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Les Brésiliens veulent sauver leur Amazonie

Un futur laboratoire de développement durable?
Diana Alves, journaliste brésilienne spécialisée dans les questions d’environnement.
Un biologiste brésilien: «Le bois illégal sera toujours meilleur marché»

Derrière la lutte entre écologistes et propriétaires terriens, s’affrontent en réalité deux modèles de développement radicalement différents.

Ce qui est en jeu dans les débats sur l’exploitation de l’Amazonie, ce ne sont pas seulement les millions de km2 de forêt, ni les 14 000 millions de mètres cubes de bois qu’elle représente, ni même le fait que cette réserve biologique exceptionnelle abrite une espèce de la planète sur trois, qu’elle soit animale ou végétale. Derrière la polémique qui a agité le Congrès national pendant de longs mois s’affrontent aussi les partisans de deux modèles de développement très différents.
D’un côté, les propriétaires ruraux réclament le droit de continuer à déboiser afin d’augmenter les surfaces consacrées au pâturage et à l’agriculture. De l’autre côté, les organisations écologistes veulent sauvegarder des pans entiers de forêt tropicale. Elles leur attribuent de multiples fonctions: réguler le climat, servir de réserve pour les médicaments du futur et de laboratoire de recherche scientifique, préserver l’habitat de nombreux peuples autochtones. Dans le même temps, disent-elles, l’industrie du bois doit exploiter le reste de la forêt de manière durable.
La viabilité économique du premier modèle a d’ores et déjà été démentie par la réalité. Celle du second reste à prouver et ne saurait se confirmer sans la mise en œuvre d’initiatives complémentaires. Comment financer ce type de développement?
Certes, l’éco-tourisme peut constituer une source de revenus, de même que les ressources utiles à l’industrie pharmaceutique ou biotechnologique ou certains savoirs traditionnels. Mais la richesse principale sera toujours le bois. Son exploitation s’est récemment améliorée. Au cours des sept dernières années, on a par exemple créé un million d’hectares de nouvelles plantations d’arbres; 20 scieries amazoniennes se sont également engagées à pratiquer la rotation des surfaces exploitées et à faire en sorte que la forêt se régénère. L’une de ces entreprises, la Mil Madeireiras, a obtenu le label de qualité du Forest Stewardship Council (FSC), le plus reconnu en matière de gestion forestière durable. Cette entreprise a divisé 55 000 hectares en 30 lots, chaque lot n’étant exploité qu’une fois tous les 30 ans. Elle entretient par ailleurs une réserve permanente de 25 000 hectares. Dix-sept autres entreprises, dont la Cikel (la plus grande scierie de la région), sont prêtes à suivre l’exemple de la Mil Madeireiras et cherchent à obtenir le label de la FSC.
Pourtant, ce type d’entreprise «labellisée» reste très minoritaire face à des centaines de concurrents aux pratiques semi-illégales. La majorité des 1 600 scieries installées en Amazonie brésilienne sont de petites ou moyennes entreprises, qui représentent 70% de la production totale. «Le bois illégal sera toujours meilleur marché», rappelle le biologiste Adalberto Verissimo, qui compte cependant sur deux programmes gouvernementaux pour accélérer la régulation de l’exploitation forestière.
Le premier est le Programme national forestier que prépare le ministère de l’Environnement afin de susciter le développement de nouvelles plantations et de protéger celles qui existent déjà. Par ailleurs, l’Etat envisage de concéder des licences pour autoriser l’exploitation de son propre domaine forestier. Selon Verissimo, il serait plus facile de contrôler le type d’exploitation pratiqué sur des surfaces publiques que privées.
D’autre part, plusieurs propriétaires de la région étudient la possibilité de créer des plantations d’arbres qui joueraient le rôle de puits de carbone, conformément au protocole de Kyoto (qui vise à réduire la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère pour juguler le réchauffement climatique). Des projets pilotes existent déjà, comme dans l’île de Bananal. Cette initiative est parrainée par une fondation liée à la multinationale de l’électricité American Electric System. Elle prévoit la préservation de 200 000 hectares de forêt et la réhabilitation de 800 hectares par an grâce à la plantation annuelle de 240 000 arbres.
Les biotechnologies constituent la troisième grande possibilité d’investissement dans la région. L’an prochain, le centre de recherche sur les ressources de l’Amazonie commencera à fonctionner à Manaus. C’est là une mesure urgente car plusieurs laboratoires étrangers développent déjà des médicaments en s’inspirant du savoir des Indiens. Exemple: le Capoten contre l’hypertension est fabriqué par le laboratoire Bristol-Myers Squibb à partir du venin du serpent jararaca.
Il y a deux ans, le gouvernement a demandé à un groupe de scientifiques de se pencher sur l’Amazonie. Ce groupe avait conclu que la région pouvait se prêter à tout un éventail d’activités, depuis l’agriculture jusqu’à la production de bois en passant par l’exploitation de matières premières et l’élevage, pourtant si critiqué. Pour Roberto Kishinami, directeur de Greenpeace au Brésil, «l’idéal serait de délimiter des zones économiques et écologiques pour savoir lesquelles protéger à tout prix». Deux Etats amazoniens, Rondonia et Tocantins, travaillent déjà dans ce sens.
Début 2001, quand le Congrès brésilien débattra à nouveau de la révision du Code forestier, le pays verra peut-être clairement quel type de développement choisir pour l’Amazonie. Les débats parlementaires coïncideront avec la publication annuelle des indices de déforestation de l’Agence spatiale brésilienne. Ces chiffres joueront sans aucun doute un rôle clé pour départager les écologistes et les propriétaires terriens. Restera à résoudre un autre problème, à savoir passer de l’univers symbolique de la loi (rarement appliquée) à un autre monde, où l’Etat est censé pouvoir peser sur les réalités.