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L’école privée, une chance pour les pauvres

James Tooley, professeur de sciences éducatives à l'Université de Newcastle (Royaume-Uni).
photo
© Alain Le Quernec, France










On considère l’UNESCO comme le forum où promouvoir et faire respecter la responsabilité primordiale de l’Etat qui consiste à assurer à tous le droit à une éducation de qualité.

Koichiro Matsuura, directeur général
de l’UNESCO
(1937-)










Dans les pays en développement, les écoles privées ne se contentent pas de prospérer. Elles s'ouvrent aussi, et avec succès, aux enfants défavorisés. L’exemple de l'Inde.

Les écoles privées s'adressent à l’élite, leur développement renforce les inégalités...: tristes vérités ou idées reçues? Plusieurs études de terrain récentes semblent trancher de manière pour le moins surprenante: le meilleur moyen d'aider les populations les plus défavorisées serait de promouvoir l'initiative privée dans le secteur de l’éducation.
En Inde, trois expériences montrent que l'enseignement privé répond aux besoins des familles pauvres. Et cette même logique s’applique à tous les pays en développement.
Examinons, en premier lieu, la qualité du service public fourni aux plus pauvres. Commandité par le gouvernement en 1999, le Rapport sur l'éducation de base (P
ROBE) brosse un sombre tableau. Les enquêteurs ont inspecté au hasard un certain nombre d'établissements. Arrivés sans s'annoncer, ils ont constaté qu'une «activité d'enseignement» existait dans 53% seulement des écoles visitées. Une fois sur trois, le responsable de l'établissement était absent.
La détérioration du niveau de l'enseignement ne tient pas, soulignent-ils, au manque de moyens des professeurs, mais résulte «de la simple négligence». Ils relèvent «plusieurs cas d'enseignants irresponsables qui ferment leur école [...] pendant plusieurs mois successifs», de nombreux exemples de professeurs ivres ou de directeurs astreignant les élèves à des tâches ménagères. Des écoles assez bien équipées et dont les classes ne sont pas surchargées fonctionnent également au ralenti.
Mais qui pourrait offrir un meilleur service? Qui pourrait concurrencer le gouvernement et ses ressources budgétaires? Les écoles privées, reconnaissent à contrecœur les auteurs du rapport! Là où elles scolarisent des enfants défavorisés, elles ne souffrent pas, selon leurs observations, des mêmes handicaps. Dans la grande majorité de ces établissements, choisis dans les mêmes conditions aléatoires et visités à l'improviste, ils ont constaté «une activité fébrile». Et ils signalent que la plupart des parents, s'ils le pouvaient, préféreraient envoyer leurs enfants dans des écoles privées, parce que celles-ci engagent leur responsabilité: «Les enseignants doivent rendre des comptes au directeur (qui peut les renvoyer) et, à travers lui, aux parents (qui peuvent retirer leurs enfants)». Ces contraintes n'existent pas dans les écoles publiques, «ce qui fait une différence énorme pour la grande majorité des parents».

Au-delà de 10 dollars par an, les frais sont dissuasifs
Le lecteur s’étonnera peut-être d'apprendre qu'il existe des écoles privées destinées aux enfants de familles pauvres. J’ai moi-même été surpris lorsque j'ai découvert leur existence, à l'occasion d'une étude de terrain menée pour la Société financière internationale, le bras financier privé de la Banque mondiale. Tous les établissements couverts par mon enquête appartenaient à la Fédération des écoles privées, dont le siège se trouve à Hyderabad. Cet organisme regroupe 500 établissements, de la maternelle au collège, qui accueillent des enfants pauvres vivant dans des bidonvilles ou des zones rurales. Deux traits m'ont frappé: l'esprit d'entreprise (ces établissements sont gérés comme des sociétés à but lucratif et ne dépendent ni d'aides gouvernementales ni de l'assistance humanitaire) et le dévouement du personnel dont les responsables sont d'ailleurs qualifiés de «travailleurs sociaux». Ces écoles pâtissent cependant d'une réglementation inadéquate et trop restrictive. Un exemple: pour être agréé, un établissement doit verser 50 000 roupies (environ 1 200 dollars) sur un compte bloqué, une somme prohibitive lorsqu'on sait que les frais de scolarité mensuels par élève oscillent entre 25 et 150 roupies (0,6 et 3,5 dollars) et se situent le plus souvent vers le bas de la fourchette.
Au-delà de 10 dollars par an, les frais de scolarité sont dissuasifs pour certaines familles pauvres. Mais un nombre considérable d'entre elles peuvent consentir une telle dépense. De plus, une majorité de ces écoles privées inscrivent gratuitement les élèves les plus nécessiteux (jusqu'à 20% de l'effectif total), à la demande des familles, après avoir vérifié la modicité de leurs revenus.
Quelles conclusions tirer de tout cela? Pour répondre aux besoins des pauvres, la refonte de l'enseignement public, système lourd, inadapté et irresponsable, ne suffira sans doute pas. Si une réforme s'impose, c'est celle du cadre réglementaire et législatif afin que prospèrent les établissements privés destinés aux plus démunis. Les familles devraient bénéficier d'un système privé de «chèques éducation» financés par des sponsors indiens ou étrangers et d'un système de bourses publiques équivalent. Elles pourraient alors utiliser leur «crédit scolaire» en fonction de la qualité des écoles et éviter ainsi d’hypothéquer l’avenir de leur enfants dans les plus mauvaises écoles publiques.
Bien entendu, les projets d’écoles privées ne concernent pas que les pauvres dans les pays en développement. Mais même les grosses entreprises éducatives finissent par produire des retombées positives pour les démunis. En Inde toujours, le National Institute for Information Technology (N
ITT), incarne une forme d'innovation passionnante. Avec sa concurrente Aptech, elle détient un peu plus de 70% du marché de la formation aux technologies de l'information, estimé à 1,1 milliard de roupies (environ 24 millions de dollars). Le NITT gère, en propre, 40 centres dans les grandes villes indiennes et regroupe 1 000 établissements franchisés dans tout le pays. Il possède aussi des centres de formation un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, dans la région Asie-Pacifique et en Asie centrale, au Japon, en Europe et en Afrique. Les responsables du Niit attachent une grande importance à la recherche, outil indispensable à leurs yeux pour améliorer le niveau et l'efficacité de l'enseignement.
En élaborant des formations innovantes et bon marché dans le domaine des technologies de l'information, le Niit a suscité l'intérêt de plusieurs Etats indiens. Le Tamil Nadu, désireux de former tous les élèves du secondaire à l'informatique, a été le premier à se lancer dans l'aventure. Le gouvernement a consacré à ce programme environ 22 millions de dollars sur cinq ans, mais, peut-être instruit par les conclusions du rapport P
ROBE, il s'est bien gardé de confier l'entreprise au secteur public. L'Etat fournit les salles de classes et l'électricité tandis que des entreprises privées se chargent de l'équipement informatique. Dans un premier temps, le programme a touché 666 écoles, dont 371 ont été confiées au NITT. Les salles de classe concernées sont alors devenues des centres du Niit, ouverts aux élèves et aux enseignants dans la journée et utilisés pour des cours privés de formation le soir. Ces nouveaux rapports public-privé méritent d'être étudiés avec attention.
Plus récemment, le N
ITT a entrepris de toucher une population d'enfants non scolarisés et analphabètes par le biais d'Internet. Quelques semaines après avoir installé un «kiosque Internet» dans un bidonville, les chercheurs de la société ont constaté que les enfants avaient acquis par eux-mêmes des connaissances considérables dans le maniement de l'ordinateur. Le NITT tente aujourd'hui de donner un prolongement commercial à l'expérience.
Ailleurs, ces expériences trouvent déjà un écho. Elles montrent la plus grande capacité d'adaptation du secteur privé aux besoins des plus défavorisés à qui il apporte innovation, efficacité et qualité de l'enseignement. Le privé peut promouvoir une plus grande équité et influencer les politiques éducatives, à condition d'être encouragé et considéré comme un partenaire et non comme une menace par les gouvernements, aussi bien dans les pays en développement que dans les pays riches.