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Ni «tout État» ni «tout commerce»

Jacques Hallak, sous-directeur général par intérim du secteur de l’éducation de l’UNESCO.

Le processus de globalisation est si impétueux qu’il gagne des secteurs jusqu’ici amplement publics, comme l’enseignement.
Certes, les liens entre l’école et le privé sont anciens, qu’il s’agisse de la privatisation de l’enseignement, d’institutions scolaires qui recourent aux modes de fonctionnement du secteur privé ou encore de la délégation de missions éducatives du service public à des opérateurs privés. Mais un pas supplémentaire est en train d’être franchi. L’explosion des nouvelles technologies, qui accélère la production et la diffusion de «biens éducatifs», la mondialisation des marchés, qui donne un coup de fouet à leur commercialisation à l’échelle planétaire, et, enfin, l’attrait irrésistible qu’exerce auprès d’entrepreneurs, toujours à l’affût de nouveaux débouchés, une activité pesant grosso modo 2 000 milliards de dollars, exacerbe l’offre commerciale de «marchandises éducatives». Simultanément, les insuffisances, réelles ou supposées, de l’éducation publique en détournent des parents et des élèves, et nourrissent leur tendance grandissante à chercher ailleurs des services éducatifs de qualité.
Tous ceux qui considèrent que l’éducation est d’abord un droit fondamental jugent que les risques de cette marchandisation sont aigus. Ils estiment que l’éducation ne doit pas seulement former des travailleurs mais aussi des citoyens et des individus responsables. Ils ne s’interrogent donc pas seulement sur les effets d’une libéralisation de ce secteur, qui aboutiraient à une discrimination vis-à-vis des pays ou des groupes d’individus les plus démunis. Ils mettent aussi en cause les finalités d’une démarche commerciale quant à la diffusion de «valeurs communes» ou au respect de l’indispensable diversité des contenus et des méthodes d’apprentissage, compte tenu de la langue, de la culture ou des modes d’acquisition des connaissances des bénéficiaires.
Les tenants du libéralisme critiquent l’incapacité du système public à offrir un égal accès à une éducation de qualité pour tous. Ils mettent en avant la nécessité d’augmenter et de diversifier l’offre, afin de répondre à des besoins auxquels les systèmes traditionnels ne parviennent pas à faire face, à plus forte raison du fait des contraintes budgétaires. Ils insistent sur la nécessité d’introduire les notions de rendement et de responsabilité, qui manqueraient selon eux au secteur public.
Pour l’U
NESCO — et pour les Etats qui y siègent —, ni le «tout Etat» ni le «tout commerce» ne permettraient de surmonter une crise éducative bien tangible. La conviction de l’organisation est que les secteurs éducatifs public et privé possèdent chacun leur propre valeur ajoutée, et que la conjugaison de leurs efforts, en partenariat, peut accroître l’efficacité générale du système éducatif. Mais à une condition expresse: en matière d’enseignement, la responsabilité première doit rester à l’autorité publique, parce qu’elle et elle seule est garante de l’intérêt général. Or, il conduit à faire de l’éducation le moyen de former des citoyens responsables, avant tout. La dérégulation des institutions éducatives ne peut donc s’accompagner du dépérissement des règles fondamentales qui encadrent la mission éducative, ni de l’absence d’un contrôle sérieux quant à leur respect.
Ceci vaut tout autant au niveau mondial: la commercialisation de l’enseignement exige une concertation à un niveau régional ou international, en particulier pour veiller à ce que l’acquisition de valeurs universelles garde sa primauté dans toute entreprise d’éducation. L’Organisation mondiale du commerce a commencé à s’y intéresser. Car on esquive le problème en n’envisageant l’impact de la mondialisation que sous l’angle des affaires, et donc en ignorant ses effets — et ses potentialités — sur la liberté et l’épanouissement de l’homme, via l’éducation mais aussi la science ou la culture.