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1. L’école et l’entreprise
| L’école des managers | L’enseignement des chiffres |
Éducation & Co

Cynthia Guttman, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

© Alain Le Quernec, France




Après le pain, l’éducation est le premier besoin d’un peuple.

Danton,
homme politique et révolutionnaire français (1759-1794)



Les critiques vis-à-vis de l'enseignement public montent. Le monde des affaires veut l'investir avec ses méthodes et ses valeurs

Le vent de la libéralisation souffle de plus en plus fort et fait entrer un nouveau vocabulaire dans l’enseignement. Les directeurs d’école chaussent des bottes de managers, les parents deviennent des consommateurs difficiles, les écoles rivalisent et innovent pour offrir un service efficace. A la fin de la journée, il aura rapporté ses bénéfices et renforcé «l’employabilité» des élèves.
Ce mouvement s’impose dans le monde entier, poussé tant par les milieux d’affaires que par la vox populi. Tous deux soulignent les mauvaises notes récoltées par l’enseignement public. Au milieu des années 90, la Table ronde des industriels européens, qui réunit un aréopage de grands noms, pointait du doigt «le fossé toujours plus profond entre l’éducation nécessaire dans un monde aujourd’hui si complexe et l’éducation reçue». Une étude de la banque d’affaires Merril Lynch déplore que selon les derniers tests réalisés à l’échelle internationale, «les élèves américains de terminale sont respectivement aux dernier et avant-dernier rangs pour les mathématiques et les sciences». Le Forum mondial sur l’éducation (Dakar, avril 2000) considérait «inacceptable que plus de 113 millions d’enfants soient privés d’éducation primaire» et que «la qualité de l’apprentissage ainsi que l’acquisition de valeurs morales et de compétences soient loin de répondre aux besoins».
L’éducation, qui absorbe en général 25% à 30% des dépenses publiques, «devient de plus en plus un sujet politique et de controverses aux niveaux tant national que local, à cause de la décentralisation», souligne Moyoto Kamiya, de l’OCDE. Le secteur privé, qui absorbe environ 20% du total des dépenses éducatives, a toujours fourni des services, des livres scolaires ou de l’éducation via, entre autres, des écoles confessionnelles ou des ONG. Mais c’est l’ensemble du secteur éducatif public qui est désormais jugé mûr pour une libéralisation. Pour ses tenants, l’éducation est, avec la santé, le dernier bastion à conquérir.
Les critiques du secteur public dénoncent des structures dépassées, inefficaces et bureaucratiques, souvent hypercentralisées. Forts des principes qui ont rendu les entreprises prospères, ils avancent que les écoles requièrent les incitations du marché et la pression de la compétition pour s’améliorer et innover, et que ce but peut être atteint par diverses formes de privatisation. «La situation pourrait être changée du tout au tout, soulignent les industriels européens, si l’école vivait la même transformation que les lieux de travail».

En Côte-d’Ivoire, 60% des écoles secondaires sont privées
L’enseignement supérieur est aux avant-postes de cette commercialisation, depuis l’établissement de liens plus étroits avec l’industrie jusqu’à la conquête de l’e-enseignement. Mais les nouvelles technologies ne sont pas seules en cause. Comme le souligne Motoyo Kamiya, une vaste réforme du secteur public éducatif est en cours, orientée vers et par le marché. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, des classements largement médiatisés «mettent les écoles sous pression pour attirer les élèves et donc les financements». Dans nombre de pays, les règles qui encadrent l’ouverture d’une école sont assouplies et la gestion d’établissements publics passe à des sociétés privées.
L’étape suivante est de faire de l’école une entreprise de plein droit. En Afrique occidentale, des professeurs retraités ouvrent leurs écoles. Dans d’autres régions en développement, des réseaux d’écoles entièrement privés attirent de plus en plus d’élèves. Poussés à diminuer leurs dépenses, les gouvernements dérégulent et offrent des incitations au secteur privé. En Côte-d’Ivoire, 60% des établissements secondaires sont désormais privés.
Cette tendance va en s’accentuant. «C’est la demande parentale d’une éducation meilleure et différente qui pousse en réalité le secteur commercial, souligne Harry Patrinos, de la Banque mondiale. Aujourd’hui, dans des pays relativement pauvres, les gens veulent de l’anglais et de la technologie. Ils savent qu’ils en manquent... Ils estiment que le secteur privé peut offrir des produits répondant à ce manque».