui doit être régulièrement révisée et réparée.
Cette loi s’applique tout particulièrement à Venise, avec ses quelque 50 kilomètres de canaux accumulant chaque année près d’un demi-million de mètres cubes de déchets et de boues, ses 454 ponts et ses 100 kilomètres de rives, la plupart donnant sur les sous-sols de palais, d’églises et de couvents, reproduits dans les livres d’art du monde entier.
Bien que l’entretien de cette ville paraisse une nécessité évidente, il a fallu des années de discussion pour en prendre la décision. Le résultat s’appelle Insula, une société mixte (52 % des parts sont détenues par la municipalité et 48 % par quatre entreprises privées), née en juillet 1997 afin de gérer la machine urbaine de Venise.
En un peu moins de trois ans, Insula s’est fondée sur une énorme masse d’études réalisées par le bureau de l’U
NESCO à Venise pour draguer plus de 22 kilomètres de canaux, extraire 123 000 mètres cubes de boues et restaurer 79 ponts. Elle va bientôt entreprendre le câblage de la ville par de la fibre optique car, pour survivre, Venise doit aussi se propulser à la pointe de la science et de la recherche.





Le projet doterait les entrées des trois ports d’un système de vannes mobiles, coffres de 20 mètres de large, 20 à 30 mètres de haut et quatre à cinq mètres de profondeur

Comment concilier l’équilibre écologique de Venise et les impératifs industriels? L’installation de digues mobiles, très contestée, serait-elle la solution? Décision avant 2001.

Il faut arriver à Venise l’été, en fin d’après-midi, pour voir le soleil se transformer en un énorme disque rouge, et enfler jusqu’à incendier les dernières îles de la lagune avant de plonger dans la mer. Alors, quand l’ultime touriste quitte la place Saint-Marc, Venise redevient magique.
Dans ses rues enfin désertes, les habitants de la plus belle ville du monde ouvrent les portails de leurs maisons. Ils laissent entrevoir aux rares visiteurs attardés, ici un escalier monumental chargé d’histoire, lézardé et patiné par le temps, là un jardin secret ombragé où, il y a plus de deux siècles et demi, Giacomo Casanova attendait peut-être l’une de ses maîtresses. C’est le moment où s’éteignent les enseignes des boutiques de bimbeloterie et où s’allument les lumières dans les foyers des derniers Vénitiens.
Chaque jour moins nombreux, ils sont chaque jour un peu plus vieux. En 1951, 175 000 personnes vivaient dans les 118 îles réunies par 160 canaux, qui forment le centre historique de Venise. En 1998, il n’en restait plus que 68 000, et ce chiffre devrait tomber à 40 000 en 2005. Si l’on ne tient pas compte des étudiants – logés par des propriétaires qui évitent de les déclarer pour échapper au fisc –, les résidents de moins de 19 ans ne représentent qu’une infime partie de la population. L’âge moyen des Vénitiens, qui dépassait déjà 50 ans en 1998, ne cesse d’augmenter.
Les Vénitiens s’en vont et avec eux les institutions qui s’étaient établies dans la ville: la compagnie d’assurances Assicurazioni Generali, le quotidien Il Gazzettino, la Rai (radiotélévision d’Etat) et les banques. Les touristes, qui arrivent en masse, comblent le vide: 10 millions en 1994 et 15 millions prévus pour 2005. La ville des théâtres, des églises, des couvents, des palais et des maisons closes se transforme en une gigantesque pizza. De 1976 à 1991, le nombre de pizzerias, de restaurants et de pensions a augmenté de 144 %.

Un espace incertain, ni terre ni mer
Venise va-t-elle vieillir et mourir comme ses habitants? Qui peut le dire? Il est si difficile de savoir la vérité dans une ville aussi labyrinthique que les histoires d’Hugo Pratt. Instable comme les équilibres écologiques de la lagune, Venise est la ville du «peut-être».
Impossible d’imaginer Venise sans sa lagune, espace incertain, ni terre ni mer, dont le nom exprime l’absence: lacuna, en latin, signifie «manque», le renoncement à la terre. Ce lieu précaire et provisoire s’est construit petit à petit grâce aux millions de mètres cubes de sédiments charriés pendant des siècles par les fleuves, les torrents et les ruisseaux qui traversent la plaine pour se jeter dans l’Adriatique.
La lagune ne fait pas partie de la mer; elle en est séparée par 50 km de plages de terre et de sable qui se terminent par les bouches des ports du Lido, de Malamocco et de Chioggia. C’est par là qu’entre l’eau salée et ressort l’eau saumâtre. Toutes les six heures va et vient la marée. La lagune respire, comme un poumon gigantesque composé de milliers de bronches.
La lagune n’est pas que terre ou eau. Elle est constituée d’isole suffisamment élevées pour que l’eau ne les recouvre pas même pendant les marées d’équinoxe; de barene, qui émergent entre deux flux et qui, plus que de simples bancs de sable, sont des écosystèmes complexes formés d’animaux et de plantes adaptés à ce milieu oscillant entre l’air et l’eau; de velme, ces bancs de boue visibles à marée basse; et de ghebi, les canaux verts de fange et d’algues empruntés par les eaux qui s’évacuent de la lagune à marée basse.
La lagune est un pied de nez de la nature vouée à disparaître, une étape dans le processus de formation des côtes. Mais un groupe d’hommes hardis a décidé un jour de faire du solide avec de l’instable. Puis, de génération en génération, les hommes ont lutté contre les éléments comme des funambules évoluant sur une corde raide. Toujours prêts à affronter à coups de pelles et de pioches les forces déployées par la mer ou la terre pour rompre cet équilibre, ils n’avaient qu’une chose en tête: préserver l’existence et la richesse de Venise, leur ville de pierre et de marbre édifiée sur des marécages, comme si c’était une ville à l’intérieur des terres. Une utopie à l’image de la plus fragile de toutes les villes, mais assez puissante pour soutenir un vaste empire.
Ces gens obstinés ont commencé par assécher les terres, creuser des canaux, dévier les fleuves. Ainsi, dans le cadre d’un projet gigantesque lancé en 1501 et achevé deux siècles plus tard, ils ont détourné les trois cours d’eau principaux de la lagune: le Sile, le Piere, et le Brenta. Ensuite, et de plus en plus fréquemment, de grands chantiers de travaux publics ou privés ont été lancés pour favoriser le développement civil et militaire de la «Serenissima». Ils permettaient de faire entrer jusqu’au port ou à l’arsenal de Venise des navires marchands et militaires à plus fort tirant d’eau.
«Bien que les technologies employées fussent chaque fois plus agressives que les simples pelles et pioches des origines, ces interventions ont toujours laissé à la lagune le temps de retrouver un nouvel équilibre», explique Stefano Boato, professeur d’aménagement du territoire à l’Université de Venise. Il en a été de même lors des opérations suivantes menées dans la seconde moitié du
XIXe siècle, quand Venise fut définitivement intégrée au Royaume d’Italie (1866), après être passée entre les mains de la France et de l’Autriche.
C’est bien plus tard, entre 1952 et 1969, que la ville a reçu l’estocade finale: pour que les navires pétroliers puissent accoster dans le port industriel de Marghera, on y a creusé le Canal du pétrole, rectiligne et profond de 15 mètres. A la même époque, la région n’a pas cessé d’accueillir des industries chimiques et pétrochimiques hautement polluantes, qui pompaient de plus en plus d’eau dans les nappes souterraines et déversaient de plus en plus de poison dans la lagune. «A ce moment-là, l’équilibre qui s’était toujours maintenu, et que l’on avait réussi à recomposer pendant 19 siècles d’inter-relation entre l’homme et la nature, a été rompu. La situation est en train de devenir dramatique», poursuit Boato.

Les pétroliers, les cargos
La lagune, un écosystème unique formé d’eau douce, d’eau saumâtre et d’eau salée est en train de se transformer inexorablement en bras de mer dans sa partie centrale et en marécage à la périphérie. Là où du temps de la «Serenissima» il était interdit de creuser des canaux de plus de quatre mètres de fond, il existe aujourd’hui de véritables autoroutes aquatiques profondes de plus de 20 mètres. Les pétroliers, les cargos et les puissantes vedettes capables de transporter des centaines de touristes soulèvent des vagues qui détruisent les velme et les barene, annulant les mouvements naturels qui freinaient l’avancée des marées.
Toutes ces perturbations contribuent à accroître l’érosion, qui ruine les fonds de la lagune et jusqu’aux fondations des immeubles. Selon les calculs du Consortium Venezia Nuova, 1,2 million de mètres cubes de terre disparaissent ainsi chaque année, chiffre que la province de Venise estime quant à elle à quatre millions. Les pêcheurs de moules qui «labourent» le fond de la lagune, selon une technique de pêche interdite mais largement tolérée, contribuent également à l’érosion.
A cela s’ajoutent les zones de pêche, ceinturées par des digues, qui réduisent d’autant l’aire d’expansion des marées. Vingt ans (1950-1970) de pompage des eaux souterraines ont fait baisser de 10 cm le niveau du sol de Venise. Enfin, la ville est victime des inondations que connaît toute la région et de l’élévation du niveau de l’Adriatique.
Résultat: en 1990, Venise était tombée 23 cm plus bas qu’en 1908. De plus, pendant 30 ans, de 1965 à 1995, les Vénitiens ont «oublié» de nettoyer les canaux de la ville, une pratique que leurs ancêtres considéraient comme indispensable pour des raisons physiques (faire mieux circuler l’eau des marées) et hygiéniques (évacuer les déchets accumulés).

Des écarts trop importants entre l’acqua alta et les marées basses
Les conséquences sont graves. D’un côté, on recense plus de 50 jours par an d’acqua alta (marée haute), qui font disparaître sous les eaux une grande partie des rues et des places de Venise. De l’autre, il est de plus en plus fréquent que les marées basses le soient tellement qu’elles ne permettent plus aux chalands et aux bateaux à vapeur de naviguer sur les canaux.
Le 4 novembre 1966, une gigantesque acqua alta a entièrement submergé Venise et les îles de la lagune pendant 24 heures. Les dégâts économiques et artistiques ont été énormes, mais pas autant que la vague de panique qui a parcouru le monde: un peu plus et la plus belle ville du monde succombait sous une avalanche d’eau... Et cela pouvait se reproduire à tout moment!
Le choc a été tel qu’il a provoqué un nombre incalculable d’initiatives: les comités nationaux et internationaux se sont multipliés, de même que les commissions d’étude, les lois et les projets. Les grands organismes internationaux se sont mis en état d’alerte, U
NESCO en tête. L’organisation a transféré à Venise son Bureau pour la science et la technologie en Europe et entrepris le grandiose «Projet Venise». Cette initiative a produit une foison d’études et de rencontres afin d’examiner à la loupe tous les problèmes de la ville et de sa lagune: géologie et morphologie, dynamique des eaux, processus chimiques et biologiques, contamination, démographie, trafic et assainissement des canaux.
Aucune autre ville au monde n’a été étudiée aussi en détails; aucune n’a été disséquée à ce point afin de cerner les raisons de son apogée et de sa décadence. Et, faut-il ajouter, aucun labeur aussi acharné n’a sans doute produit de si maigres fruits.
Mais tout compte fait, et au risque de tomber dans le schématisme, cette complexe affaire pourrait se résumer en deux phrases. On peut les lire, rédigées dans le jargon bureaucratique, dans la loi la plus importante née de la panique de 1966, celle de 1984, qui porte le numéro 798. Selon la première phrase, les travaux visant à sauver Venise doivent «restituer l’équilibre hydrogéologique de la lagune, freiner et inverser le processus de dégradation et éliminer les causes qui l’ont provoqué».
Autrement dit, il faut faire en sorte que les canaux retrouvent des niveaux acceptables (d’autres lois vont jusqu’à spécifier 12 mètres de profondeur), rouvrir les lagunes de pêche, recréer les barene et les velme, nettoyer les canaux. Mais, dans la même loi, une autre phrase à l’air anodin précise que toutes ces interventions doivent être menées à bien «en préservant les intérêts productifs et économiques de la zone».
En clair, si l’on s’en tient au texte, il faut à la fois rehausser le fond des canaux et laisser passer les pétroliers, redimensionner les ports de la lagune et maintenir le trafic actuel, contenir la houle et permettre le transport de hordes de touristes vers les îles de Torcello et Murano. Autant dire que les auteurs de la loi sont les héritiers directs du dramaturge Carlo Goldoni et de son Arlequin qui servait deux maîtres.
Depuis près de 20 ans, le système de digues ou de vannes mobiles envisagé comme solution est une véritable pomme de discorde, provoquant maints débats et discussions entre techniciens et politiques. Il a été baptisé M
OSE, nom italien de Moïse et acronyme de Modulo Sperimentale Elettromeccanico, un prototype de vannes grandeur nature qui a été testé dans le canal de Treporti entre 1988 et 1992.
Après des années d’études et moult variantes, M
OSE a été adopté par le Consortium Venezia Nuova, le groupe d’entreprises publiques et privées chargé d’entreprendre les travaux de préservation de la lagune par le ministère italien des Travaux publics et l’Office des eaux de Venise.
Le projet prévoit de doter les trois entrées des ports du Lido, de Chioggia et de Malamocco d’un système de vannes mobiles, sortes de grands coffres de 20 mètres de large, 20 à 30 mètres de haut et quatre à cinq mètres de profondeur. Dans des conditions normales et tant que l’amplitude de la marée ne dépassera pas un mètre, ces coffres remplis d’eau reposeront sur le fond du canal. En cas de marées plus fortes, dites «exceptionnelles» (il y en a sept par an en moyenne et exceptionnellement jusqu’à 20, comme en 1996), un système hydraulique remplira les coffres d’air afin de les surélever.
Comme ils sont reliés au fond par des pieux plantés dans la vase, ils agissent en s’élevant comme une porte qui se referme, et se transforment ainsi en digues qui isolent la lagune de la mer. Le plan prévoit que 18 de ces vannes soient installées à l’entrée du port de Chioggia, 20 à Malamocco, et deux séries de 20 et 21 séparées par une darse intermédiaire à l’entrée du Lido.
Ce travail de titan, selon les prévisions, demandera huit ans de travaux et 6 000 ouvriers par an pour un coût de 3 700 milliards de lires (environ 1,8 milliard de dollars). En y ajoutant les taxes et autres frais – et sans compter les frais d’entretien qui sont considérables – la municipalité de Venise a estimé le coût total du projet à 5 334 milliards de lires (aux prix de 1992), soit quelque 2,6 milliards de dollars.
«Ces digues mobiles doivent se faire», affirme le professeur Philippe Bourdeau de l’Université libre de Bruxelles, qui préside le comité international d’experts nommé par le gouvernement italien pour évaluer le projet. «Les vannes mobiles, estime-t-il, sont, avec l’élévation du niveau du sol et les autres mesures prévues, le meilleur moyen de sauver Venise pour les 100 prochaines années».
«Ces digues mobiles doivent absolument être évitées», répliquent Stefano Boato, les Verts, Italia Nostra, Greenpeace, Le Fonds mondial pour la nature (WWF) et d’autres organisations écologistes, qui affirment que le projet serait désastreux pour un écosystème aussi fragile. Mais c’est surtout la municipalité de Venise et le ministère de l’Environnement et du Patrimoine culturel qui en appellent au principe de précaution. Ils soutiennent qu’avant de prendre une décision au sujet de ces digues mobiles, il faudra rétablir l’équilibre géomorphologique, hydraulique et biologique de la lagune. Entreprendre, par exemple, le nettoyage des canaux commencé en 1998 (voir encadré) et la surélévation du niveau du sol.
Derrière cette controverse, d’autres questions sont posées. Celle de l’autonomie de la ville, par exemple: le Consortium et l’Office des eaux dépendent du ministère des Travaux publics, qui se trouve à Rome, et les entreprises qui forment le Consortium sont de grandes firmes publiques et privées (comme Fiat), qui n’ont pas ou peu de liens avec Venise. Or, les Vénitiens, c’est bien connu, ont toujours eu l’habitude depuis 2 000 ans de résoudre leurs problèmes entre eux.
Et puis, il y a l’aspect économique: une somme de 2,6 milliards de dollars, qui de surcroît augmente tous les jours, c’est énorme. Si on affecte tout cet argent à un seul projet, que restera-t-il pour d’autres initiatives et pour les petites entreprises vénitiennes qui pourraient s’en charger? Finalement, toutes les grosses entreprises de Milan, Turin et Rome remporteraient la mise et Venise devrait se contenter des miettes.

Les risques d’une pollution irréparable
Le débat a été long. En novembre 1998, la Commission d’évaluation de l’impact environnemental du projet, désignée par le ministère de l’Environnement et présidée par la professeur Maria Rosa Vittadini, de la Faculté d’architecture de Venise, a rendu un avis négatif et invité le Consortium à réexaminer tous les aspects du projet. Un mois plus tard, une commission ministérielle a publié un avis allant dans le même sens, qui a été annulé en juin 2000 par le Tribunal administratif régional de la Vénétie. Aux dernières nouvelles, lors d’une réunion d’experts qui s’est tenue à Rome en juillet 2000, Giuliano Amato, président du Conseil italien, a déclaré que la décision finale lui reviendrait et a assuré qu’il la prendrait en Conseil des ministres avant la fin de l’année 2000.
Mais... et si le vrai problème de Venise, ce n’était pas les marées «exceptionnelles» comme celle de 1966? Et si la prochaine catastrophe ne venait pas de la mer mais de la lagune? Chaque année, 25 millions de tonnes de marchandises naviguent sur la lagune, dont la moitié est du pétrole et ses dérivés. Il suffirait d’un seul accident de pétrolier pour provoquer des dégâts incalculables à l’écosystème, recouvrir les canaux d’un épais manteau de naphte et laisser à jamais une trace visqueuse et grasse au pied des églises et des palais. Le 29 novembre 1995, cinq tonnes de carburant léger se sont déversées dans la lagune, formant une immense tache qui a flotté à la dérive pendant quatre jours. Etait-ce un avertissement?
Dans la ville des masques, il se pourrait même que le ciel rougeoyant du soir, qui embrase les églises et les palais et qui fascine tant les touristes, ne soit rien d’autre qu’un effet de l’air contaminé s’échappant des installations pétrochimiques de Marghera, et accentuant la frange rouge des radiations lumineuses.


Pierre Lasserre et Angelo Mazollo, The Venice Lagoon Ecosystem, UNESCO, 2000.