
Il y a quelques années,
les bibliothèques nationales qui en avaient les moyens ont commencé
à numériser leur fonds.
Dans la bataille pour
conserver les archives, le numérique, qui passait pour le chevalier blanc,
semble se révéler aussi imprévisible qu’un mercenaire
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L’informatique devait faciliter
la conservation des archives; elle multiplie les obstacles. Le front numérique
avance trop vite pour que l’intendance puisse suivre. Explications.
L'image tremblante des premiers pas de Neil Armstrong sur la lune reste gravée
dans toutes les mémoires. Mais la plupart des données recueillies par
la mission Apollo XI sont aujourd’hui perdues: il semble que la NASA
n’ait pas pensé à garder les ordinateurs et les logiciels qu’il faut
pour les lire. Quand le fléau de l’obsolescence inflige des pertes irréparables
à la plus grande agence spatiale du monde, on imagine ce qui attend les bibliothèques
nationales, censées préserver le patrimoine numérique de l’humanité.
Il y a à peine quelques années, les archivistes accueillaient le numérique
comme le messie. Quand le courrier électronique et Internet se sont développés,
les experts, unanimes, ont décrété la fin du support papier,
même si tous n’étaient pas d’accord sur la durée de l’agonie.
Les bibliothèques qui en avaient les moyens ont commencé à numériser
leur fonds. Plutôt que de confier leurs précieux originaux à
des érudits «papivores», prêts à se rompre l’échine
sur de vieux manuscrits, les bibliothécaires pouvaient leur tendre une paire
de CD-ROM extra-plats que l’on peut survoler
en quelques minutes.
Hélas, dans cette frénésie numérique, de précieuses
richesses ont sans doute été dilapidées. Certaines institutions
sœurs ont entrepris de numériser des copies des mêmes collections alors
qu’en coordonnant leurs efforts, elles auraient pu sauvegarder une sélection
plus large de leur fonds. D’autres, avec un zèle de nouveaux convertis, ont
jeté prématurément leurs collections de journaux et de vieux
papiers. Enfin, des bibliothèques prestigieuses, fières d’exposer leurs
trésors sur Internet, ont vite réalisé qu’elles tombaient dans
un traquenard: alléché par ces chefs-d’œuvre virtuels, le grand public
s’est mis à réclamer l’accès aux originaux. Aujourd’hui, des
joyaux comme la Magna Carta, premier document constitutionnel de l’Angleterre du
XIIIe siècle, sont menacés
de devenir de véritables attractions.
Dans la bataille pour conserver les archives, le numérique, qui passait pour
le chevalier blanc, semble se révéler aussi imprévisible qu’un
mercenaire. Comment estimer, par exemple, la longévité du support CD-ROM?
L’évolution rapide de la technologie constitue une menace permanente. Comme
le résume le futurologue américain Stewart Brand, «au grand créateur
s’est substitué le grand effaceur». Nous sommes capables de lire un
manuscrit vieux de 2 000 ans, mais nos archivistes ont perdu les clés permettant
de déchiffrer des documents qui n’ont pas 20 ans.
Souvenez-vous de la disquette souple. Il n’y a pas si longtemps, tous les ordinateurs
en étaient équipés. Si, par miracle, une bibliothèque
possède encore une de ces machines, les probabilités de trouver les
pièces ou les techniciens qu’il faut pour la faire marcher sont à peu
près nulles. Aujourd’hui, les logiciels à «compatibilité
descendante» – conçus pour lire des documents créés sous
de précédentes versions – ne remontent généralement qu’à
une ou deux «générations», ce qui est dérisoire
quand on sait que la durée de vie moyenne d’un logiciel est de 18 mois. Ainsi,
aux Etats-Unis en 1998, sur les 36 institutions partenaires du Research Libraries
Group, 15 admettaient ne plus pouvoir accéder à certains documents
numérisés. Dans l’attente d’une solution, les archivistes se rabattent
sur le bon vieux microfilm. Mais cette vénérable relique ne peut rien
pour les documents électroniques comme les sites Web.
Faut-il préserver les versions successives des documents en ligne, mis à
jour en permanence? Pour les chercheurs, les différents états d’un
texte sont précieux. Les splendides manuscrits de Victor Hugo sur papier bleu
pâle, avec leurs marges remplies de vigoureux dessins de l’auteur, sont des
trésors. Dans un proche avenir, les historiens de la littérature seront
bien dépités de découvrir des «manuscrits» sur CD
sans rature, sans notes et sans gribouillis.
Même problème avec le courrier électronique. Il y a un siècle,
les écrivains célèbres relataient leurs voyages, leurs découvertes,
leurs états d’âme, dans des lettres destinées à leurs
proches. Mais dans nos ordinateurs, conserver le courrier électronique est
une charge qui ralentit le système. La mémoire des géants de
la littérature devra-t-elle s’incliner devant la mémoire informatique?
Et que faire de tous ces liens qui renvoient à d’autres sites Web? L’ivresse
de l’internaute surfant sur le Net tourne au vertige chez les archivistes voués
à sauvegarder cette masse d’informations.
Les bibliothèques nationales expérimentent deux types d’approche. Confrontés
au volume extraordinaire du matériel disponible sur le Web, des conservateurs
australiens constituent leurs propres «portails». Ils sélectionnent
le matériel qu’ils jugent le plus important en vue d’un archivage numérique
national. Pour mériter d’entrer dans ce dépôt, l’information
doit concerner le pays. Ou l’intéresser de près. Ou encore être
l’œuvre d’un Australien dont l’autorité est reconnue. Si cette approche a
le mérite de la commodité, elle se révèle trop sélective.
En 1810, après le pillage des archives du Vatican par Napoléon, la
France décidait de ne conserver que les documents dignes d’intérêt...
pour elle-même.
L’autre méthode consiste à sauvegarder le domaine électronique
d’un pays dans son intégralité. Les Suédois s’y sont attaqués.
Grâce à un robot qui
prend régulièrement des «clichés» de l’Internet,
ils ont déjà stocké plus de 58 000 références,
publications en ligne, actes de colloques et autres.
L’une et l’autre de ces méthodes rencontrent deux obstacles majeurs: les droits
d’auteur et le coût. Dans certains pays – comme la France – les éditeurs
sont tenus au dépôt légal. S’ils acceptent de déposer
des œuvres «finies» comme les CD-ROM, les ouvrages éphémères
comme les journaux électroniques échappent, en pratique, à la
loi.
Des
enjeux financiers considérables
En s’abonnant
à ces publications, bibliothèques et particuliers n’achètent
pas un «exemplaire» mais un droit d’accès au contenu. Peuvent-ils
le diffuser? Et que se passe-t-il si la bibliothèque résilie son abonnement?
A-t-elle le droit de donner accès aux numéros en sa possession? Entre
les bibliothèques et les éditeurs, de nouvelles règles de partenariat
sont nécessaires. Les enjeux financiers sont considérables. Les éditeurs
rechignent à se charger de la conservation, mais ils ne veulent pas non plus
que leurs documents disparaissent.
Quant aux archivistes, ils découvrent que l’acquisition d’une publication
électronique est beaucoup plus coûteuse qu’une autre. La National Library
of Australia, par exemple, estime qu’il faut une journée entière à
l’un de ses employés pour archiver la première version d’une publication
en ligne, cinq fois plus de temps que pour archiver un imprimé. Selon la British
Library, le coût de gestion et de conservation d’une «e-publication»
sur
25 ans est 20 fois plus élevé que pour un imprimé.
Une partie de ce coût vient de la remise à jour des documents électroniques.
Tous les cinq à dix ans, ils doivent être «adaptés»
à un nouveau système informatique. Au passage, la présentation
des pages peut être altérée ou certaines parties supprimées.
Mais faut-il absolument conserver la forme d’un site Web, ou doit-on se contenter
de sauver son contenu?
Pour certains archivistes, cette migration n’est qu’une étape provisoire avant
une future époque bénie, celle de «l’émulation»:
la technologie devrait en effet bientôt permettre à un ensemble de machines
et de logiciels de mimer le comportement de systèmes d’exploitation obsolètes.
En d’autres termes, l’objectif consiste à développer des programmes
qui rappelleraient leur passé aux ordinateurs. Malheureusement, les virtuoses
de l’informatique n’en sont pas là et les clés qui permettront de mettre
en lieu sûr nos documents numériques restent à trouver. En attendant,
il faudra bien redéfinir les relations entre bibliothèques et éditeurs.
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