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Bibliothèques: dans la Babel numérique

Sarah Gould et Marie-Thérèse Varlamoff, respectivement chargée du programme
de l’IFLA (Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques) sur l’accès universel aux publications, et conservatrice-en-chef à la Bibliothèque nationale de France, directrice du Programme de préservation et de conservation de l’IFLA.
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Il y a quelques années, les bibliothèques nationales qui en avaient les moyens ont commencé à numériser leur fonds.





Dans la bataille pour conserver les archives, le numérique, qui passait pour le chevalier blanc, semble se révéler aussi imprévisible qu’un mercenaire








L’informatique devait faciliter la conservation des archives; elle multiplie les obstacles. Le front numérique avance trop vite pour que l’intendance puisse suivre. Explications.

L'image tremblante des premiers pas de Neil Armstrong sur la lune reste gravée dans toutes les mémoires. Mais la plupart des données recueillies par la mission Apollo XI sont aujourd’hui perdues: il semble que la N
ASA n’ait pas pensé à garder les ordinateurs et les logiciels qu’il faut pour les lire. Quand le fléau de l’obsolescence inflige des pertes irréparables à la plus grande agence spatiale du monde, on imagine ce qui attend les bibliothèques nationales, censées préserver le patrimoine numérique de l’humanité.
Il y a à peine quelques années, les archivistes accueillaient le numérique comme le messie. Quand le courrier électronique et Internet se sont développés, les experts, unanimes, ont décrété la fin du support papier, même si tous n’étaient pas d’accord sur la durée de l’agonie. Les bibliothèques qui en avaient les moyens ont commencé à numériser leur fonds. Plutôt que de confier leurs précieux originaux à des érudits «papivores», prêts à se rompre l’échine sur de vieux manuscrits, les bibliothécaires pouvaient leur tendre une paire de CD-R
OM extra-plats que l’on peut survoler en quelques minutes.
Hélas, dans cette frénésie numérique, de précieuses richesses ont sans doute été dilapidées. Certaines institutions sœurs ont entrepris de numériser des copies des mêmes collections alors qu’en coordonnant leurs efforts, elles auraient pu sauvegarder une sélection plus large de leur fonds. D’autres, avec un zèle de nouveaux convertis, ont jeté prématurément leurs collections de journaux et de vieux papiers. Enfin, des bibliothèques prestigieuses, fières d’exposer leurs trésors sur Internet, ont vite réalisé qu’elles tombaient dans un traquenard: alléché par ces chefs-d’œuvre virtuels, le grand public s’est mis à réclamer l’accès aux originaux. Aujourd’hui, des joyaux comme la Magna Carta, premier document constitutionnel de l’Angleterre du
XIIIe siècle, sont menacés de devenir de véritables attractions.
Dans la bataille pour conserver les archives, le numérique, qui passait pour le chevalier blanc, semble se révéler aussi imprévisible qu’un mercenaire. Comment estimer, par exemple, la longévité du support CD-R
OM? L’évolution rapide de la technologie constitue une menace permanente. Comme le résume le futurologue américain Stewart Brand, «au grand créateur s’est substitué le grand effaceur». Nous sommes capables de lire un manuscrit vieux de 2 000 ans, mais nos archivistes ont perdu les clés permettant de déchiffrer des documents qui n’ont pas 20 ans.
Souvenez-vous de la disquette souple. Il n’y a pas si longtemps, tous les ordinateurs en étaient équipés. Si, par miracle, une bibliothèque possède encore une de ces machines, les probabilités de trouver les pièces ou les techniciens qu’il faut pour la faire marcher sont à peu près nulles. Aujourd’hui, les logiciels à «compatibilité descendante» – conçus pour lire des documents créés sous de précédentes versions – ne remontent généralement qu’à une ou deux «générations», ce qui est dérisoire quand on sait que la durée de vie moyenne d’un logiciel est de 18 mois. Ainsi, aux Etats-Unis en 1998, sur les 36 institutions partenaires du Research Libraries Group, 15 admettaient ne plus pouvoir accéder à certains documents numérisés. Dans l’attente d’une solution, les archivistes se rabattent sur le bon vieux microfilm. Mais cette vénérable relique ne peut rien pour les documents électroniques comme les sites Web.
Faut-il préserver les versions successives des documents en ligne, mis à jour en permanence? Pour les chercheurs, les différents états d’un texte sont précieux. Les splendides manuscrits de Victor Hugo sur papier bleu pâle, avec leurs marges remplies de vigoureux dessins de l’auteur, sont des trésors. Dans un proche avenir, les historiens de la littérature seront bien dépités de découvrir des «manuscrits» sur CD sans rature, sans notes et sans gribouillis.
Même problème avec le courrier électronique. Il y a un siècle, les écrivains célèbres relataient leurs voyages, leurs découvertes, leurs états d’âme, dans des lettres destinées à leurs proches. Mais dans nos ordinateurs, conserver le courrier électronique est une charge qui ralentit le système. La mémoire des géants de la littérature devra-t-elle s’incliner devant la mémoire informatique? Et que faire de tous ces liens qui renvoient à d’autres sites Web? L’ivresse de l’internaute surfant sur le Net tourne au vertige chez les archivistes voués à sauvegarder cette masse d’informations.
Les bibliothèques nationales expérimentent deux types d’approche. Confrontés au volume extraordinaire du matériel disponible sur le Web, des conservateurs australiens constituent leurs propres «portails». Ils sélectionnent le matériel qu’ils jugent le plus important en vue d’un archivage numérique national. Pour mériter d’entrer dans ce dépôt, l’information doit concerner le pays. Ou l’intéresser de près. Ou encore être l’œuvre d’un Australien dont l’autorité est reconnue. Si cette approche a le mérite de la commodité, elle se révèle trop sélective. En 1810, après le pillage des archives du Vatican par Napoléon, la France décidait de ne conserver que les documents dignes d’intérêt... pour elle-même.
L’autre méthode consiste à sauvegarder le domaine électronique d’un pays dans son intégralité. Les Suédois s’y sont attaqués. Grâce à un robot qui
prend régulièrement des «clichés» de l’Internet, ils ont déjà stocké plus de 58 000 références, publications en ligne, actes de colloques et autres.
L’une et l’autre de ces méthodes rencontrent deux obstacles majeurs: les droits d’auteur et le coût. Dans certains pays – comme la France – les éditeurs sont tenus au dépôt légal. S’ils acceptent de déposer des œuvres «finies» comme les CD-R
OM, les ouvrages éphémères comme les journaux électroniques échappent, en pratique, à la loi.

Des enjeux financiers considérables
En s’abonnant à ces publications, bibliothèques et particuliers n’achètent pas un «exemplaire» mais un droit d’accès au contenu. Peuvent-ils le diffuser? Et que se passe-t-il si la bibliothèque résilie son abonnement? A-t-elle le droit de donner accès aux numéros en sa possession? Entre les bibliothèques et les éditeurs, de nouvelles règles de partenariat sont nécessaires. Les enjeux financiers sont considérables. Les éditeurs rechignent à se charger de la conservation, mais ils ne veulent pas non plus que leurs documents disparaissent.
Quant aux archivistes, ils découvrent que l’acquisition d’une publication électronique est beaucoup plus coûteuse qu’une autre. La National Library of Australia, par exemple, estime qu’il faut une journée entière à l’un de ses employés pour archiver la première version d’une publication en ligne, cinq fois plus de temps que pour archiver un imprimé. Selon la British Library, le coût de gestion et de conservation d’une «e-publication» sur
25 ans est 20 fois plus élevé que pour un imprimé.
Une partie de ce coût vient de la remise à jour des documents électroniques. Tous les cinq à dix ans, ils doivent être «adaptés» à un nouveau système informatique. Au passage, la présentation des pages peut être altérée ou certaines parties supprimées. Mais faut-il absolument conserver la forme d’un site Web, ou doit-on se contenter de sauver son contenu?
Pour certains archivistes, cette migration n’est qu’une étape provisoire avant une future époque bénie, celle de «l’émulation»: la technologie devrait en effet bientôt permettre à un ensemble de machines et de logiciels de mimer le comportement de systèmes d’exploitation obsolètes. En d’autres termes, l’objectif consiste à développer des programmes qui rappelleraient leur passé aux ordinateurs. Malheureusement, les virtuoses de l’informatique n’en sont pas là et les clés qui permettront de mettre en lieu sûr nos documents numériques restent à trouver. En attendant, il faudra bien redéfinir les relations entre bibliothèques et éditeurs.