
Le cinéma en trois dimensions:
la nouvelle génération est submergée par les images et il lui
faut des sensations.
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La
photographie, c’est la vérité, et le cinéma, c’est 24 fois la
vérité par seconde.
Jean-Luc
Godard, cinéaste français (1930-)
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En Occident, dans tous
les domaines, l’économie impose sa loi. Le cinéma n’y échappe
pas. Soumis à la rentabilité, façonné par le modèle
télévisuel, il ne veut plus que divertir. Et il ennuie.
Toute
l’Europe des cinéphiles connaît Paulo Branco. Ce producteur portugais
travaille avec Manoel de Oliveira, Raul Ruiz ou Chantal Ackerman, des auteurs exigeants,
dont les efforts conjugués aident à maintenir un cinéma indépendant.
Pourtant, Paulo Branco porte un regard critique sur l’ensemble de la production américaine
et européenne. «Le cinéma occidental s’est installé dans
un certain confort, dit-il. Au contraire, les réalisateurs de Chine continentale,
de Taiwan ou de Hong-Kong, comme ceux de Corée, doivent se battre et faire
preuve d’imagination. Cela donne à leurs films un caractère incisif
et audacieux.»
Première clé d’explication: en Occident, l’absence de toute perspective,
autre que la prospérité économique, aggrave le marasme de la
création. A l’inverse, les bouleversements politiques, économiques
et sociaux que connaît aujourd’hui l’Asie et les tensions qui en résultent,
contribuent à l’effervescence de son cinéma. «Raconter des histoires,
c’est une façon de penser les changements, affirme Piers Handling, directeur
du Festival de Toronto. Rappelons-nous ce qui s’est passé en Russie après
1917, en Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale, en Italie
pendant la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, à Cuba après
1959 ou en France à la suite de la décolonisation, à partir
de la fin des années 50: tous ces pays ont vu naître un cinéma
très vigoureux. Cette énergie tend à se perdre quand tout va
bien. L’âge d’or de Hollywood, dans les années 30 et 40, fut dû
en grande partie à un afflux de talents venus d’Europe, qui fuyaient le communisme
ou le fascisme.»
Le critique new-yorkais Dave Kehr, membre du comité de sélection du
New York Film Festival, organisé par le Lincoln Center, partage un point de
vue similaire. Selon lui, la vitalité du cinéma asiatique s’explique
par la résistance que ces pays opposent à la dérision post-moderne
et au second degré: «Ils prennent au sérieux les histoires qu’ils
racontent et les genres qu’ils explorent alors que l’Occident ne croit plus aux vieilles
formules mais ne réussit pas à en proposer d’autres.»
Cette année, le Festival de Cannes a décerné sa Palme d’or à
Dancer in the Dark, du Danois Lars Von Trier, mais il a aussi récompensé
trois films chinois et Le Tableau noir, de l’Iranienne Samira Makhmalbaf. Pourtant,
Gilles Jacob, le président du festival, émet un jugement moins négatif
sur l’état du cinéma occidental. «Le cinéma français
est en plein essor. Mais comment ne pas distinguer la production iranienne, si poétique
et inattendue? Les films venus du continent asiatique reçoivent enfin une
consécration officielle. Mais il y a déjà plusieurs années
que le mouvement a commencé. Abbas Kiarostami, par exemple, a près
de 60 ans».
Besoin
de sang neuf
Après
avoir méconnu les cinématographies venues d’Orient, l’Occident est
aujourd’hui prêt à les recevoir. «Longtemps, nous avons eu la
prétention de nous passer de tout ce qui n’était pas américain,
européen et, exceptionnellement, japonais, affirme Marco Muller, qui vient
de quitter la direction du Festival de Locarno et qui a coproduit Le Tableau noir
de Samira Makhmalbaf et Seventeen Years de Zhang Yuan. Nous avions tous une dette
à l’égard du cinéma américain, le premier langage que
nous ayons connu. Maintenant, nous découvrons les cinématographies
d’autres continents. Les festivals de Cannes et de Toronto ont établi leur
crédibilité. Ces films racontent des histoires, mais il y a autre chose:
un univers différent a pris forme ces 20 dernières années. La
réalité occidentale avait désespérément besoin
de sang neuf. Cet apport est venu du reste du monde, de réalisateurs exclus
par les milieux du cinéma.»
Aux Etats-Unis, l’économie du cinéma et la toute-puissance des studios
ont contribué à uniformiser la production. «En Europe, nous sommes
tous indépendants, dit Paulo Branco. Aux Etats-Unis, même Martin Scorsese,
qui a commencé comme indépendant, a été récupéré
par le système, même s’il sait en jouer.»
A New York, dans le quartier de Spanish Harlem, sur le tournage de The Shade, de
Raphaël Nadjari, la productrice française Francesca Feder a découvert
qu’il n’existait pas, à proprement parler, d’auteurs aux Etats-Unis: «Certes,
des centaines de films d’élèves sont présentés par Sundance,
le festival du cinéma indépendant. Mais cette institution fonctionne
comme une véritable machine à vendre: tous les films qui y sont présentés
ressemblent à ceux des majors, en moins riches. Miramax en achète un
ou deux et le réalisateur novice intègre un grand studio.»
Annette Insdorf, responsable des études de cinéma à la Columbia
University, conteste ce point de vue. Elle souligne qu’en dépit de l’engouement
actuel pour la production asiatique, les réalisateurs américains indépendants
prospèrent tandis que nombre de pays — comme la Pologne, la Hongrie, le Brésil,
l’Italie ou l’Allemagne —, qui dominaient autrefois les festivals, se sont faits
très discrets. «On produit beaucoup de films indépendants aux
Etats-Unis, en partie grâce à la vidéo numérique et à
de nouveaux relais comme Showtime on TV. C’est l’une des raisons qui expliquent que
les films étrangers ont de plus en plus de mal à percer sur le marché
américain.»
Le producteur parisien Jacques Bidou (il a travaillé avec l’Haïtien Raoul
Peck pour Lumumba et avec le Cambodgien Rithy Panh pour Un Soir après la guerre)
confirme: «Par leur seul nombre, les films américains qui envahissent
les chaînes de télévision et les cinémas européens
empêchent la distribution d’œuvres d’autres pays. Le problème, ce n’est
pas la création, mais la distribution. Les choses bougent en Chine, à
Taiwan, au Japon et en Corée, ajoute-t-il, des pays où les films nationaux
ont un public. Mais ils ont besoin d’être distribués en dehors de chez
eux. Or, en général, les distributeurs ne prennent pas de risque tandis
que les télévisions n’achètent pas de films en langues étrangères.»
Poids lourd de la production, la télévision a rogné les ailes
à la création. Elle dicte sa loi au cinéma et impose même
le casting. Piers Handling, le directeur du Festival de Toronto, considère
que la production occidentale se préoccupe désormais avant tout de
rentabilité et de divertissement. Pis, la télévision a façonné
le public à son image: «La nouvelle génération est submergée
par les images; c’est un phénomène sans précédent dans
l’histoire. Du coup, pour les jeunes, une expérience visuelle forte n’est
toujours qu’une pâle imitation de la vie. Cette génération ne
s’intéresse pas aux histoires intimes, aux vraies personnes. Il lui faut des
sensations.» Selon Piers Handling, les nouvelles tendances du cinéma
mondial dont s’occupe le Festival de Toronto proviennent de pays «qui ne sont
pas encore saturés par les médias et qui conservent une tradition littéraire
ou orale.» Il cite notamment l’Iran et la Chine qui, dit-il, «donnent
les meilleurs films».
Malgré l’éternel problème du financement, Gilles Jacob n’a pas
abdiqué tout espoir de voir fleurir un cinéma exigeant. «De façon
générale, le cinéma est toujours dans le rouge, résume-t-il.
Il faut injecter de l’argent frais dans le circuit. Nous avons besoin de gens nouveaux
comme Francis Bouygues, qui a lancé Ciby 2000.» Ces dernières
années, cette société de production française a coproduit
des films de David Lynch, Quentin Tarantino et Pedro Almodovar. Et d’autres producteurs
français ont, eux aussi, adopté une démarche internationale:
Humbert Balsan produit les Egyptiens Youssef Chahine et Yousri Nasrallah tout comme
Sandrine Veysset; Marin Karmitz travaille avec Jonathan Nossiter, réalisateur
américain indépendant, comme avec l’Autrichien Michael Haneke; Michel
Propper collabore avec l’Israélien Amos Gitaï et avec Peter Brook. Fort
de quelques succès notables, le cinéma aussi s’essaye à une
autre mondialisation.
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