| Un biologiste brésilien: «Le
bois illégal sera toujours meilleur marché» |
Derrière la lutte
entre écologistes et propriétaires terriens, s’affrontent en réalité
deux modèles de développement radicalement différents.
Ce qui est en jeu dans les débats
sur l’exploitation de l’Amazonie, ce ne sont pas seulement les millions de km2
de forêt, ni les 14 000 millions de mètres cubes de bois qu’elle représente,
ni même le fait que cette réserve biologique exceptionnelle abrite une
espèce de la planète sur trois, qu’elle soit animale ou végétale.
Derrière la polémique qui a agité le Congrès national
pendant de longs mois s’affrontent aussi les partisans de deux modèles de
développement très différents.
D’un côté, les propriétaires ruraux réclament le droit
de continuer à déboiser afin d’augmenter les surfaces consacrées
au pâturage et à l’agriculture. De l’autre côté, les organisations
écologistes veulent sauvegarder des pans entiers de forêt tropicale.
Elles leur attribuent de multiples fonctions: réguler le climat, servir de
réserve pour les médicaments du futur et de laboratoire de recherche
scientifique, préserver l’habitat de nombreux peuples autochtones. Dans le
même temps, disent-elles, l’industrie du bois doit exploiter le reste de la
forêt de manière durable.
La viabilité économique du premier modèle a d’ores et déjà
été démentie par la réalité. Celle du second reste
à prouver et ne saurait se confirmer sans la mise en œuvre d’initiatives complémentaires.
Comment financer ce type de développement?
Certes, l’éco-tourisme peut constituer une source de revenus, de même
que les ressources utiles à l’industrie pharmaceutique ou biotechnologique
ou certains savoirs traditionnels. Mais la richesse principale sera toujours le bois.
Son exploitation s’est récemment améliorée. Au cours des sept
dernières années, on a par exemple créé un million d’hectares
de nouvelles plantations d’arbres; 20 scieries amazoniennes se sont également
engagées à pratiquer la rotation des surfaces exploitées et
à faire en sorte que la forêt se régénère. L’une
de ces entreprises, la Mil Madeireiras, a obtenu le label de qualité du Forest
Stewardship Council (FSC), le plus reconnu en matière de gestion forestière
durable. Cette entreprise a divisé 55 000 hectares en 30 lots, chaque lot
n’étant exploité qu’une fois tous les 30 ans. Elle entretient par ailleurs
une réserve permanente de 25 000 hectares. Dix-sept autres entreprises, dont
la Cikel (la plus grande scierie de la région), sont prêtes à
suivre l’exemple de la Mil Madeireiras et cherchent à obtenir le label de
la FSC.
Pourtant, ce type d’entreprise «labellisée» reste très
minoritaire face à des centaines de concurrents aux pratiques semi-illégales.
La majorité des 1 600 scieries installées en Amazonie brésilienne
sont de petites ou moyennes entreprises, qui représentent 70% de la production
totale. «Le bois illégal sera toujours meilleur marché»,
rappelle le biologiste Adalberto Verissimo, qui compte cependant sur deux programmes
gouvernementaux pour accélérer la régulation de l’exploitation
forestière.
Le premier est le Programme national forestier que prépare le ministère
de l’Environnement afin de susciter le développement de nouvelles plantations
et de protéger celles qui existent déjà. Par ailleurs, l’Etat
envisage de concéder des licences pour autoriser l’exploitation de son propre
domaine forestier. Selon Verissimo, il serait plus facile de contrôler le type
d’exploitation pratiqué sur des surfaces publiques que privées.
D’autre part, plusieurs propriétaires de la région étudient
la possibilité de créer des plantations d’arbres qui joueraient le
rôle de puits de carbone, conformément au protocole de Kyoto (qui vise
à réduire la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère
pour juguler le réchauffement climatique). Des projets pilotes existent déjà,
comme dans l’île de Bananal. Cette initiative est parrainée par une
fondation liée à la multinationale de l’électricité American
Electric System. Elle prévoit la préservation de 200 000 hectares de
forêt et la réhabilitation de 800 hectares par an grâce à
la plantation annuelle de 240 000 arbres.
Les biotechnologies constituent la troisième grande possibilité d’investissement
dans la région. L’an prochain, le centre de recherche sur les ressources de
l’Amazonie commencera à fonctionner à Manaus. C’est là une mesure
urgente car plusieurs laboratoires étrangers développent déjà
des médicaments en s’inspirant du savoir des Indiens. Exemple: le Capoten
contre l’hypertension est fabriqué par le laboratoire Bristol-Myers Squibb
à partir du venin du serpent jararaca.
Il y a deux ans, le gouvernement a demandé à un groupe de scientifiques
de se pencher sur l’Amazonie. Ce groupe avait conclu que la région pouvait
se prêter à tout un éventail d’activités, depuis l’agriculture
jusqu’à la production de bois en passant par l’exploitation de matières
premières et l’élevage, pourtant si critiqué. Pour Roberto Kishinami,
directeur de Greenpeace au Brésil, «l’idéal serait de délimiter
des zones économiques et écologiques pour savoir lesquelles protéger
à tout prix». Deux Etats amazoniens, Rondonia et Tocantins, travaillent
déjà dans ce sens.
Début 2001, quand le Congrès brésilien débattra à
nouveau de la révision du Code forestier, le pays verra peut-être clairement
quel type de développement choisir pour l’Amazonie. Les débats parlementaires
coïncideront avec la publication annuelle des indices de déforestation
de l’Agence spatiale brésilienne. Ces chiffres joueront sans aucun doute un
rôle clé pour départager les écologistes et les propriétaires
terriens. Restera à résoudre un autre problème, à savoir
passer de l’univers symbolique de la loi (rarement appliquée) à un
autre monde, où l’Etat est censé pouvoir peser sur les réalités.
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