
Une église détruite en Croatie lors des combats de Lipik.
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Le
pont de Mostar: la renaissance
d’un symbole
Il a suffi d’une petite demi-heure, le 9 novembre
1993, pour que le Stari Most (le Vieux Pont), symbole du passé multiculturel
de Mostar, soit détruit par l’artillerie croate. Conçu par l’architecte
ottoman Mimar Hayruddin, et achevé en 1566 après neuf ans de travaux,
le pont s’élevait autrefois au-dessus des eaux émeraude de la Neretva.
Cet édifice de pierre long de 29 mètres a donné son nom à
la ville et stimulé sa croissance, transformant un petit village médiéval
en un prospère centre de commerce.
Immédiatement après sa destruction totale l’année suivante,
les architectes et les experts du patrimoine qui avaient fui la ville ont constitué
un réseau en vue de sa reconstruction. En 1997, des hommes-grenouilles du
contingent hongrois des forces de l’OTAN en Bosnie ont repris les blocs de pierre à
la rivière, avec l’assistance technique de l’entreprise hongroise de travaux
publics Hidépito Rt.
En 1998, l’UNESCO, la Banque mondiale et la ville de Mostar ont lancé
un projet pour rebâtir le pont, que les dirigeants des différentes communautés
religieuses qualifient de «symbole de paix et de réconciliation».
En raison de l’ampleur des dégâts, les blocs sauvés des eaux
seront moins réutilisés que prévu. De nouvelles pierres seront
sans doute extraites d’une carrière voisine, utilisée par les premiers
bâtisseurs du pont. Des photos des années 70 faciliteront le travail
en permettant de reconstituer une image en trois dimensions de l’édifice original.
Déjà, les habitants de Mostar se préparent à voir renaître
l’emblème de leur cité. L’Institut pour la conservation de Mostar affiche
un écriteau portant l’inscription «Mostar 2004», l’échéance
des travaux. L’inauguration est prévue pour le 15 septembre 2004, à
17 heures, date choisie en pleine guerre par les architectes de Mostar, qui se consacrent
désormais entièrement à la reconstruction de leur ville.

Le pont de Mostar
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En ex-Yougoslavie, la destruction
du patrimoine culturel a brisé l’identité commune des citadins, et
satisfait un rêve archaïque dans les campagnes.
En 1991, juste après la fin de la
guerre froide, les Européens de l’Ouest ont eu un choc en regardant leur petit
écran. Ils y ont vu un déluge de bombes s’abattre sur la petite cité
de Vukovar, sur les rives du Danube, tandis que des volutes de fumée s’élevaient
au-dessus de Dubrovnik, «le joyau de l’Adriatique», inscrit sur la Liste
du patrimoine mondial. De 1991 à 1999, la guerre a fait rage en ex-Yougoslavie.
Les commentateurs prudents parlaient de «purification ethnique», les
victimes de «génocide». C’est précisément cette
dernière charge, ainsi que celle de crimes contre l’humanité, qui a
été retenue contre des militaires et des hommes politiques de la région
par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
D’autres termes circulaient pendant la guerre: «urbicide» renvoyait au
bombardement de villes comme Mostar ou Sarajevo; «nettoyage» ou «génocide
culturel», désignait le triste sort réservé aux mosquées,
églises, musées, archives, bibliothèques, écoles, etc.
Ces mots ont bien sûr été utilisés par la propagande,
mais, trop souvent, ils reflétaient bel et bien les paysages de la Croatie,
de la Bosnie-Herzégovine puis du Kosovo.
En temps de guerre, la destruction délibérée du patrimoine culturel
n’a rien d’exceptionnel. Elle vise tantôt le pillage des richesses, tantôt
l’anéantissement de l’ennemi. Pendant la Première Guerre mondiale,
les églises et les centres des villes ont été transformés
en champs de ruines par nécessité militaire. Au cours de la seconde,
des villes allemandes, qualifiées de «zones de bombardement» stratégiques,
ont été pilonnées par l’aviation alliée. Autre point:
l’élimination physique des juifs d’Europe par les nazis s’est accompagnée
d’un génocide culturel — la destruction des synagogues, cimetières
et autres lieux symboliques.
En ex-Yougoslavie, les sites du patrimoine ont très rarement été
anéantis pour des raisons purement militaires. L’histoire nous enseigne que
dans les Balkans, les édifices religieux ont souvent été pris
pour cible. La vieille croyance voulant qu’au XVe siècle, les Ottomans aient épargné
les lieux de culte chrétiens pourrait bien n’être qu’un mythe. Au xixe
siècle, l’armée des Habsbourg et les administrateurs catholiques en
Croatie ont transformé quelques mosquées en églises, et rasé
les autres. Plus récemment, pendant la Seconde Guerre mondiale, les forces
fascistes des Oustachis ont détruit une masse d’églises serbes orthodoxes.
Les ruines visibles en Slavonie et en Krajina orientales, régions croates
à majorité serbe, sont encore là pour en témoigner.
Mais les événements plus récents sont d’une tout autre nature.
Cette fois, il ne s’agissait pas d’armées étrangères envahissant
un territoire et balayant tout sur leur passage. Les camps adverses étaient
de vieilles sociétés relativement intégrées, mais en
voie de rupture. En 1991, les habitants serbes de la Krajina croate n’étaient
pas nouveaux dans la région. Croates, Musulmans et Serbes cohabitaient en
Bosnie-Herzégovine depuis le xvie siècle. Et au XXe
siècle, les mariages mixtes avaient resserré le tissu social des villes.
Mais, dans les campagnes, où les populations se sont souvent implantées
en fonction de leur appartenance ethnique, il en allait tout autrement. Lorsqu’on
chassait les Musulmans, les Croates, les Serbes ou les Albanais du Kosovo de leurs
villages, de leurs mosquées et de leurs églises, qui étaient
minés ou incendiés, c’est «l’Autre», «l’Etranger»,
que l’on expulsait. Le rêve affiché des nationalistes, qui rencontrait
parfois celui, plus inavoué, des villageois, se trouvait réalisé:
enfin en paix, seuls entre nous. Un monde rural mythique et pur était né.
Dans les villes de Bosnie, les destructions visaient un autre objectif. Autrefois,
on disait souvent à Sarajevo et à Mostar que les synagogues, les églises
et les mosquées étaient à 100 mètres les unes des autres.
Ce n’était pas vrai en réalité, mais c’est ainsi que les gens
voyaient les choses. Ces villes s’enorgueillissaient de leurs monuments religieux
et abritaient un héritage ottoman de toute beauté. Les populations
s’étaient en partie intégrées grâce à leur attachement
partagé aux mêmes lieux et au même espace. La coexistence des
différentes traditions religieuses leur avait donné un sens commun
de la propriété du patrimoine. Serbes, Musulmans et Croates étaient
tous fiers de leurs monuments historiques, comme la bibliothèque de l’Université
de Sarajevo.
Patrimoine
«ethnicisé»
La guerre a tout bouleversé.
Vues de l’extérieur, les destructions sont barbares, mais pour leurs auteurs,
ce sont des actes créatifs. Dans les campagnes de Croatie et de Bosnie, elles
représentent l’avènement — où la libération — d’une société
rurale mythique, qui voit son horizon enfin débarrassé des symboles
de l’Autre indésirable. Dans les villes bosniaques, en revanche, une identité
commune a été dissoute, et avec elle, «l’Autre» qui existait
en chaque individu. Le patrimoine séculier et sacré a été
«ethnicisé». Avant la guerre, aucun habitant de Mostar n’aurait
décrit le Vieux Pont comme un monument islamique. C’est sa destruction par
les tanks croates qui en a fait cela. En Bosnie, l’appauvrissement des villes après
la guerre est saisissant, et pas seulement parce qu’elles ont été «débarrassées»
de certains groupes ethniques ou de monuments religieux. Les édifices qui
ont survécu ne sont plus que les fantômes d’un autre âge: «l’Autre»
a été purement et simplement éliminé, dans les consciences
comme dans les rues.
La restauration du patrimoine peut prendre une tournure très politique et
semer la discorde. Il n’est plus question de reconstruire ce qu’on avait en commun,
mais seulement «ce qui nous appartenait». Les problèmes techniques
liés à la reconstruction sont infiniment moins graves que ceux que
pose la «désethnicisation» du patrimoine. On voit mal comment
les sociétés balkaniques seront capables de les surmonter. A moins
que les groupes ethniques ou nationaux responsables des crimes décident eux-mêmes
de restaurer un espace qui fut jadis commun.
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