
Jana et Juergen découvrent
la chambre à coucher de Big Brother.
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Psychosociologue à
l’Université de Londres, Peter Lunt analyse l’engouement de la télévision
pour la «réalité» et ses conséquences sur la nature
de nos émotions.
Les reality-shows sont-ils un genre télévisuel vraiment nouveau ou
les simples héritiers d’émissions plus anciennes?
Ils semblent avoir deux origines différentes. L’une serait le talk-show, formule
gentillette permettant aux stars de faire leur promotion, qui a évolué
sous l’influence de présentateurs américains comme Phil Donahue et
Oprah Winfrey. Ces émissions qui étaient consacrées au quotidien
des vedettes présentent désormais des vedettes du quotidien.
Prenez par exemple Queen for a Day, qui était diffusée aux Etats-Unis
dans les années 60. Cette émission de jeux s’adressait aux femmes au
foyer des classes moyennes, invitées à raconter leurs malheurs devant
la caméra. La chaîne sélectionnait celles qui avaient les histoires
les plus terribles et les plus émouvantes à raconter. A l’issue de
l’émission, un vote désignait la plus méritante: elle était
couronnée «reine du jour» et repartait couverte de cadeaux. La
hiérarchie sociale était momentanément inversée, comme
dans les foires et les tournois du Moyen Age quand le manant devenait roi.
Mais pour comprendre cette «télévision de la réalité»,
il faut aussi parler d’un genre de documentaires très prisé en Angleterre
dans les années 60, qui consistait à montrer la vie des gens ordinaires
de la manière la plus crue. De l’hommage rendu au quotidien, on est passé
à une forme d’examen, voire de surveillance.
Mais la caméra a un rôle beaucoup plus important dans les reality-shows
que dans ces documentaires.
Dans les nouvelles émissions, tout est beaucoup plus calculé. Prenez
Jerry Springer, un talk-show américain. Une première personne occupe
le plateau, on lui laisse du temps, tout est calme. Puis la tension monte à
mesure qu’on introduit d’autres acteurs. Ceux qui arrivent en dernier ont un temps
de parole très court: l’émotion atteint son comble beaucoup plus rapidement.
Derrière tout cela, il y a le fait que nous n’avons plus d’espace d’expression,
si ce n’est en public, dans un cadre très élaboré. On retrouve
les mêmes ingrédients dans de nombreux reality-shows. Le vote final,
inéluctable, introduit une pression constante dans ce processus hautement
ritualisé.
Selon vous, il serait de plus en plus difficile d’exprimer des sentiments sans
une médiation quelconque?
Contrairement à d’autres, je ne crois pas que nous ressentions les choses
de façon radicalement nouvelle. A mon avis, cette manière d’exprimer
ses sentiments en public et de regarder d’autres personnes faire de même influence
la perception que nous avons de nous-mêmes et donc nos émotions. Le
succès de ces émissions tient à cela.
Comment expliquez-vous leur réussite dans des pays si nombreux et si différents?
J’y vois un reflet de la mondialisation culturelle. Les formes de relations sociales
qui se mettent actuellement en place passent par des intermédiaires, les affaires,
les voyages. Elles ne s’enracinent pas dans les structures collectives traditionnelles.
On peut en dire autant du travail qui ne prend plus la forme d’une carrière
menée tout au long d’une vie mais intègre d’autres aspects, comme la
précarité, la souplesse, le travail en équipe. Nous vivons tous
dans ces réseaux de relations construites artificiellement mais qui ont cessé
d’être artificielles parce qu’elles sont devenues notre réalité.
Quel lien faites-vous entre ces émissions et les nouvelles technologies,
qu’on accuse de menacer la vie privée?
On parle beaucoup des atteintes à la vie privée mais de façon
assez vague. Tout le monde sait que des entreprises en ligne disposent d’un nombre
d’informations considérable sur leurs clients. On réfléchit
aujourd’hui à ce fichage généralisé des individus et
à ses conséquences sur leur façon de vivre et sur leur personnalité.
Les émissions dont nous parlons sont une métaphore de ce phénomène
de repérage, rien de plus. Elles ont du succès parce qu’elles sont
en prise avec cette nouvelle société. Mais elle n’en proposent aucune
analyse intéressante.
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