
«J’écris
pour trouver des réponses aux questions que je me pose.»

Elizabeth Nunez.

La sortie de la messe à Sainte-Luce, en Martinique, au début du siècle.
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Nunez au faîte
de sa carrière
Méfiez-vous de l’eau
qui dort.» Cet adage rebattu retrouve toute sa pertinence à propos d’Elizabeth
Nunez, dont le dernier roman, Bruised Hibiscus, est un véritable choc pour
le lecteur; elle y dépeint les souffrances et la vengeance de deux femmes
qui osent ignorer les tabous politiques et culturels de la Trinité coloniale,
dans les années 50. L’auteur, née à la Trinité, est aujourd’hui
professeur d’anglais et directrice de l’Institut des écrivains noirs au Medgar
Evers College de New York. A 56 ans, Elizabeth Nunez utilise sa sécurité
comme un tremplin – et non comme un refuge – pour explorer les passions de l’existence.
Auteur de trois romans et de publications universitaires, Elizabeth Nunez est aussi
directrice de la Conférence nationale des écrivains noirs, qui promeut,
notamment, ceux originaires de sa région de prédilection, les Antilles.
• When Rocks Dance,
Ballantine, 1988;
• Beyond the Limbo Silence,
Seal, 1998;
• Bruised Hibiscus, Seal, 2000
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Condé au
gouvernail
Romancière, militante,
enseignante et critique… Maryse Condé est tout cela mais peut-être aussi
et surtout navigatrice. Car la grande dame de la littérature antillaise nous
invite à explorer des univers très divers, depuis le monde cruel de
la traite des Noirs à la spirale de la passion amoureuse. Parcourant l’entrelacs
des relations entre l’Afrique, les Antilles et l’Europe, la littérature à
succès de Maryse Condé se nourrit de son expérience personnelle.
Née en 1937 à la Guadeloupe, elle quitte le confort familial à
l’âge de 16 ans pour poursuivre ses études à Paris. L’effervescence
de la décolonisation et du mouvement de la négritude l’amène
à sillonner l’Afrique occidentale, d’abord avec son mari guinéen puis
seule, avec ses quatre enfants. A son retour à Paris en 1973, elle achève
son doctorat sur la littérature antillaise à la Sorbonne tout en se
lançant dans une carrière littéraire. Elle connaît le
succès avec Ségou, les murailles de terre (Robert Laffont,1984),
description captivante de l’impact de l’islam sur l’Afrique de l’Ouest animiste et
de la brutalité de la traite négrière.
En 1985, Maryse Condé est invitée à enseigner aux Etats-Unis.
Elle y fonde le Centre des études françaises et francophones de l’Université
de Columbia, où elle enseigne encore aujourd’hui. Ses 11 œuvres de fiction
(traduites en de multiples langues) lui ont valu de nombreuses récompenses,
dont le Grand Prix littéraire de la femme (1986) et le prix Yourcenar (1999).
Plus important encore, Maryse Condé est l’un des rares auteurs «étrangers»
à être reconnu comme l’un des leurs par les Africains. Son mari Richard
Philcox et elle partagent leur temps entre New York et la Guadeloupe.
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La
Guadeloupe, l’Afrique, New York... En dialoguant avec sa consœur de Trinidad, Elizabeth
Nunez, la romancière raconte son parcours de femme noire et sans complexe,
d’écrivaine entre trois continents.
J’ai été
très touchée par une conférence que vous avez donnée,
il y a deux ans. Vous expliquiez comment, pendant votre enfance à la Guadeloupe,
vous ne vous sentiez pas différente d’une Française. Alors pourquoi
avez-vous tenu à aller en Afrique?
MC: Souvenez-vous, Elizabeth, lorsque nous sommes allées ensemble au restaurant
à la Guadeloupe. Vous avez été choquée de constater que
tout le personnel était français et blanc. Cela vous donne une idée
du contexte où j’ai grandi. Les enseignants étaient français.
Les prêtres, lorsque nous allions à la messe en famille, étaient
blancs. Nous vivions dans cet environnement et cela me semblait normal. Je ne me
posais pas de questions. Bien sûr, je voyais bien que j’étais noire,
mais je n’accordais aucune importance à la couleur de ma peau. Puis je suis
allée en France et j’ai découvert que je n’étais pas noire par
hasard. Une différence profonde existait entre moi et les gens dont la peau
était blanche. Il fallait que j’aille en Afrique pour découvrir la
signification et l’importance de cette différence.
EN: Qu’avez-vous découvert?
MC: Au début, j’ai cru qu’une origine et une histoire communes unissaient
tous les Noirs, que nous formions un seul peuple, divisé par le fléau
de l’esclavage. Entre les Guinéens – parmi lesquels je vivais – et moi, née
en Guadeloupe, seule la traite négrière avait créé une
séparation.
EN: Et vous ne le pensez plus?
MC: Ma première découverte importante en Afrique, c’est que je
ne parlais pas la même langue que les Guinéens. Nous ne mangions pas
les mêmes plats – cela peut vous paraître dérisoire, mais c’est
important. Nous ne nous habillions pas de la même façon, nous n’aimions
pas la même musique, nous ne partagions pas la même religion. Au bout
de quelques mois, je me suis sentie terriblement isolée. Je ne pouvais même
plus communiquer avec mon mari guinéen. De là est née ma deuxième
découverte: la race n’est pas le facteur essentiel. La culture est primordiale.
Comme je ne partageais pas la culture des Guinéens, des Africains, j’ai quitté
l’Afrique. Cette décision a mis fin à mon mariage.
EN: La proximité culturelle avec votre mari, Richard Philcox, blanc et britannique,
est donc plus importante que celle qui existait avec votre premier mari, bien qu’il
fût noir et africain.
MC: Lorsque j’ai rencontré Richard, il y a 20 ans, j’étais dans
ma période militante et je ne concevais pas de vivre avec un Blanc. Ma relation
avec lui a beaucoup troublé mes enfants, qui étaient eux aussi très
nationalistes. Mais j’ai fini par comprendre que la couleur de la peau n’avait pas
d’importance. Ce Blanc m’était plus proche que mon premier mari, plus proche
que la plupart des gens que je connaissais. C’est une question de compréhension
mutuelle, en un mot, d’amour. Le mariage n’est pas un engagement politique. Il concerne
les sentiments et les choix personnels de deux individus.
EN: Revenons-en au moment où vous quittez l’Afrique. Où vous installez-vous
alors?
MC: Je devais gagner ma vie. Je suis allée en France, malgré les
difficultés pour y trouver du travail. Je me suis immergée dans la
communauté antillaise, j’ai vécu comme une exilée. Cinq ans
plus tard, je retournais à la Guadeloupe.
EN: Et aujourd’hui, que pensez-vous de l’Afrique? J’ai parfois l’impression d’être
victime d’un cruel coup du sort: à peine sommes-nous parvenus à nous
sentir fiers de notre riche héritage africain que nous nous voyons bombardés
d’informations sur la corruption généralisée, semble-t-il, sur
le continent. N’en avez-vous pas honte, parfois?
MC: J’ai vécu pendant 12 ans en Guinée et au Ghana. Ces années
ont été les plus difficiles de mon existence. Les régimes y
sont corrompus, c’est indiscutable. Les gens pâtissent de l’incurie de leurs
dirigeants. Ils meurent de faim ou de maladie. Le continent souffre de mille maux,
à quoi bon le nier? Mais on ne doit pas en conclure que l’Afrique est inférieure.
Il a fallu des années aux pays européens pour parvenir à la
démocratie. Nombre d’entre eux ne sont pas au bout de leurs peines. La France,
par exemple, est constamment déchirée par des grèves et des
affrontements. Pourquoi aurions-nous honte des problèmes de l’Afrique, que
le néocolonialisme et le manque d’éducation contribuent à aggraver?
Cette situation résulte d’un long passé colonial, des conditions très
défavorables dans lesquelles les indépendances sont survenues. L’Afrique
s’efforce de surmonter ses problèmes. Je suis sûre qu’elle y parviendra
un jour.
EN: Dans votre roman Les Derniers Rois mages [Gallimard, 1995], je vois une satire
de ces Africains-Américains des classes moyennes qui n’évoquent les
Africains qu’avec révérence et critiquent ceux qui osent dénoncer
la corruption régnant sur le continent. Vous situez cette histoire dans «une
prestigieuse université noire d’Atlanta, où les dévoués
professeurs parlaient autant du devoir envers la race que de sciences ou de littérature».
MC: Ce comportement, chez certains Africains-Américains, masque un profond
complexe d’infériorité. Ils ont honte de l’Afrique telle qu’elle est
aujourd’hui et préfèrent mentir à propos des fléaux dont
elle souffre. Regardons les choses en face: l’Afrique a été privée
de sa grandeur, de son pouvoir, de sa magnificence. Si nous continuons à occulter
cette réalité douloureuse, notre perception du continent restera incomplète.
Nous avons un devoir envers notre peuple qui souffre, il est temps d’en prendre conscience.
Obtenir réparation pour l’esclavage, arracher des aides financières?
Ces combats ne m’intéressent pas. Je lutte pour élaborer une solution
que je puisse offrir aux populations africaines désespérées
qui ont besoin de reprendre confiance en elles. Pour citer Marcus Garvey1: «J’aimerais apprendre à
l’homme noir comment trouver la beauté en lui-même». Le problème
pour moi n’est pas de combattre les Blancs qui sont mauvais et néfastes, mais
de combattre ceux d’entre nous qui sont mauvais et néfastes.
EN: Et pourtant vous parlez beaucoup de l’esclavage dans vos livres, ce qui me paraît
inhabituel pour un écrivain de la Caraïbe. Les Antillais semblent vouloir
sauvegarder leur bonne opinion de la «mère-patrie» et des Européens.
Récemment, une journaliste britannique, expatriée à la Trinité,
rendait compte de mon dernier roman, Bruised Hibiscus. Piquée au vif
par ma critique du colonialisme, elle insinuait que je mordais la main qui m’avait
nourrie. J’ai été choquée par l’absence de réactions,
même au sein de ma famille. Personne n’a fait l’effort de rappeler l’évidence:
l’esclavage et le colonialisme ont nourri les Britanniques, pas le contraire. Et
vous-même, que cherchez-vous à montrer, à travers vos récits
sur l’esclavage?
MC: On me demande souvent pour qui j’écris. J’écris pour moi-même.
J’écris à propos de l’esclavage, de l’Afrique, de la condition des
Noirs dans le monde parce que je veux ordonner mes pensées, comprendre le
monde, être en paix avec moi-même. J’écris pour trouver des réponses
aux questions que je me pose. L’écriture est pour moi une sorte de thérapie.
EN: Vous ne cherchez pas à instruire?
MC: Non, pas vraiment. Les premières générations d’écrivains,
comme Aimé Césaire, avaient cet objectif: instruire leur peuple, écrire
pour lui. J’appartiens à une génération plus modeste. Nous écrivons
d’abord pour nous rendre le monde compréhensible et si nous y parvenons, peut-être
aidons-nous aussi nos lecteurs.
EN: Est-ce pour cette raison que vous n’écrivez pas en créole? Selon
certains intellectuels, je pense au Martiniquais Patrick Chamoiseau, les écrivains
de la Caraïbe devraient écrire dans la langue de la plupart des Antillais.
MC: Je refuse ce genre d’opposition entre français et créole. Comme
je le dis souvent, Maryse Condé n’écrit ni en français, ni en
créole, elle écrit en Maryse Condé. Chacun d’entre nous doit
trouver sa voix, sa manière d’exprimer des émotions, des impressions
intimes, ce qui exige d’utiliser tous les langages possibles. A la fin de mon dernier
roman, Célanire cou-coupé [Robert Laffont, 2000], vous trouverez un
glossaire contenant du vocabulaire issu de langues africaines, de langues créoles
ou de l’espagnol. Pour raconter, sans la trahir, l’histoire que j’avais en tête,
j’avais besoin de toutes ces sources. Restreindre l’alternative au français
ou au créole est un choix politique. En politique, il est nécessaire
de parler la langue la plus compréhensible par les gens, mais un écrivain
devrait avoir toute liberté pour choisir le mode d’expression le mieux adapté
à ses désirs.
EN: Et pour vous, ce mode d’expression est le français?
MC: Mon français, ma propre version du français qui n’est pas la
langue qu’on entend en France. C’est un mélange entre la langue d’une personne
née en Guadeloupe, à l’écoute des nombreuses sonorités
différentes du langage, et mon langage personnel.
EN: Dans ce cas, qu’est-ce qu’un authentique écrivain antillais?
MC: J’ai horreur du mot «authentique». Me voici, moi, Maryse Condé,
née en Guadeloupe, ayant vécu en Afrique et à Paris, vivant
et travaillant à New York. Vous voilà, vous, Elizabeth Nunez, née
à la Trinité, ayant passé la plus grande partie de votre vie
à New York. Nous sommes toutes deux d’authentiques écrivains antillais.
Cela tient à des choix personnels, aux relations avec son pays d’origine,
à une manière de concevoir sa place dans le monde et de se percevoir
soi-même.
EN: C’est vrai. Mais parce je vis ailleurs, il me semble parfois que les Antillais
estiment que je n’ai plus le droit d’écrire sur les Antilles, que je ne peux
pas en parler de manière authentique.
MC: Que veut dire «en parler de manière authentique»? Ecrire,
c’est donner sa propre version de la réalité. Je n’ai pas besoin de
me justifier. Libre aux lecteurs de penser que je ne suis pas un véritable
auteur antillais; je crois, moi, avoir toute légitimité pour écrire
sur la Guadeloupe et pour affirmer que je suis une véritable écrivaine
guadeloupéenne.
EN: Mais pensez-vous qu’il existe une littérature antillaise?
MC: Oui, mais elle est difficile à définir. L’écriture d’Edwige
Danticat [une jeune Haïtienne vivant à New York] représente un
aspect de la littérature antillaise. Vous, Elizabeth Nunez, un autre aspect.
Moi, encore un autre, et les gens qui écrivent depuis leur île – Patrick
Chamoiseau, par exemple – représentent un aspect encore différent.
Toutes ces voix composent une symphonie qui est la littérature antillaise.
Je ne vais pas la définir, parce qu’elle est trop complexe, trop plurielle,
trop changeante pour s’épuiser dans une étroite définition.
EN: On me range parfois parmi les écrivaines féministes parce que les
personnages féminins, dans mes romans, ont souvent de fortes personnalités.
Pourtant, ce n’est pas un parti-pris. Je m’inspire des femmes qui ont exercé
une influence sur moi, qui prennent leur vie en charge. Vos personnages féminins,
eux aussi, sont remarquables. Vous définiriez-vous comme une écrivaine
féministe?
MC: Je ferai la même réponse que vous. J’ai été élevée
par ma mère et ma grand-mère, deux caractères forts. Tout comme
mes sœurs. Et comme les autres femmes que j’ai connues en Guadeloupe. Elles n’abdiquaient
pas face à l’adversité. Je ne me considère pas comme une féministe.
J’écris sur ce que je connais.
EN: J’aime beaucoup La Migration des cœurs [Robert Laffont, 1995]. Quelle libération
de voir le grand classique d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, au travers
de personnages noirs! Vous réduisez à néant les théories
racistes qui cherchent à nier notre humanité commune. Etait-ce là
votre intention, ou aviez-vous des raisons plus personnelles d’écrire ce roman?
MC: J’étais une enfant très sombre, très solitaire. J’étais
toute petite lorsque ma mère est morte, et pendant des années, j’ai
essayé de rétablir le contact avec elle. Je la cherchais partout, dans
la nature, partout. J’avais peut-être 15 ans et je vivais à la Guadeloupe
quand on m’a offert Les Hauts de Hurlevent. J’ai eu le sentiment que ce livre avait
été écrit pour moi. Je me suis identifiée à Heathcliff,
à sa rage de retrouver Cathy après sa mort. J’ai écrit ce roman
pour montrer qu’en dépit des différences d’époque, de situation
ou d’idéologie, les femmes peuvent communiquer entre elles parce qu’elles
partagent des expériences et des désirs communs. A un siècle
de distance, Emily Brontë peut s’adresser à Maryse Condé. Il fallait
que je réécrive le récit d’Emily Brontë, non pour mettre
en évidence les différences entre les Antillaises et les Anglaises,
mais plutôt pour montrer nos points communs.
EN: Vous commencez votre livre en espérant qu’Emily Brontë approuvera
votre interprétation de son chef-d’œuvre. Ce souhait vous a-t-il limitée
d’une manière ou d’une autre?
MC: En écrivant mon roman, je dois avouer que j’ai totalement oublié
Emily Brontë. Je me suis attachée à la relation entre Cathy et
Heathcliff, à l’amour fusionnel des deux personnages. Mais je relisais souvent
le roman d’Emily Brontë, et je le gardais sur mon bureau, ouvert à la
page où Cathy dit: «Je suis Heathcliff». C’est une phrase magnifique.
Elle dit l’intensité de la passion possible entre deux êtres. En achevant
mon roman, je me suis demandé ce qu’Emily Brontë en aurait pensé,
mais sans m’attarder sur cette question.
EN: Pouvez-vous nous parler de votre travail à l’Université de Columbia?
Vous y avez créé un département d’études francophones.
En fait, vous le présidez.
MC: Les Antillais anglophones ou hispanophones sont reconnus à New York,
mais on ignore largement les francophones. C’est comme si nous n’existions pas. Quand
je dis que je viens de la
Guadeloupe, mes interlocuteurs sont perplexes. Ils n’en ont jamais entendu parler.
Lorsque j’ai été invitée à enseigner la littérature
antillaise à l’Université de Columbia, j’ai considéré
comme un devoir de créer ce département,
pour attirer les Antillais francophones, pour qu’ils disposent d’un espace où
parler d’eux-mêmes, de leur travail et qu’ils puissent se faire connaître.
A Columbia, au moins, on sait désormais qu’Aimé Césaire n’est
pas le seul écrivain antillais francophone.
EN: Vous êtes beaucoup trop modeste, Maryse. Je sais quels efforts vous déployez
pour promouvoir la littérature antillaise. Vous avez organisé des colloques
remarquables sur le sujet et, récemment, vous avez créé le prix
des Amériques insulaires et de la Guyane, qui récompense le meilleur
ouvrage littéraire antillais, quelle qu’en soit la langue.
MC: On m’a parfois reproché d’avoir accepté l’argent d’un béké
[Créole blanc issu de la «plantocratie»] pour financer ce prix.
Mais Amédée Huyghues Despointes aime la Guadeloupe autant que je l’aime.
Il se préoccupe de l’avenir de ce pays. Il serait temps d’en finir avec ces
divisions entre Noirs et Blancs.
EN: Votre nouveau livre s’intitule Célanire cou-coupé...
MC: Avec ce roman, je m’éloigne des précédents. Mes filles
se plaignaient que tous mes romans soient tristes et douloureux; j’ai donc écrit
un roman comique et fantastique. Il s’inspire d’un fait divers, publié par
un journal guadeloupéen en 1995, à propos d’un bébé de
sexe féminin trouvé mort, la gorge tranchée, sur un tas d’ordures.
EN: Cela ne m’a pas l’air très gai, Maryse.
MC: Ecoutez, vous me direz ce que vous en pensez. Tout le monde veut savoir pourquoi
la petite fille a été tuée ainsi. En général,
une femme qui veut se débarrasser de son bébé ne lui tranche
pas la gorge. C’est trop cruel. Du coup, les Guadeloupéens s’imaginent qu’elle
a été sacrifiée. Dans l’histoire, la fillette est ramenée
à la vie par un médecin qui lui rafistole le cou. Elle part ensuite
à la recherche de ceux qui l’ont assassinée.
EN: C’est une histoire très triste.
MC: Attendez. La jeune fille s’attaque alors à tout ce que nous considérons
comme sacré. Par exemple, elle part pour l’Afrique au début de la colonisation.
Lorsqu’elle se rend compte que la colonisation est un échec à cause
de l’absence totale de communication entre Africains et Européens, elle décide
de remédier à la situation en créant un bordel où des
Africaines font l’amour à des Blancs. Tiens, vous riez.
EN: Ça, c’est drôle.
MC: Vous voyez que c’est un roman comique.
EN: Une farce.
MC: Oui, c’est le mot.
EN: Vous êtes un magnifique écrivain, vous menez une brillante carrière
d’enseignante, de chercheuse, d’administratrice, de militante littéraire,
de mentor pour écrivains débutants, tout en ayant une vie de famille
très active. Comment arrivez-vous à tout concilier?
MC: Honnêtement, je n’ai pas de réponse. Je ne fais pas l’effort
d’être ceci ou cela. Je suis tout à la fois.
1. Homme politique jamaïcain,
militant de la cause des Noirs (1887-1940).
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