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Une élue pour les montagnards

Tuenjai Deetes, porte-parole des minorités de Thaïlande
Propos recueillis par Ethirajan Anbarasan, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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Tuenjai Deetes (à gauche), dans un village autochtone du nord.




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Près de la frontière myanmar, des Akhas pratiquent la technique du brûlis.






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Thaïlande






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Une Akha fait ses courses à Chiang Rai.





Une élue pour les montagnards

Tuenjai Deetes a 48 ans. Vive et menue, elle ne se départit jamais de son calme. Inlassablement, elle continue à parcourir les montagnes. En 2000, sa popularité lui a valu d’être élue au sénat thaïlandais. Candidate indépendante, elle se présentait à Chiang Raï, capitale de la province où vivent les tribus montagnardes.
Ses premiers contacts avec ces populations ont lieu dans un contexte troublé. En 1973, des manifestations monstres sont organisées par les étudiants pour appeler au renversement de la dictature militaire. A cette époque, toutes les initiatives sortant des universités, y compris l’alphabétisation des tribus autochtones, sont étroitement surveillées. Malgré plusieurs tentatives d’intimidation, Tuenjai Deetes, installée à Baan Pangsa, un village des montagnes, poursuit sa mission. En 1976, la situation politique en Thaïlande est dramatique. En octobre, les militaires reviennent au pouvoir après un coup d’état. La répression est particulièrement dure. Tuenjai Deetes est inquiétée comme des milliers d’autres étudiants.
Quand les autorités viennent frapper à sa porte, elle se rappelle avoir dit: «Je crois à la paix et à la non-violence et je veux continuer mon travail avec les tribus». Sa détermination paye. Un an plus tard, elle obtient le soutien du ministère de l’Education. Tout au long de son combat, elle a la prudence de ne pas prendre parti dans les conflits qui opposent les tribus aux paysans thaïlandais et d’éviter toute confrontation directe avec les seigneurs de la drogue, dans cette zone frontalière sensible.
En 1994, son engagement lui vaut le Goldman Environmental Prize, remis chaque année à des défenseurs de l’environnement. En 1997, lors du vingt-cinquième anniversaire du Programme des Nations unies pour l’environnement, elle est citée parmi les «25 personnalités féminines» ayant le plus fait pour la protection de la planète.
Tuenjai Deetes, mariée et mère de deux enfants, a créé la Fondation pour le développement de la zone des montagnes (HADF) en 1986. Cet organisme aide les autochtones à gérer leur environnement et à accéder à l’éducation. Aujourd’hui, la HADF travaille dans 27 villages , le long des rivières Mae Chan et Mae Salong, sur la frontière birmano-thaïlandaise. Elle assure la formation de volontaires et s’efforce de mettre en place, avec d’autres ONG, un réseau régional d’aide au développement. «Seule, je ne vais pas changer la marche du monde. Mais des petits groupes sont capables d’influencer les grandes orientations, d’indiquer la bonne direction», estime Tuenjai Deetes de sa voix douce.

En Thaïlande, on accuse les minorités ethniques du Triangle d’or de tous les maux: trafic d’opium, déforestation, pollution des eaux. Depuis 25 ans, la militante se bat contre ces idées fausses.

Au début des années 70, quand de nombreux Thaïlandais regardaient les tribus des montagnes, dans le nord, comme un risque pour la sécurité du pays, vous avez commencé à travailler avec elles. Pourquoi?
J’étais étudiante à Bangkok et j’entendais toutes sortes d’histoires. On accusait les tribus de trafic de drogue, de prostitution, et, à cause de leurs cultures sur brûlis, de détruire les forêts. Certaines d’entre elles avaient fui les difficultés et les conflits ethniques de la Birmanie, du Laos, de la Chine et du Cambodge voisins. J’ai voulu voir par moi-même et j’ai rejoint un programme d’enseignement de la langue thaïe, organisé par l’université et assuré par des étudiants volontaires. J’ai vite compris que ces allégations ne reposaient sur rien.
J’ai d’abord séjourné chez les Lizus dans la province de Chiang Raï. Née à Bangkok, j’étais une fille de la ville. Je n’avais jamais fait de montagne. Je n’oublierai jamais le soulagement qu’on éprouve, après des heures de marche, en atteignant un village paisible perdu au milieu de l’immense forêt. J’ai découvert que les montagnards menaient une vie simple et traditionnelle, en harmonie avec l’environnement. Je ne comprenais pas leur langue, mais je savais, je sentais que leur cśur était pur. Leur esprit m’a inspiré. J’ai voulu comprendre et partager leur philosophie, leur mode de vie. J’étais charmée par les chants et le folklore, grâce auxquels les anciens transmettent leur savoir aux jeunes.
Le chef du premier village où j’ai résidé s’est comporté avec moi en véritable père. Il m’a invitée à rester, a offert de me bâtir une hutte, en échange des leçons de thaï que je donnais aux enfants et aux adultes. Du fait de leur isolement, très peu de Lizus parlent thaï. On s’est mis d’accord: jusqu’à ce qu’ils maîtrisent la langue, je leur servirais d’intermédiaire avec les autres tribus, le gouvernement et la société en général.

Quels problèmes rencontraient alors les tribus ?
La moitié environ n’avaient pas la nationalité thaïlandaise, alors qu’elles vivaient dans le pays depuis des générations. C’était le cas des Lizus. Résultat, elles n’avaient aucun droit légal sur les terres qu’elles cultivaient. A cause de la déforestation, le gouvernement tentait de protéger des régions entières en créant des réserves naturelles, ce qui provoquait des différends.
Aucun service public n’existait dans les montagnes: ni routes, ni écoles, ni hôpitaux... Environ 90% de la population était analphabète. Le taux de natalité était presque trois fois plus élevé que dans le reste du pays et la mortalité infantile deux fois plus. Bref, les montagnards comptaient parmi les plus défavorisés. Et pourtant, ils ne se considéraient pas comme tels. A leurs yeux, la nature pourvoyait à tous leurs besoins, y compris les remèdes.

Ne les accusait-on pas de cultiver l’opium?
Depuis des générations, les Lizus, les Hmongs et d’autres tribus cultivaient l’opium. Les anciens fumaient durant les réunions familiales et les fêtes de village. L’opium entre aussi dans la composition de nombreux remèdes traditionnels. Là-haut, il faut compter sur ses propres ressources. Mais jamais une tribu ne s’est enrichie avec le trafic d’opium!
La situation a changé quand la demande des pays de l’Ouest a explosé. La zone frontière entre la Thaïlande, le Laos et la Birmanie a été mise en coupe réglée par les trafiquants d’opium (d’où l’on tire l’héroïne) et rebaptisée le «Triangle d’or». Mais c’est les tribus que l’on a rendu responsables. Les Nations unies et le gouvernement ont décidé de substituer à l’opium des cultures de fruits et légumes. Ces projets, très nuisibles à l’environnement, n’ont pas favorisé l’amélioration du niveau de vie des tribus, ni leur dignité.
Les Hmongs ont été très durement touchés. Pour accroître les rendements des cultures de légumes, ils ont dû utiliser des engrais et détourner l’eau des rivières. Du coup, ils sont entrés en conflit avec les fermiers thaïlandais qui vivaient en aval.

Et la déforestation? Les tribus n’ont-elles pas été accusées, en défrichant et en utilisant la technique du brûlis, d’endommager la forêt?
Les tribus pratiquaient la culture sur brûlis de façon limitée pour produire leur nourriture, sans plus. Mais, après l’introduction des cultures commerciales, pour répondre à la demande, elles ont surexploité les capacités naturelles des sols, déjà dégradés. Les Akhas, par exemple, ont commencé à cultiver le riz dans des zones escarpées, ce qui a accéléré l’érosion. Ils essaient maintenant d’autres méthodes.
Quoi qu’il en soit, la culture sur brûlis n’est pas la seule cause de déforestation. C’est aux compagnies forestières venues du sud qu’incombe la plus lourde responsabilité. Le développement de la Thaïlande exige sans doute l’exploitation de la forêt. Mais à quel prix? Aujourd’hui, ce problème ne suscite, hélas, aucun débat public.

Vous avez commencé comme «porte-parole» des tribus. Comment votre rôle a-t-il évolué?
J’ai d’abord gagné leur confiance, en étudiant leur langue, leur histoire, et leur système de parenté. Cela m’a permis de démarrer avec eux des projets d’éducation de base. Le programme initial, mené sur un an par des volontaires de l’Université Thammasat de Bangkok, a conduit à la création de la Fondation pour le développement de la zone des montagnes (HADF, voir encadré). Depuis, avec l’aide de diverses agences d’aide internationale et du gouvernement thaïlandais, nous avons établi des écoles pour les enfants, comme pour la formation des adultes.
Notre objectif essentiel, c’est que les enfants des montagnes puissent réintégrer les structures de l’éducation formelle. Mais, au préalable, il faut les aider à acquérir un vrai sentiment de fierté à l’égard de leur histoire et de leurs valeurs. Sinon, ils risquent d’assimiler aveuglément la culture dominante au lieu d’évoluer positivement, sans se perdre. Dans les écoles dirigées par la Fondation, nous combinons le programme scolaire national avec un enseignement qui porte sur le savoir des tribus.
Par ailleurs, nous nous efforçons d’offrir une formation à des méthodes agricoles durables adaptées à la montagne, comme la culture suivant les courbes de relief. Ces nouvelles techniques peuvent remplacer l’agriculture sur brûlis. Elles évitent l’érosion et régénèrent les sols.
Je ne remets pas en cause le combat des écologistes contre la déforestation. C’est le gouvernement qui a mal réagi: il a voulu expulser les tribus des zones forestières au lieu de leur proposer des solutions. Notre but à nous n’est pas simplement d’introduire des techniques nouvelles ou étrangères; nous voulons aussi adapter et revitaliser des pratiques traditionnelles. Les Karens, par exemple, observent encore un système de rotation ancestral. Ils se contentent de couper les branches au pied des arbres puis ils alternent les cultures, ce qui permet au sol de se régénérer.

Ces projets visent aussi à désamorcer les conflits. Pouvez-vous nous parler des tensions entre les gens des montagnes et les paysans de la plaine?
Dans les pays tropicaux comme la Thaïlande, les forêts drainent les eaux de pluie vers les rivières. C’est un processus naturel complexe et fragile. Si vous détruisez la forêt, l’eau ruisselle sur les pentes et n’alimente plus les rivières. Elle est gâchée. Il faut donc absolument faire quelque chose pour préserver l’équilibre de la zone de ruissellement des eaux, qui abrite de surcroît de nombreux et précieux écosystèmes.
Malheureusement, on fait peser l’entière responsabilité de la préservation de la forêt sur les tribus des montagnes, pendant que ceux qui vivent en contrebas, dans les campagnes ou dans les villes, ne font rien pour changer leurs habitudes. En fait, ils utilisent plus d’eau que les montagnards. Il est donc tout à fait injuste, de la part des autorités, d’imposer des restrictions aux tribus et de les contraindre à quitter leur région, comme cela se produit encore aujourd’hui.
Préserver l’environnement est le devoir de chacun: nous ne voulons pas que les tribus des montagnes exploitent la forêt? Alors, proposons-leur d’autres solutions. Il faut absolument trouver un terrain d’entente entre toutes les parties concernées.

Ces dernières années, le gouvernement a investi dans le développement du nord. Avec quels résultats?
Les infrastructures — routes, réseau électrique — ont été améliorées. Mais on a peu investi dans l’éducation ou dans la conservation de l’environnement, parce que les hommes politiques n’en tirent guère de bénéfices immédiats. En revanche, quand une société remporte un marché pour construire une nouvelle route, l’élu concerné reçoit en général une commission.
Ce type de développement a conduit les tribus et la population de la plaine à multiplier les contacts. D’où de nouveaux problèmes. Lorsqu’elles étaient isolées, les tribus avaient une vision du monde commune, fondée sur l’harmonie avec la nature. Maintenant elles sont confrontées au matérialisme. Les jeunes veulent porter des jeans, conduire une moto ou une voiture, comme les gens des villes. Travailler la terre ne les intéresse plus; ce qu’ils veulent, c’est faire de l’argent. Ils sont nombreux à émigrer vers les villes, quitte à se prostituer. Ils reviennent dans les montagnes avec des maladies, comme le sida.
Si cela continue, j’ai peur que ces cultures tribales ne disparaissent à jamais. Tribus, ONG, gouvernement... nous devons trouver ensemble les moyens d’améliorer les conditions de vie des gens et de leur assurer des droits similaires à ceux des habitants des plaines, tout en conservant leur identité.

Beaucoup de ces gens n’ont même pas la nationalité thaïlandaise. Pourquoi?
Depuis des siècles, de nombreuses tribus venues des pays voisins se sont installées en Thaïlande. En général, les peuples indigènes ne s’arrêtent pas aux frontières. Ils bougent au gré des conflits politiques qui les opposent et de leurs besoins environnementaux.
Jusqu’en 1992, il était relativement facile d’obtenir des papiers d’identité si vous étiez né en Thaïlande. Après les grandes migrations qu’a connu la région, pour des raisons économiques et politiques, le gouvernement a changé la loi. Aujourd’hui, les candidats à la nationalité doivent prouver que non seulement eux mais aussi leurs parents sont nés en Thaïlande. Or, en pratique, les tribus ne savent pas à quoi ressemble un acte de naissance.
Quant aux autres, ceux qui ne sont pas nés dans ce pays, comment les renvoyer en Birmanie, où il n’y a pas de justice? Le problème est complexe. Le gouvernement thaïlandais ne peut pas offrir la nationalité à tout le monde. Compte tenu des circonstances, il fait de son mieux. Les migrations frontalières créent aussi des tensions dans les tribus. Les Hmongs, par exemple, manquent d’espace pour leurs propres familles. Aussi, lorsque des conflits ont commencé à chasser les Hmongs du Laos, les Hmongs thaïlandais leur ont dit qu’ils devraient retourner dans leur pays une fois la situation stabilisée.

Les tribus des montagnes constituent une attraction touristique. En ont-elles bénéficié?
L’écotourisme et le tourisme culturel devraient aider des gens d’horizons différents à mieux se comprendre. Mais l’industrie touristique exploite les tribus sans même s’en rendre compte. Le gouvernement encaisse les revenus et très peu d’argent est réinvesti dans la région. Seuls les voyagistes et quelques intermédiaires en profitent.
De leur côté, les touristes ont tendance à traiter les peuples indigènes comme des attractions exotiques. Ils devraient apprendre à respecter ces populations et leur culture, au lieu de se borner à prendre des photos. Dans les villages lahus et karens, sur les bords du Mékong, les enfants se ruent vers les bateaux, dans l’espoir que les touristes leur jettent des chocolats ou de l’argent. Les amateurs de tourisme sexuel s’aventurent aussi dans les montagnes. La communauté internationale devrait prendre des mesures sérieuses pour bannir ces pratiques.

En quoi consiste le travail d’une ONG qui défend la cause des peuples indigènes de Thaïlande? Entretenez-vous des relations avec des organisations étrangères, et à quel sujet?
Beaucoup de gens remettent en question les organisations non gouvernementales et leur travail, ou considèrent qu’elles ne sont là que pour s’opposer aux gouvernements. En Thaïlande, certains journaux accusent les ONG de vendre la misère du pays à l’extérieur.