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Le grand bazar du Transsibérien
Photos de Frédéric Hermann, texte de Michel Jan. Frédéric Hermann est un photographe français. Michel Jan est un écrivain français spécialiste de la Chine. Il a récemment publié Le Réveil des Tartares, en Mongolie sur les traces de Guillaume de Rubrouck (Payot, 1998) et La Grande Muraille de Chine (Imprimerie nationale Editions, 2000).

De Moscou à Beijing, le voyageur a cinq jours pour goûter la nostalgie d’un voyage mythique et se mêler à la foule des aventuriers et des spécialistes de tous les trafics.
Plus de cinq jours pour aller de Beijing à Moscou, en passant par la Mongolie, voilà qui effraie les impatients. J’ai pourtant toujours aimé ces traversées. Il fut un temps où le départ était solennel: des wagons presque vides s’ébranlaient devant une rangée de gardes rouges agitant leur petit livre sur l’air de L’Orient est rouge. Aujourd’hui, le départ est fébrile: des marchandises hétéroclites débordent des couloirs bondés.
Au sortir de la gare, devant la tour d’angle qui s’élève au sud-est de la ville tartare, rare vestige des remparts, les oscillations du train marquent comme une ultime hésitation. Des voyageurs laissent traîner leur regard sur les derniers quartiers de la capitale chinoise. D’autres prennent possession de leur nouvel univers, cellule promise à une lente progression. Les premières heures s’égrènent dans les reliefs de la Chine du nord, où la Grande Muraille, d’abord bien ravaudée puis réduite à l’état de ruine pitoyable, marquait autrefois la limite du monde civilisé. Pénétrant des paysages de loess, ocres et ravinés, ponctués de saules efflanqués, le convoi monte lentement vers le plateau mongol. Au gré des saisons, défile un paysage érodé par les pluies d’été ou figé comme une pierre dans le froid de l’hiver.
Le rythme mesuré du train et le spectacle de ces terres d’épopées, fascinantes comme un rivage qui s’éloigne, encouragent à la contemplation. Jusqu’à ce qu’un engourdissement s’empare des passagers. Non point ennui ou lassitude, mais mélange de rêveries, de lectures, de conversations, de confidences, moments privilégiés concédés par le temps, qui semble comme oublié ou devenu moins pressant. Passé Datong, plus au nord en terre mongole, la steppe s’étend monotone, jusqu’à l’horizon. Un cavalier, le gardien d’un troupeau de chameaux, une yourte, sont des points d’humanité dans l’étendue sans fin, chichement couverte d’herbe en plein été, lunaire dès novembre.

«Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font
Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps»

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913).

Le soir qui tombe étale l’ombre du train. Dans les wagons, les lumières ont effacé le monde extérieur. Au cœur d’un désert qu’on oublie, une intimité étrange envahit les compartiments. Le décor désuet des premières classes entretient l’illusion d’un luxe passé: velours râpés couleur framboise écrasée, abat-jour rose enrubanné de la lampe posée sur la table au bord de la fenêtre, miroirs biseautés, faux placages d’acajou, rideaux vert délavés. Un univers clos, entraîné à la cadence de la fracture des rails, avance dans la nuit. Dans les autres wagons, les couchettes sont étagées sur trois niveaux. Une lumière incertaine éclaire des corps alanguis hachurés d’ombres. Les bagages savamment ficelés et empilés achèvent de saturer l’espace.
Oulan-Bator, la vallée de la Selenga et les rives du Baïkal, Irkoutsk, Tomsk, Novosibirsk, Sverlovsk redevenu Ekaterinenbourg, l’Oural. Les jours passent au gré d’une litanie de noms qui tournent comme les roues du train. Les transitions sont lentes et les passagers ont pris leurs habitudes. Ils reviennent du samovar du bout du couloir d’une démarche hésitante, suivent leur rêverie accoudés à la fenêtre, ou las d’un parcours qui leur paraît sans fin, jouent aux cartes et aux échecs.
Le wagon-restaurant change avec le territoire. Chinois pour commencer, mongol ensuite, russe pour terminer, il offre une traversée gastronomique fruste et des expériences inégales. Mais, cantine ou gargote, il fait partie du voyage, suscite des migrations régulières, apporte à sa manière un supplément d’exotisme. Les puissantes odeurs d’ail, les effluves de mouton bouilli ou les fumets aigres de solianka (soupe au chou) s’accompagnent de grincements et de balancements d’essieux. Aux heures d’ouverture, c’est le lieu le plus animé du train. La clientèle est variée. Il y a là de rares Occidentaux curieux du moindre détail, tentant de converser avec les autochtones dans une langue connue, des Chinois découvrant prudemment leur voisinage, et plus loin, des Russes penchés sur leur borsch, déroutés par une telle affluence d’étrangers.

«Car je crois bien que nous étions tous un peu fous
Et qu’un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait comme un incendie.»

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913).


Il fut un temps où seuls de rares diplomates des pays de l’Est empruntaient le transsibérien pour rejoindre l’URSS. Mais depuis plusieurs années, ce train hebdomadaire qui relie Beijing à Moscou, par la Mongolie ou par la Mandchourie, est fréquenté par des passagers aux motivations plus diverses. La plus répandue est le commerce. Il dévoile les pénuries au-delà d’une frontière, la débrouille des marchands, la frénésie de populations longtemps sevrées d’échanges et qui ont redécouvert le troc. On y trouve aussi des «spécialistes» qu’attirent les express internationaux, à l’affût de larcins ou même prêts au crime. Il y rôde encore des aventurières aux regards perdus, des candidats à l’émigration qui ne disent pas leur nom et rêvent des paradis d’Europe.
Plus on avance en Sibérie, plus les couloirs s’animent. Des employés du train et des passagers, tous chinois, dévoilent des cargaisons de sacs de riz, des ballots de vêtements, des ustensiles en plastique. Les arrêts ne sont pas fréquents. Mais lors de ces haltes, le quai est soudain transformé en bazar. Des rangées de femmes russes, venues pour l’événement, proposent les objets les plus inattendus, baies des forêts voisines, pommes de terre chaudes, lustres clinquants, chaussures qu’on devine inconfortables. Des hommes et des femmes traversent les voies en se faufilant sous les wagons, traînant des sacs gonflés d’on ne sait quelle marchandise. Un adolescent s’enfuit après avoir arraché un pantalon qu’un Chinois proposait par une fenêtre du train. Brusquement, la sirène de la locomotive met fin aux échanges et les derniers passagers s’empressent de remonter en pensant à la prochaine étape.
Et puis l’on arrive aux abords de Moscou, dans des villages aux clochers blancs ou or, comme les bouleaux qui couvrent la campagne russe à l’automne.
Ce voyage, source d’aventures, est propice à l’imagination. La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars n’est-elle pas l’un des plus beaux poèmes modernes? La traversée ferroviaire d’Asie en Europe exerce toujours la même fascination. Comme si les personnages errants d’un continent à l’autre, fixés dans nos souvenirs au gré des compartiments et des coursives, figuraient à eux seuls la permanence du destin des hommes.

«A partir d’Irkoutsk le voyage
devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train
qui contournait le lac Baïkal»

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien
et de la petite Jeanne de France (1913).

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Vente à la sauvette sur le quai d’une gare près de Novosibirsk.


Dans les wagons ordinaires du Transsibérien, les couchettes s’étagent sur trois niveaux.



Ces wagons «nationaux» s’arrêtent à la frontière et sont remplacés par d’autres: ainsi, les voitures russes ne roulent qu’en Russie, les mongoles qu’en Mongolie et les chinoises qu’en Chine.

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Entre deux ménages, on y croise tout un mélange
de gens – militaires, commerçants, trafiquants, voleurs et autres aventuriers.

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photo Les bagages de voyageurs chinois.

Lignes et détours

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Le «vrai» Transsibérien est le train qui va de Moscou à Vladivostok, parcourant 9 198 kilomètres. Il ne circule qu’en territoire russe, sur une ligne qui fut achevée en 1916. Elle venait doubler une première ligne, terminée en 1904, mais que les Russes ne jugeaient plus assez sûre après la guerre russo-japonaise de 1904-1905 parce qu’elle traversait la Mandchourie. Par ailleurs, deux voies ferrées permettent de relier Moscou à Beijing en suivant dans un premier temps le tracé du Transsibérien, puis en bifurquant vers le sud, l’une à travers la Mandchourie, l’autre à travers la Mongolie.









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