
L’apprentissage du travail
de la laque, dans une école parisienne du début du xxe siècle.
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Toute
éducation dérive de l’image que l’on a de l’avenir. Si l’image qu’une
société s’en fait est globalement fausse, son système éducatif
trahira sa jeunesse.
Alvin
Toffler,
futurologue américain (1928-)
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Aux Etats-Unis, les milieux
d’affaires ont toujours participé à la définition des orientations
éducatives. Mais leur poids est aujourd’hui si écrasant que l’école
devient une machine au service de l’économie.
L’école
se soucie d’économie. Le phénomène n’est pas nouveau. Déjà,
la grande vague de réformes scolaires de la fin du siècle dernier visait
à préparer l’insertion des individus dans une société
transformée par l’urbanisation et l’industrialisation. Aujourd’hui, les enjeux
n’ont pas changé. Tout ce qui, dans l’enseignement public, contribue à
améliorer les perspectives d’emploi individuelles a des conséquences
économiques directes, en particulier sur les villes.
Un élément crucial a toutefois changé: l’équilibre des
forces a basculé au profit des forces économiques, mettant fin au compromis
social précaire qui prévalait depuis 100 ans. Les chefs d’entreprises
ont désormais la haute main sur la redéfinition des objectifs et des
méthodes de l’enseignement public visant à l’adapter aux besoins de
la nouvelle économie mondiale. Sortis victorieux de la guerre qui a opposé
le capitalisme et le socialisme, crédités d’une vision stratégique
à long terme, beaucoup de ces patrons défendent le principe d’un lien
étroit entre éducation et économie de marché. Selon eux,
l’enseignement est une arme décisive dans la bataille mondiale pour les parts
de marché et permet de former les bons employés de demain. Mais l’histoire
nous a appris que les champions de l’innovation s’aveuglaient souvent sur les conséquences
à long terme de leurs expériences.
Au départ, l’introduction dans l’éducation de méthodes issues
du management a été favorisée par le discours sur l’échec
scolaire. Entre 1880 et 1920, tout un courant réformateur faisait valoir les
mérites d’un nouveau modèle: l’entreprise. Le patronat reprochait alors
à l’école son inadaptation à l’économie industrielle,
de plus en plus intégrée à l’échelle mondiale. Il prônait
la centralisation et l’efficacité productive, invoquant le modèle tayloriste
de l’organisation scientifique du travail, qui recourait au chronomètre et
à la gestion des ressources humaines pour mettre au point «la»
bonne méthode.
Ces principes avaient rendu possibles, estimait-on alors, la révolution industrielle
américaine et la richesse des multinationales. Cette obsession de l’efficacité
a laissé en héritage des problèmes que nous devons aujourd’hui
résoudre, comme la structure rigide et bureaucratique de l’institution scolaire.
Mais l’organisation scientifique du travail n’était qu’une première
étape, ouvrant la voie à une succession de théories visant à
améliorer la productivité des employés et, par conséquent,
la richesse nationale. Engagé dans un processus de recyclage sans fin, l’enseignement
public doit constamment s’adapter. Certains préconisent une décentralisation
de l’institution et des responsabilités, d’autres défendent l’idée
de sous-traiter la gestion de l’école, afin d’inciter les enseignants – démotivés
par leur statut de fonctionnaire – à une plus grande efficacité.
Un
outil fournissant les meilleures capacités de production aux entreprises
Ces réformes
accompagnent la mondialisation de l’économie libérale, elle-même
source de tensions politiques et de concurrence entre les gouvernements, lancés
dans la course aux emplois transnationaux et au capital. De ce point de vue, notre
époque offre de nombreuses similitudes avec le début du xxe siècle:
à nouveau, les mouvements internationaux de capitaux et les processus de production
transnationaux pèsent sur les gouvernements autant que sur les entreprises.
Aujourd’hui, l’accélération de la production et des échanges
induite par les nouvelles technologies, le poids de la spéculation financière
et la concentration des richesses réduisent la capacité des gouvernements
à réguler l’industrie et les marchés. En toute logique, l’idéologie
néo-libérale n’épargne pas les politiques éducatives
nationales.
Dans les villes, engagées dans la compétition internationale, réformer
l’école consiste à en faire un outil fournissant les meilleures capacités
de production aux entreprises. Avec les progrès des technologies de l’information
(aux dépens des industries classiques), la qualité de l’enseignement
public devient un enjeu décisif pour les hommes politiques comme pour les
chefs d’entreprises. Pour faire valoir leurs vues, ces derniers disposent d’un accès
immédiat aux élus et à l’administration, de ressources financières
considérables et d’un poids énorme sur les économies locales
et régionales.
Ainsi, la gestion de l’école associe désormais élus locaux et
nationaux et responsables économiques. En un mot, la politique scolaire est
devenue une politique de l’emploi.
Cette étroite collaboration entre politiques et entrepreneurs ne laisse plus
de place aux professionnels de l’éducation. Eux qui avaient joué un
rôle crucial au début du xxe siècle, faisant valoir le rôle
de l’école dans la formation des citoyens, sont aujourd’hui discrédités
et mis sur la touche. Qu’on en juge: certains districts scolaires américains
commencent à recruter leurs responsables dans les milieux d’affaires, les
cercles politiques ou au sein de l’armée.
Une
conception étroite du futur employé modèle
A ce jour,
rien n’indique que ces nouvelles formules conviennent aux écoles les plus
défavorisées. Comme rien ne prouve que la formation ait une influence
décisive sur la productivité ou sur les cycles économiques.
En revanche, les conséquences néfastes de ces nouvelles orientations
sont faciles à identifier. Selon une enquête conduite en 1992, les chefs
d’entreprises attendent de l’école qu’elle fournisse «des bases en sciences
et en mathématiques» et «de saines habitudes de travail, telles
que l’autodiscipline, la ponctualité et la conscience professionnelle».
Des objectifs certes louables mais limités, qui montrent à quel point
les décideurs ont une conception étroite du futur employé modèle
de l’économie de l’information.
L’école idéale de l’entreprise n’a que faire d’autres missions légitimes
de l’enseignement public: favoriser la justice, la tolérance sociale et les
relations fondées sur la confiance, entre les individus ou envers les institutions,
développer l’éthique démocratique ou éveiller l’intérêt
des enfants pour le patrimoine culturel mondial. Les principes liés à
l’égalité sont également malmenés: les marchés,
la conduite des affaires n’ont pas vocation à placer la justice avant le profit.
A l’évidence, des pans entiers de la population auront les pires difficultés
à s’adapter à ce modèle éducatif qui subordonne l’acquisition
des connaissances à la compétitivité.
Quand l’éducation se soumet à l’économie, la citoyenneté
n’est plus qu’un vain mot. Les principes individualistes qui sous-tendent ces réformes
ne peuvent qu’aggraver le désintérêt des gens pour la chose publique,
dont l’ampleur est d’ores et déjà jugée inquiétante.
Il faut créer un contre-pouvoir pour rétablir une vision plus équilibrée
de la mission de l’école publique. Ce mouvement devrait non pas mettre les
échecs du système éducatif sur le compte d’erreurs de gestion
mais plutôt les envisager comme les signes d’un malaise dans notre culture.
Les solutions envisagées devraient dès lors s’appuyer sur la notion
d’intérêt général au lieu de recourir à la compétition
et à la responsabilité individuelle. Au-delà de critères
académiques, les réformateurs devraient inciter l’école à
valoriser l’action citoyenne, la tolérance et le respect de l’autre, et la
culture – notamment les arts, l’Histoire et les langues. Mettant l’accent sur la
justice et la tolérance, ils ne se contenteraient pas d’améliorer la
rentabilité de l’économie, mais contribueraient aussi à revitaliser
la démocratie.
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