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2. L’offre et la demande
| L’irrésistible ascension d’Objetivo| L’école privée, une chance pour les pauvres | Afrique du Sud: la course aux diplômes | Quand les parents s’en mêlent | La gestion éclairée des écoles d’Edison | Les universités happées par la Net économie |
Les universités happées par la Net économie
Robin Mason, directeur d’études à l’Open University (Royaume-Uni), auteur de Globalising Education: Trends and Applications, Routledge, 1998.
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Une page du site Web du fournisseur de cours en ligne UNext.com.





Si le gouvernement se décidait à exiger que tous les enfants recoivent une bonne éducation, il s'épargnerait la peine de devoir la leur fournir lui-même. Il laisserait les parents choisir librement une école pour leurs enfants et se contenterait d'aider les classes défavorisées à payer les frais d'inscription.

John Stuart Mill, philosophe britanique (1806-1873)


De prestigieuses universités s’allient pour conquérir une part du marché de l’enseignement électronique. Mais la concurrence des entreprises privées est rude.

Les universités de la planète réagissent à la mondialisation comme les compagnies aériennes: en formant des alliances stratégiques. Le Marché mondial de l’éducation organisé à Vancouver en mai 2000 est arrivé à point nommé: ce salon a attiré des participants venus de plus de 60 pays. Son objectif était de mettre en contact les universités, les prestataires de services de formation, les éditeurs de logiciels et les représentants des Etats ayant de gros besoins éducatifs.
Pourquoi cette fièvre de «partenariats»? Dans la plupart des pays industrialisés, le budget de l’enseignement supérieur a diminué: les établissements doivent trouver de nouveaux revenus pour financer les activités de leur campus, ou tout simplement pour survivre. Parallèlement, le besoin de formation permanente ne cesse d’augmenter, puisque le «salariat à vie» disparaît. De plus, dans la société de l’information, les compétences ont une durée de vie limitée. Enfin, les innovations technologiques offrent des outils toujours plus sophistiqués au cyberenseignement.
Pour les entreprises, la e-éducation est le nouvel eldorado. Les besoins en formation continue et en remise à niveau devraient créer un marché de 11,5 milliards de dollars d’ici 2003. Or, le secteur privé semble le mieux placé pour mettre au point et entretenir l’infrastructure technologique nécessaire au fonctionnement de vastes réseaux électroniques. Tout le monde, universités comprises, reconnaît qu’il faut disposer d’un système de télécommunications très performant pour répondre à la demande. Des quantités de sociétés spécialisées ont donc surgi pour aider les universités à concevoir et réaliser des cours sur Internet, tandis que les fournisseurs d’accès jouent des coudes pour se placer.
Dans le domaine de l’enseignement électronique, les Etats-Unis sont le leader incontesté: c’est bien pourquoi les gouvernements britannique, canadien et australien ont commandé d’épais rapports sur le danger que fait courir à leurs universités nationales l’internationalisation des activités américaines. Le Canada et le Royaume-Uni commencent à peine à lancer leurs propres universités virtuelles. Dans cette course aux parts de marché de la formation permanente, le conservatisme et les méthodes bureaucratiques de la plupart des universités sont sérieusement mis à mal.
Jusqu’à présent, les universités ont pénétré le monde de la e-éducation de deux façons: en concevant des cours destinés à une entreprise partenaire, ou en concluant des alliances entre elles. La société de droit britannique Universitas 21, par exemple, est un réseau de 18 universités réputées de 10 pays. Au début de l’année, elle s’est alliée à la News Corporation de Rupert Murdoch pour offrir des programmes d’enseignement supérieur de très haut niveau, qui font appel à des technologies et à des méthodes d’enseignement novatrices. En octobre 2000, Stanford, Princeton, Yale et Oxford ont formé «l’Alliance des quatre grands» afin de proposer des formations littéraires et scientifiques à 500 000 étudiants.

Des prix Nobel participent à la conception des cursus
Par crainte de banaliser leur nom, les universités les plus prestigieuses se sont en général bien gardées de passer totalement en ligne. Beaucoup n’offrent sur Internet que des programmes d’éducation continue ou des formations non diplômantes, et la plupart visent le marché des entreprises. Une société baptisée UNext.com s’est associée à des établissements de premier ordre comme l’université américaine Columbia et la London School of Economics pour vendre des cours en ligne à 500 des plus grandes entreprises mondiales et à des adultes fortunés. Des prix Nobel participent à la conception des cursus et les universités touchent des royalties sur les cours. D’autres établissements publics ont créé des «filiales» commerciales pour élaborer des programmes en ligne. Cette technique facilite la commercialisation de leurs logiciels et autres produits sans compromettre leur «prestige académique».
Et puis, il y a les universités virtuelles à but commercial, honnies par les vieilles institutions, fières de leur longue tradition de service public. La plus connue est la Phoenix University, premier cours privé des Etats-Unis. Actuellement propriété de l’Apollo Group, elle gère le plus important programme en ligne pour ses 12 200 clients. Phoenix suit leurs progrès et relance ceux qui ne rendent pas leurs devoirs dans les délais ou ne s’inscrivent pas au niveau supérieur. Son esprit ouvertement commercial suscite des critiques, mais son influence en matière de formation continue est incontestable.
Bien que l’enseignement virtuel fasse encore ses premiers pas, son impact est bien réel. De nouveaux acteurs entrent en jeu, et la tendance s’accélère au point de perturber le monopole des universités sur la certification des connaissances. Une formation en technologie de l’information dispensée par Microsoft a aujourd’hui plus de valeur qu’une licence scientifique obtenue dans une université cotée.

Nouvelles méthodes plus stimulantes que bien des cours magistraux
Plus le formateur a le sens du commerce, plus ses services sont influencés par la demande. Le marché de la e-éducation est dominé par les études supérieures en management (les MBA), serrées de près par les cours de technologie de l’information. Comme le nouveau «consommateur-apprenant» exige flexibilité, liberté de choix et compétences acquises «juste-à-temps», des sociétés viendront inévitablement répondre à leur demande aux dépens de la qualité de l’enseignement. D’autre part, le consommateur sait-il vraiment choisir ce qui lui convient? L’éducation est un «produit» autrement plus complexe qu’un dentifrice ou une lessive. Si ce marché se pliait totalement à la demande des consommateurs, il ne servirait sans doute pas au mieux les intérêts à long terme de la société.
La marchandisation de l’enseignement s’accompagne en général d’un processus de décentralisation: la conception du cours, son exposé, le suivi personnalisé de l’élève, l’évaluation de ses connaissances et leur certification peuvent être effectués par plusieurs organisations. Les étudiants peuvent suivre des cours ou des modules provenant d’organismes de formation différents, puis se présenter aux examens d’autres institutions encore.
Bien que la plupart des universitaires détestent corriger des devoirs, ils condamnent ce système et accusent le commerce de tuer l’idée «d’université communauté de chercheurs». On a aussi prédit la mort du «cours», car les apprenants – en particulier les salariés – veulent des modules brefs. Comment connaître un domaine quand on n’a étudié que des «bouts de savoir» sans lien entre eux? Les étudiants risquent de «zapper» entre ces courtes séquences exactement comme ils le font devant la télévision.
Pourtant, si l’enseignement en ligne inquiète certains professeurs, il produit aussi l’essentiel de l’innovation pédagogique universitaire. C’est pour Internet que les facultés élaborent des outils multimédia et des simulations interactives. Et les nouvelles méthodes d’étude en groupe, par exemple, rendent les cours plus stimulants que bien des cours magistraux.
En dépit des scénarios catastrophes, la plupart des observateurs modérés estiment que l’avenir du campus n’est pas menacé, surtout pour assurer les premières années d’études supérieures. La e-éducation devrait surtout toucher les adultes exerçant une profession technique ou libérales et les travailleurs indépendants. Un peu de commerce dans l’éducation ne fait pas de mal: il stimule l’innovation, le souci de la qualité, la sensibilité à la demande. Mais ce qui est bon en petite quantité ne l’est pas forcément à haute dose. Dans l’éducation au moins!