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Nouvelle-Zélande: les exclus de l’école néo-libérale

Edward B. Fiske et Helen F. Ladd, respectivement ancien responsable de la rubrique Education du New York Times et professeur d’administration publique et d’économie à Duke University (Etats-Unis).

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Un cours de langue maorie dans une école primaire, à Te Koha, en Nouvelle-Zélande.









 
Population totale
(millions, 1999): 4
Taux d’alphabétisation
(%, 1998): 99
Taux bruts de scolarisation
(%, 1997):
- Primaire: 101
- Secondaire: 113
- Supérieur: 63
Élèves du primaire et
du secondaire fréquentant
un établissement privé : n.d.

Sources: Banque mondiale,PNUD.





En accordant une totale autonomie aux établissements, Auckland a
mis en place le système d’éducation publique le plus libéral du monde. Dix ans plus tard, une école sur quatre est sinistrée.

Généraliser les principes du privé à l’ensemble du système scolaire? Sur le papier, l’idée est séduisante. Accorder une totale autonomie opérationnelle aux établissements, laisser les parents choisir où envoyer leurs enfants sans leur imposer de contrainte géographique, tout cela est censé créer une saine émulation entre les écoles. Autrement dit, en laissant faire le marché dans le domaine de l’éducation, on améliorerait la qualité de l’enseignement et les résultats des élèves.
C’est ce raisonnement que la Nouvelle-Zélande a appliqué à l’éducation publique. Les Tomorrow’s Schools reforms (réformes de l’école de demain), une cascade de changements législatifs adoptés dans les années 90, représentent le programme de libéralisation de l'éducation le plus audacieux jamais mis en place dans un pays riche.

L’introduction des lois du marché dans l’éducation: une étape logique
Dix ans plus tard, le bilan est plus que mitigé. Bénéfique pour certains établissements, la démarche s’est révélée désastreuse pour d’autres, en particulier ceux qui scolarisent les élèves les plus défavorisés. A l’heure où les autorités néo-zélandaises tentent faire marche arrière, l’expérience mérite d’être méditée dans les pays qui seraient tentés de suivre la même voie.
En Nouvelle-Zélande, l’introduction des lois du marché dans le secteur public de l’éducation est apparue comme une étape logique. Au début des années 80, l’économie de ce pays de 3,8 millions d’habitants était menacée de quasi-banqueroute. Décidé à rompre avec le passé, le gouvernement travailliste, issu des élections de 1984, s’est alors lancé dans un processus de restructuration inspiré des principes néo-libéraux. A la fin de la décennie, les autorités ont étendu les réformes aux secteurs sociaux: la santé d’abord, puis le logement, la protection sociale et enfin l’éducation.
En 1989, à l’issue d’une nuit de débats parlementaires, un secteur qui était jusque-là étroitement contrôlé par l’Etat devient l’un des plus décentralisés au monde. Le Département national de l’éducation est dissout et remplacé par un ministère de l’Education, chargé de conseiller le ministre et non plus d’administrer l’ensemble du système.
La gestion des établissements primaires et secondaires est confiée à des conseils élus par les parents d’élèves et composés pour l’essentiel de bénévoles. L’administration garde cependant un rôle: elle continue à financer l’éducation nationale, négocie les contrats des enseignants et évalue leur travail par le biais d’inspections.

De nombreuses écoles tirent avantage de la libéralisation
Deux ans plus tard, le nouveau gouvernement conservateur, dans lequel le parti national est majoritaire, poursuit les réformes. Les parents sont autorisés à inscrire leurs enfants là où ils veulent, sans être contraints par leur lieu de résidence. Dans le primaire comme dans le secondaire, la concurrence fait rage pour attirer les élèves. Désormais, un directeur d’établissement doit avoir les compétences d’un expert en marketing et en relations publiques.
De nombreuses écoles, en particulier celles qui sont fréquentées par les enfants des classes moyennes, tirent avantage de cette réorganisation. Les représentants des parents d’élèves élus au conseil d’établissement maîtrisent la gestion, le droit, la comptabilité… Ils ont toutes les compétences requises pour administrer une école.
Les directeurs les plus entreprenants se permettent même d’innover. Gladstone, une école primaire d’Auckland, élabore par exemple un programme fondé sur la théorie des intelligences multiples formulée par Howard Gardner, un psychologue de l’Université de Harvard. «Personne ne nous impose de limites, souligne Colin Dale, le directeur. Notre seule obligation est de satisfaire la demande et d’obtenir de bons résultats. Si l’on atteint cet objectif, les gens accourent.»
Mais l’autonomie a un prix. La charge de travail des directeurs et des enseignants augmente considérablement. Par ailleurs, les écoles qui accueillent un grand nombre d’élèves pauvres ont du mal à constituer un conseil d’établissement compétent.
Pour les parents, la liberté de choix est une aubaine. Même si le coût des transports est parfois un handicap, quantité d’élèves s’aventurent hors des limites de leur ancien secteur scolaire. Des enfants maoris ou polynésiens issus de familles modestes saisissent cette occasion de fuir les établissements urbains les plus médiocres.
On comprend que les parents sélectionnent les meilleurs établissements pour leurs enfants. Mais le problème est qu’en Nouvelle-Zélande, ils fondent avant tout leur choix sur des critères ethniques et socio-économiques. Ainsi jugés meilleurs, les établissements qui accueillent une majorité d’élèves d’origine européenne prospèrent au cours des années 90. La loi du marché tourne à leur avantage. Incapables d’attirer les enseignants les plus compétents et les élèves les plus motivés, les autres voient leurs effectifs décroître.
On constate dans tous les pays que les disparités sont accentuées lorsque les parents ont toute liberté pour choisir un établissement pour leurs enfants. Par définition, un environnement concurrentiel produit des gagnants et des perdants. C’est la loi du marché. La compétition entre des établissements dotés des mêmes atouts peut tourner à l’avantage des élèves. En Nouvelle-Zélande, plusieurs exemples le montrent.
Mais tout le monde ne combat pas à armes égales. Les coûts de transport et les frais «optionnels» (livres supplémentaires, cours facultatifs) sont rédhibitoires pour les enfants des familles modestes ou appartenant à des minorités. Ils sont donc sur-représentés dans les écoles de faible niveau, comme le sont les élèves en situation d’échec qui viennent de familles pauvres, maîtrisent mal l’anglais, ont des difficultés d’apprentissage ou ont été renvoyés d’autres établissements pour indiscipline.
Ces écoles sont prises, comme disent les Néo-Zélandais, dans une «spirale» descendante. Sur le marché de l’éducation, on ne rattrape pas son retard. Au contraire, les problèmes s’aggravent et font boule de neige: la réduction des effectifs entraîne la suppression de postes d’enseignants, donc une diminution de l’offre de programmes, donc une désaffection plus importante encore. Etablissements, élèves et familles, tout le monde est perdant.
Sous la pression de l’opinion publique, le ministère de l’Education commence à soutenir ces établissements dès le milieu des années 90. Dans un premier temps, il fournit une assistance à l’administration puis intervient plus directement. En 1998, les hauts fonctionnaires du ministère admettent que les lois du marché sont inapplicables à un quart au moins des écoles.

Le ministère n’a pas prévu de filet de sécurité pour les plus défavorisés
Une question se pose alors: est-il efficace, moral ou autre chose encore de réorganiser le secteur éducatif en sachant pertinemment que ce processus pénalise une partie des écoles? La compétition creuse les écarts, mais elle pourrait se justifier si elle favorisait une élévation générale du niveau, y compris des perdants. Elle serait mieux acceptée si le ministère de l’Education, conscient des risques, avait prévu un filet de sécurité. Mais en Nouvelle-Zélande, aucune de ses deux conditions n’a été remplie.
La décennie de réformes néo-libérales que vient de traverser le pays montre qu’il n’existe pas de solution miracle pour l’éducation. En Nouvelle-Zélande, la bonne stratégie consiste aujourd’hui à préserver les avantages de l’autonomie et de la concurrence tout en minimisant leurs conséquences négatives par l’adoption de mesures de protection appropriées.