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2. Les nouvelles vagues
| Le cinéma iranien emporte la révolution | Japon: jeunes réalisateurs en toute indépendance | Le casse-tête chinois | Kazakhstan: une aventure éphémère | Le cinéma argentin en chantier | Brésil: une renaissance menacée | La création en exil | «La technique n’est jamais l’ennemie de l’artiste» |

Pour en savoir plus

Corée du Sud: la liberté ou l’amour!

I Myung-hee, critique sud-coréenne basée à Paris, consultante pour de nombreux festivals de cinéma.
photo
Seom de Kim Ki-duk confirme l’ébullition de la nouvelle génération.







Le néoréalisme est une position morale d’où l’on regarde le monde.

Roberto Rossellini, cinéaste italien (1906-1977)








Pour en savoir +

Rang mondial pour la production
1999: 3
e
Part de marché du cinéma national
1998: 32%
Nombre de films produits



Population (millions)
1988: 122,6
1998: 126,3
Nombre d’écrans
1988: 2 005
1998: 1 993
Nombre d’entrées (millions)
1988: 144,8
1998: 153,1
Investissements dans la production (millions de dollars)
1999: 1 053,2

Source: Screen Digest (contact:
David.Hancock@
screendigest.com
) Institut de statistique de l’UNESCO.

L’instauration de la démocratie et la mobilisation du public en faveur des quotas ont favorisé l’explosion d’un jeune cinéma. Il a trouvé son audience, même à l’étranger.

Un esprit de résistance anime le cinéma sud-coréen. Les professionnels du septième art s’opposent au rouleau compresseur hollywoodien, qui s’efforce de supprimer tout obstacle à l’hégémonie du cinéma américain. Et ces résistants n’ont pas le dos au mur: leur vitalité culturelle est appuyée par l’adhésion massive des citoyens, qui défendent bec et ongles leur nouvelle génération de réalisateurs. «La richesse de l’imaginaire et le succès commercial de nos jeunes cinéastes méritent des félicitations. Ils savent ce qu’ils veulent dire. C’est un phénomène nouveau», affirme Lee Doo-yong qui, à 58 ans, a réalisé plus de 50 films.
Le jeune cinéma coréen affiche des performances économiques étonnantes. En 1999, il a enregistré 37% de part de marché, contre 25% en 1998 et 18% en 1997. Ce résultat s’explique en partie par le nombre record d’entrées (6,5 millions) réalisé par le film Shiri (par comparaison, Titanic n’avait fait que 4,3 millions d’entrées).
Fort de cette manne providentielle, son auteur, Kang Je-gyu, a décidé de produire de jeunes réalisateurs, de rénover le réseau de distribution et de jeter les bases d’une coopération entre pays asiatiques. De nouveaux producteurs se tournent également vers les cinéastes en herbe. Et des groupes financiers ou des sociétés d’investissement prennent la relève des grands groupes industriels — les chaebols (conglomérats économiques) — qui se sont retirés du cinéma au moment de la crise économique de 1997-1998.

Le cinéma émerge à la fin des années de plomb
C’est dans ce climat de dépression que les Etats-Unis avaient lancé leur offensive contre la politique des quotas en vigueur en Corée depuis 1985. Cette mesure, qui garantit l’excellente santé du cinéma local, prévoit de projeter des films coréens sur les écrans nationaux pendant au moins 100 à 146 jours par an. La mobilisation des professionnels du septième art, soutenus par la France dans leur volonté de préserver cette disposition, a fait reculer Washington.
Malgré la chute de la production après la crise économique, on comptait en 1998 18 premiers longs métrages (sur un total de 43), dont sept figuraient parmi les 10 films les plus vus. En 1999, 22 premiers films et 10 seconds films ont été produits (sur 53), pour un coût moyen de 10 millions de FF.
L’émergence de ce jeune cinéma remonte à la deuxième moitié de la décennie 80, qui a marqué la fin des années de plomb inaugurées en 1961 par la longue dictature de Park Chong-hee puis de Chun Doo-hwan. Jusqu’en 1971, le cinéma coréen avait toutefois connu un premier âge d’or, avec une production d’environ 200 films par an. Malgré la dictature militaire et les effets pervers de la guerre froide qui sclérosaient la vie culturelle, la société était alors en ébullition.
La Parade des imbéciles (1975) de Ha Kil-jong symbolise cette période. Cette œuvre est le film fétiche du jeune cinéma et a inspiré l’œuvre emblématique de la nouvelle vague La Déclaration des imbéciles, de Lee Jang-ho. Il décrit une jeunesse innocente et rêveuse mais fragilisée par le contexte politique, qui aspire à la liberté et à la démocratie. «Tout le cinéma coréen sans exception a souffert de la brutalité des censeurs, se souvient Lee Doo-yong. En 1980, un petit fonctionnaire a coupé sous mes yeux une demi-heure de mon film, Le Dernier Témoin, auquel je tiens tout particulièrement. Quel temps fou de travail de création perdu! A un moment, j’ai même envisagé d’arrêter ce métier.»
Après la libéralisation de la production en 1985 et la suppression de la censure sur scénario deux ans plus tard, un cinéma jeune et différent est apparu vers 1988. Une Etincelle (1996) de Park Kwang-su et Un Pétale (1996) de Jang Sun-woo, films de deux aînés de cette «nouvelle vague» marquent l’apogée de l’intérêt du public pour le cinéma libéré. Ils abordent deux épisodes clés de la vie politique qui étaient longtemps restés occultés: l’interdiction du mouvement syndical et le massacre de Kwang-ju en 1980 (200 victimes selon le régime de Chun Doo-hwan et 2000 selon les témoins).
L’impact du film collectif La Veille de la grève (1990) a été tout aussi déterminant pour le cinéma indépendant, alors militant et contestataire. A l’époque, pour voir dans les universités (seuls lieux de projection possibles) ce film mineur d’un strict point de vue esthétique, mieux valait se chausser de baskets et savoir courir: un jour, lors d’une de ces projections, les autorités ont mobilisé jusqu’à 1 700 agents et un hélicoptère pour s’emparer de la copie. Mais malgré tous leurs efforts, le film, qui n’avait pas de visa de sortie, a été vu par plus d’un million de jeunes spectateurs.
Les producteurs et les réalisateurs de ce film, comme plusieurs autres (Lee Eun, Lee Yong-bae, Chang Dong-hong, Jang Yun-hyun), ainsi que le critique Lee Yong-kwan, appartenaient à un courant qui défendait le rapprochement entre le monde du cinéma et le mouvement ouvrier. Ils occupent aujourd’hui des postes importants, y compris à la Kofic, la nouvelle structure chargée de dynamiser la création cinématographique sur le modèle du CNC (Centre national du cinéma) français.
En 1993, La Chanteuse de Pansori sera à l’origine d’une autre révolution, celle de la fréquentation. En y exaltant cet art du chant traditionnel longtemps resté dans l’ombre, Im Kwon-taek, un réalisateur comptant plus de 90 films à son actif, revisite l’histoire douloureuse du pays depuis l’occupation japonaise. Avec plus d’un million de spectateurs, il bat tous les records, et distance Jurassic Park de Spielberg.
Depuis, l’engouement pour la production nationale s’est confirmé. Alors que la fréquentation des salles ne cesse d’augmenter, les premiers films dépassent souvent la barre du million d’entrées. Mais l’intérêt du public s’est déplacé. Les 17-25 ans — la majorité des spectateurs — assurent le succès commercial du cinéma. Or ce dynamisme de l’industrie, lié au rôle croissant des investisseurs financiers, ne profite pas à tous les réalisateurs.
Par exemple, Chunhyang, dernier opus d’Im Kwon-taek et premier film coréen présenté en compétition officielle à Cannes en 2000, a connu un échec commercial. De même, la génération des quinquagénaires — Lee Doo-yong avec L’Amour (1999) ou Bae Chang-ho avec Le Cœur (1998) — se heurte aux pires difficultés pour finir ses films «indépendants» à petit budget. A 75 ans, le vieux maître Sin Sang-ok n’arrive pas non plus à achever La Visite.

Le principal point de repère de la culture coréenne
Le vent souffle donc principalement en faveur du jeune cinéma inspiré des formules hollywoodiennes et des scénarios de jeux vidéos, même si le cinéma d’auteur indépendant n’a pas rendu les armes. Plusieurs œuvres issues de ce courant ont même réussi à franchir les frontières, comme Spring in my Hometown (1998) de Lee Kwang-mo ou Peppermint Candy (1999) de Lee Chang-dong. Simplement, depuis l’instauration de la démocratie, il a changé de bannière: après «la liberté ou la mort!», il proclame, comme s’il se référait à Robert Desnos, «la liberté ou l’amour!».
Le plus connu de ces jeunes réalisateurs indépendants, Hong Sang-su, auteur du Jour où le cochon est tombé dans le puits (1996), affiche son optimisme: «Je suis persuadé que le cinéma coréen restera très intéressant pendant une dizaine d’années au moins». Il constate que les facultés de cinéma attirent des étudiants doués, que de nombreux courts-métrages trouvent leur public et que les sites Internet consacrés au septième art se multiplient. «Le cinéma va devenir le principal point de repère de la culture coréenne dans toute sa diversité, ajoute-t-il. Et c’est passionnant». La sortie en septembre du film Joint Security Area du jeune Park Chan-ook, qui a enregistré un million d’entrées dès les trois premiers jours, montre que le thème actuel de la réconciliation avec la Corée du Nord lui fournit un nouveau et puissant ressort.