
Des gens célèbrent une exécution devant une prison de Huntsville,
au Texas.

Manifestation contre la peine de mort à Hoston, au uTexas.
«Condamner
des innocents, s’exposer aux protestations internationales, risquer de nouvelles
injustices raciales… Cela fait beaucoup. Le jeu en vaut-il la chandelle?»

• www.miguelangel
martinez.com
(site Web de Miguel Angel Martinez)
•
www.knoware.nl/
users/annegr/
deadman/talking.htm (articles
de Dean Carter, détenu dans le quartier des condamnés à mort)
•
www.prodeathpenalty.com (site en faveur de la peine
capitale)
•
www.deathpenaltyinfo.org (Centre d’information sur la
peine de mort) |
Absente de la campagne
présidentielle qui s’achève, la question de la peine de mort est relancée
par les abolitionnistes. Qui se gardent bien de placer le débat sur le terrain
éthique.
Tout au long de son procès, Gary
Gilmore avait répété qu’il préférait la mort à
la prison à perpétuité. Le 17 janvier 1977, ce cambrioleur sans
envergure, condamné pour crime passionnel, était conduit devant le
peloton d’exécution et ligoté à une chaise par un câble
de nylon. Puis les coups de feu transpercèrent la cible de carton placée
sur sa poitrine. Le bruit des armes franchit les murs de sa prison de l’Utah: la
peine capitale, tombée en désuétude 10 ans plus tôt, était
de retour aux Etats-Unis.
Depuis ce jour, 663 personnes ont été exécutées, par
électrocution, inhalation de gaz ou injection létale. Cette sentence,
exceptionnelle il y a 30 ans, quand elle ne frappait que quelques condamnés
malchanceux, est devenue fréquente. Et son application ne suscite aucun débat
dans la classe politique, malgré les protestations de l’Union européenne,
d’Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits de
l’homme.
Dans ce domaine plus que dans tout autre, la conduite de l’Amérique tranche
avec les choix de l’ensemble des pays démocratiques, dont elle se veut pourtant
le chef de file. Seuls l’Iran, l’Irak, ou d’autres Etats que Washington montre du
doigt pour leur manque de principes, exécutent leurs condamnés à
un rythme comparable (la Chine, quant à elle, affiche des chiffres encore
beaucoup plus importants). En avril 1999, par exemple, les délégués
américains de la Commission des droits de l’homme des Nations unies votaient
avec les représentants de 12 autres pays, dont Cuba, la Chine, le Pakistan
et le Soudan, contre un moratoire international sur la peine de mort. Face à
ce dernier bastion, 108 Etats, dont récemment le Turkménistan et l’Ukraine,
ont aboli la peine capitale ou en ont abandonné l’usage.
Pour la classe politique américaine, la peine de mort est une solution, pas
un problème. Al Gore, l’actuel vice-président et le candidat démocrate
à l’élection présidentielle du 7 novembre, en est partisan,
tout comme son adversaire républicain, George W. Bush. Gouverneur du Texas
depuis cinq ans, ce dernier n’a accordé la grâce qu’à un seul
condamné; 144 autres ont été exécutés.
Selon un sondage récent, qui a permis de mesurer l’impact de la dernière
campagne nationale des abolitionnistes, plus de 60% de l’opinion américaine
est encore favorable à la peine capitale, contre 80% au début des années
90. «Rationnelle ou non, la peur du crime est le lot commun d’une majorité
d’Américains, explique Robert Bohm, professeur en criminologie à l’Université
de Floride centrale. Ils veulent une justice exemplaire. Et c’est la peine de mort
qui leur paraît s’en rapprocher le plus.»
Les abolitionnistes
changent de stratégie
Des philosophes aussi respectables
que Saint-Thomas d’Aquin ou Jean-Jacques Rousseau ont contribué à associer
justice sans concession et châtiment suprême. De plus, malgré
l’absence de preuves, ses défenseurs mettent en avant son faible coût
et son effet dissuasif. La peine de mort protègerait la société,
y compris contre les juges «laxistes» tentés de relâcher
des assassins prêts à récidiver. Selon Dudley Sharp, du projet
Justice For All, ces derniers seraient responsables de 10 000 meurtres depuis 1971.
«En tuant un criminel, disait Rousseau, nous détruisons moins un citoyen
qu’un ennemi.»
En face, une nouvelle génération d’abolitionnistes a appris à
ravaler son indignation morale. Ils ne se demandent plus si la vie d’un tueur en
série mérite d’être préservée mais ont plutôt
appris à frapper les esprits et à utiliser les médias. Ils dénoncent
les erreurs judiciaires, soulignant les inégalités raciales qui entachent
l’administration de la justice et les risques de voir des innocents condamnés.
Richard Dieter, directeur du Centre d’information sur la peine de mort, en est persuadé:
cette stratégie peut convaincre l’Américain moyen qui se prononce pour
la peine de mort sans grande conviction. «Condamner des innocents, s’exposer
aux protestations internationales, risquer de nouvelles injustices raciales… Cela
fait beaucoup. Le jeu en vaut-il la chandelle?», demande-t-il. En janvier dernier,
le gouverneur républicain de l’Illinois, partisan convaincu de la peine capitale,
a renoncé à l’appliquer dans son Etat en invoquant le risque d’erreur
judiciaire.
Aujourd’hui, 3 600 prisonniers sont dans les couloirs de la mort. Miguel Angel Martinez
en fait partie. Selon son avocat, cet adolescent qui s’apprêtait à intégrer
l’Air Force a «joué un rôle secondaire» dans le triple assassinat
à l’arme blanche pour lequel un tribunal texan l’a condamné à
mort, en 1992. Il avait 17 ans. Depuis sa cellule de Terrell (Texas), «un enfer
sur Terre», écrit-il, il place ses derniers espoirs dans la campagne
abolitionniste. Et il confie: «Les gens sont littéralement conditionnés
pour accepter cette sanction, alors qu’il y a d’autres possibilités… Nous
avons tous en nous une part de sadisme et de masochisme.»
Plus que toute autre considération, cette cruauté inutile rebute de
nombreux observateurs étrangers. Pourtant, les pays qui bannissent aujourd’hui
ce châtiment ont un jour tenu en haute estime la corde, la guillotine ou la
hache du bourreau. Au xviiie siècle, selon la loi britannique — qui a exercé
une influence considérable sur le droit pénal de ses colonies —, 222
crimes étaient passibles du gibet, dont le vol d’un lapin de garenne ou l’abattage
d’un arbre. Les exécutions publiques étaient un spectacle très
couru. En 1807, à Londres, la pendaison d’un assassin célèbre
avait rassemblé 40 000 curieux. A tel point qu’un mouvement de foule avait
provoqué la mort d’une centaine de personnes.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’importance accordée aux droits
de l’homme a conduit un grand nombre de pays à réformer leur code pénal.
L’abolition était en marche. Mais pas aux Etats-Unis. Cependant, de 1967 jusqu’à
l’exécution de Gary Gilmore 10 ans plus tard, les tribunaux et les Etats,
reflétant un changement de mentalités, se sont abstenus de prononcer
la peine capitale. En 1972, la Cour suprême, appelée à prendre
position sur une sentence rendue en Géorgie, a qualifiée la loi de
cet Etat sur l’application de la peine de mort de «cruelle et inhabituelle»,
et donc contraire au huitième amendement de la Constitution. Elle a ainsi
contraint les législateurs d’autres Etats à modifier leur cadre légal
pour répondre à ces nouvelles orientations. Mais la «machinerie
de la mort», selon l’expression d’un juge de la Cour suprême, n’a jamais
été réellement démantelée.
Puis les années 70, marquées par la récession, ont connu une
augmentation sensible du nombre de crimes violents. De nombreux tribunaux ont immédiatement
invoqué des textes tombés en désuétude pour redonner
une nouvelle jeunesse à la peine capitale. De nos jours, ce châtiment
est inscrit dans le code pénal de 38 Etats sur 50. Et 3% environ des prisonniers
condamnés pour meurtre attendent la mort.
Punir le
meurtre par la mort relève de la loi du Talion
Pour l’opinion, justice
et peine capitale vont souvent de pair. En particulier dans les huit Etats du Sud
(Alabama, Arkansas, Caroline du Sud, Floride, Louisiane, Oklahoma, Texas, Virginie)
où 90% des exécutions récentes ont eu lieu. En 1998, Alan Wolfe,
professeur de sciences politiques de l’Université de Boston, s’est rendu au
Texas. Il y a enquêté sur l’exécution de Karla Faye Tucker, une
détenue de 38 ans qui s’était repentie après avoir retrouvé
la foi. Or, la plupart de ses interlocuteurs n’exprimaient aucune commisération
à son égard: elle avait assassiné son ex-amant avec une pioche;
elle méritait d’être punie. «Ils exprimaient une vision très
basique de la société, estime Wolfe, qui préexiste à
tout sentiment politique ou religieux. C’est un sens immédiat de la justice.
Payer pour ses péchés, c’est rétablir un équilibre: une
vie a été prise, il faut en prendre une autre.»
De nombreux partisans de la peine de mort partagent ces vues. En 1996, le proche
parent d’une victime, autorisé en vertu d’une nouvelle loi à assister
à l’exécution de l’assassin, au Texas, rapportait: «J’aurais
voulu le voir humilié. On aurait dû l’amener et l’attacher devant nous».
Au cours de certaines émissions de radio, des auditeurs appellent pour que
les assassins soient «grillés», qu’ils aillent «rejoindre
Hitler».
Paradoxalement, cette conception primaire de la justice s’oppose à d’autres
traits saillants de la culture américaine. La religion de la majorité,
le christianisme, insiste sur l’importance du pardon. Quant à la télévision
populaire, elle multiplie les émissions «thérapeutiques»
où les gens avouent leurs fautes pour accéder à la rédemption.
Pourtant, sanctionner le meurtre relève toujours, dans le Sud surtout, de
la loi du Talion.
Au cours des deux dernières décennies, la croissance exponentielle
du nombre de meurtres (500 000 victimes en 20 ans, 17 000 assassinats par an actuellement)
a encouragé le développement de cette frustre philosophie et placé
la victime au centre du système répressif. Il suffit pour le comprendre
de voir les proches de la victime appelés à la barre juste avant le
verdict, ou d’écouter les hommes politiques. «Dans ces conditions, il
nous est impossible de lancer un débat: pour ou contre la peine de mort, explique
Richard Dieter. Autant demander aux gens s’ils sont pour l’assassin ou pour la victime.»
Au Royaume-Uni et en France aussi, une majorité de l’opinion soutenait la
peine de mort au moment de son abolition. Ce qui n’a pas empêché les
responsables politiques de la décider, et ce, sans provoquer d’opposition
massive. Jusqu’ici, la classe politique américaine n’a pas voulu ou n’a pas
pu tenter la même démarche. La génération de la lutte
pour les droits civiques aurait pu entreprendre ce combat, mais le sort a voulu que
ses principales figures — les Kennedy, Martin Luther King… — meurent jeunes.
En outre, la diversité des attitudes, des mentalités et des politiques
pénales, selon les Etats, rend difficile un débat national sur la question,
tout comme le peu de crédit des propositions sur la réduction de la
pauvreté ou le contrôle des armes à feu, écartées
à cause de leurs coûts ou de la pression des lobbies. Plus encore, certaines
caractéristiques de la démocratie américaine — la faiblesse
des partis, la multiplication des consultations électorales et l’hypersensibilité
aux sondages d’opinion — poussent les candidats à caresser les électeurs
dans le sens du poil.
On ne s’oppose pas impunément à la peine capitale. En 1988, Michael
Dukakis, le candidat démocrate à l’élection présidentielle,
avait été interrogé: comment réagirait-il si sa femme
et ses enfants étaient assassinés? En confirmant qu’il resterait opposé
à la peine de mort, il avait endossé une réputation d’indulgence
coupable à l’égard du crime. Les politiques ont retenu la leçon:
quelle que soit leur position personnelle, ils ont intérêt à
se montrer intraitables. De même, pour être élus, les candidats
aux postes de procureurs (district attorneys) doivent surenchérir. «C’est
un moyen rapide de passer à la télévision et d’avoir son nom
dans le journal», déplore Michael Mears, membre du Conseil de défense
des pauvres de Géorgie.
Dans ce contexte, où les victimes tiennent le haut du pavé moral et
où les hommes politiques sont otages des sondages, la nouvelle stratégie
des abolitionnistes prend tout son sens. Déjà, ils semblent avoir convaincu
la majorité des Américains sur un point: avec la peine de mort, les
erreurs judiciaires sont irréparables. Le Centre d’information de Richard
Dieter a établi une liste de 87 condamnés grâciés tandis
que des tests ADN sont en cours afin d’établir de façon scientifique,
l’innocence de condamnés exécutés à tort.
Les abolitionnistes bénéficient d’un autre argument solide: l’iniquité
des tribunaux à l’égard des minorités raciales. En réalité,
les meurtriers noirs ne sont pas plus condamnés à mort que les autres.
En revanche, les statistiques indiquent de manière évidente que la
peine capitale est en grande majorité prononcée (dans 80% des cas)
lorsque la victime est blanche. D’autre part, souligne Michael Mears, un seul district
attorney est noir sur les 159 que compte l’Etat de Géorgie. De nombreux abolitionnistes,
conclut Robert Bohm, assimilent la peine de mort à «une nouvelle forme
de contrôle social remplaçant l’esclavage».
Les erreurs
judiciaires ont terni le châtiment suprême
Mais revenons-en à
Miguel Angel Martinez. D’origine mexicaine, issu d’un milieu pauvre, il comptait
parmi ses complices le fils d’un juge local, ce qui n’a pas joué en sa faveur.
Son procès a été un modèle de mauvaise justice: le tribunal
a siégé cinq jours avant de rendre son verdict, ses complices présumés
ont été libérés et de nombreux collaborateurs du district
attorney ont depuis lors été démis de leur fonction pour corruption.
«C’était comme une partie d’échecs opposant un joueur de haut
niveau à un néophyte», dit-il en évoquant son affaire.
Les partisans d’un moratoire sur la peine de mort tablent sur ce genre de cas. Les
erreurs judiciaires ont terni le châtiment suprême et d’autres méthodes
pourraient se révéler plus efficaces dans la lutte contre le crime.
Mais cette stratégie ne satisfait pas tous les abolitionnistes: les sceptiques
craignent qu’elle n’aboutisse qu’à réinventer la «machinerie
de mort» sous une forme plus acceptable, plus «juste». Tous partagent
cependant une certitude: il serait illusoire d’entreprendre une révolution
morale pour faire triompher leurs vues. Comme l’explique Alan Wolfe: «Pour
autant qu’on laisse de côté tout argument moral, je crois que les Américains
envisageraient d’un bon œil d’en finir avec la peine capitale. Ou du moins d’y recourir
avec parcimonie».
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