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L’âme
des jardins de Suzhou
Lu
Wenfu, romancier chinois. |

Les rocailles sont l’âme des jardins; les vieux arbres leur bien le plus précieux.
Ici dans le «Jardin du maître des filets».

Suzhou

Dans le «Jardin de la politique des simples».

Le «Jardin de l'harmonie»: des fenêtres découpent l'espace.
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Lu
Wenfu
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Né en
1928, dans la province de Jiangsu (Chine), Lu Wenfu vit à Suzhou depuis 1945.
Journaliste, puis romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires nationaux.
Vice-président de l’Association des écrivains chinois, il dirige actuellement
la revue mensuelle le Magazine de Suzhou, dont il est le fondateur. En français,
il a publié Vie et Passion d’un gastronome chinois (Philippe Picquier/UNESCO,
1989 et Philippe Picquier, 1996); Le Puits (Philippe Picquier, 1991). A paraître:
Nid d’hommes (Seuil). |
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«On
doit choisir des galets de la taille d’un œuf d’oie afin que le pavage soit semblable
au brocart du pays de Shu.»
Ji
Cheng, maître-jardinier chinois (1582-vers 1634)
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Dans
le sud de la Chine, les jardins de Suzhou recréent la nature en miniature
pour célébrer l’harmonie entre le ciel et l’Homme. Parcours initiatique
dans les méandres de ces paysages artificiels.
Au XIIIe siècle, l’Italien
Marco Polo fut le premier à faire connaître Suzhou en Occident. Pour
lui, ce paradis sur Terre était avant tout une cité florissante de
la soie. Plus tard, d’autres Européens, fascinés par cette ville sillonnée
de canaux, l’ont rebaptisée la Venise orientale. Dans les années 80,
j’ai contribué à accroître sa renommée en la présentant
comme le paradis des gourmets, dans mon roman Vie et Passion d’un gastronome chinois.
Et quand, en 1997, l’UNESCO a inscrit sur la Liste
du patrimoine mondial quatre de ses sjardins classiques, Suzhou a encore ajouté
une nouvelle dimension à sa réputation.
En tant qu’enfant de la nature, l’être humain, aussi cruel soit-il, ne peut
pas se passer de la montagne, de l’eau, de l’herbe, des arbres, du soleil, de l’air.
Si on l’éloigne de ces éléments, il étouffe, se sent
mal dans sa peau, aspire à s’évader. Dès qu’il le peut, il part
en vacances. Mais, plutôt que de faire du tourisme, un exercice fatigant, coûteux,
voire périlleux, pourquoi ne confectionnerait-il pas une réplique en
miniature de la nature, «une nature artificielle» destinée à
son usage quotidien?
En Europe, par exemple, les parcs sont très vastes. Des forêts immenses,
parcourues d’abondantes rivières, se déploient à perte de vue,
sans qu’aucun obstacle ne vienne perturber ce spectacle naturel. Ces parcs sont en
réalité de grandes parcelles de nature que l’on a clôturées
et quelque peu retouchées, en ajoutant des édifices ici et là,
au bord de l’eau ou à la lisière des bois.
Les jardins paysagers chinois expriment davantage le concept d’harmonie entre le
ciel et l’Homme, propre à la philosophie chinoise. Ceux de Suzhou sont le
produit d’un véritable «usinage». Sur un terrain plat, on fabrique
en miniature tous les éléments essentiels de la nature. Comme il est
impossible de déplacer les montagnes, on construit des rocailles. Comme on
ne peut pas détourner les fleuves et les rivières, on éventre
la terre pour y faire courir de l’eau. Et il suffit de creuser sur trois mètres
de profondeur pour créer un étang tant le sous-sol de Suzhou est gorgé
d’eau. Ses habitants reconnaissent, sans fausse honte, qu’ils ont «falsifié»
les montagnes et les rivières. Mais cette «falsification» est
une véritable création artistique et, de ce fait, elle est fondamentalement
vraie.
Les rocailles sont l’âme des jardins. Les pierres dont elles sont faites –
le réceptacle de l’âme – proviennent du lac Tai, qui se trouve à
proximité de Suzhou. Rongés par l’érosion, ces ravissants rochers
escarpés ont une si grande renommée que même les empereurs du
nord lointain envoyaient leurs bâtisseurs les chercher pour en décorer
leurs jardins. Les plus célèbres et les plus précieux d’entre
eux sont appelés «cimes de roches». Leur qualité est évaluée
suivant trois critères: ils doivent être «maigres» et non
«charnus»; outre les «tunnels» qui les traversent de bout
en bout, ils doivent contenir des galeries verticales; leur surface doit être
ridée et non lisse.
Mais il ne suffit pas d’entasser de belles pierres pour créer une œuvre d’art.
Les premiers maîtres du rocher, artisans de grand talent et hautement cultivés,
sont apparus à Suzhou sous la dynastie des Tang (618-907) et des Song (907-1271),
à l’époque où des jardins fleurissaient partout dans le pays.
Puis ces pères du «paysagisme» chinois ont eu d’illustres successeurs,
tant et si bien que sous la dynastie des Ming (1368-1644), la ville et ses alentours
comptaient 200 à 300 jardins. Aujourd’hui, il en reste 77, dont 27 sont classés
monuments nationaux. Mais nombre d’entre eux ne sont en fait que de grandes cours,
des sortes de mini-jardins décorés de fleurs, de plantes, de bambous
et de rocailles, comme en possèdent la plupart des vieilles résidences
de Suzhou.
Sous la dynastie des Qing (1644-1840), Qing Gu Yliang était un maître
incontesté. C’est lui qui a créé la montagne de calcaire de
la «Villa de la montagne étreinte de beauté»1 (Huanxiu).
Vers la fin de sa vie, lorsque Gu Yliang a perdu la vue, ses disciples ont pris la
relève et achevé l’œuvre sous sa direction. Là est le secret
de la beauté de cette montagne: elle a été construite avec l’âme
de son maître, non avec ses mains; elle est la réplique exacte, en miniature,
de la vraie montagne qui habitait son cœur. Ses dimensions sont modestes – elle couvre
moins de 500 mètres carrés et ses pics ne dépassent pas sept
mètres de haut. Mais dès que l’on entre à l’intérieur,
on a le sentiment de pénétrer dans les entrailles d’une immense montagne
sauvage située au bord d’un ravin tortueux. Et l’on songe alors aux mots de
Chen Congzhou, un spécialiste contemporain du jardin chinois: «la montagne
qui ressemble à une rocaille est curieuse; la rocaille qui ressemble à
une montagne est merveilleuse».
Les
jardins de Suzhou sont parsemés de toutes sortes de ponts miniatures
Toutefois, une montagne, à elle seule, ne fait pas un paysage. L’eau est un
deuxième élément crucial du jardin. Or, pour l’y amener, il
faut soit profiter d’un étang ou d’un ruisseau existant, soit creuser le sol.
En tout état de cause, il faut savoir ouvrir des tranchées, y faire
circuler l’eau, créer puis réunir les bras d’une rivière. Bref,
il faut savoir imiter les méandres d’un cours d’eau, afin d’obtenir ce que
nous appelons les «courants sinueux». Les maîtres de Suzhou excellaient
en la matière.
Qui dit rivière dit ponts. Les jardins de Suzhou sont parsemés de toutes
sortes de ponts miniatures, qu’ils soient en bois ou en pierre. Le «Jardin
du maître des filets»1 (Wangshiyuan) abrite
par exemple un très joli petit pont en arc que l’on franchit en deux ou trois
enjambées.
Montagnes, cours d’eau, ponts… et les arbres? Un paysage sans plantes ni fleurs est
un désert. Les vieux arbres sont le bien le plus précieux des jardins
classiques chinois. Car on peut tout faire, y compris installer un jardin de Suzhou
au beau milieu des Etats-Unis, mais pas fabriquer un vieil arbre. Dans le «Jardin
attardez-vous»1 (Liuyuan) trône un ginkgo millénaire. C’est à
l’ombre de son feuillage en éventail que le maître du lieu a choisi
de construire la rocaille.
Un
angle mort serait ici comme un coup de pinceau raté
Il
ne faut pas être impatient quand on visite Suzhou. A la différence de
Versailles, où l’on saisit d’un seul coup d’œil la splendeur du palais et
du parc, les jardins de Suzhou se cachent derrière de petites ruelles, comme
des demoiselles dans un boudoir. Lorsque vous entrez dans un jardin, vous risquez
même d’être un peu déçu: la première chose que vous
voyez est une longue galerie qui zigzague devant vous. C’est «l’allée
sinueuse conduisant à la beauté sereine», un élément
fondamental de l’architecture du jardin. Au prime abord, elle peut vous paraître
sans grand intérêt. Mais bientôt, derrière un mur, un bout
de jardin vous fera un clin d’œil à travers les entrelacs d’une fenêtre
sculptée. Des arbres et des kiosques se dessineront au loin… Encore quelques
pas et au détour du chemin, un magnifique jardin se déploiera sous
vos yeux. «Changer de paysage à chaque pas» est la seconde règle
à respecter. Le spectacle se modifie au fur et à mesure que l’on avance.
Pour éviter l’impression de monotonie et de répétition, on érige
des parois percées de fenêtres sculptées, qui divisent le jardin
en plusieurs unités sans pour autant obstruer la vue d’ensemble. Dans un jardin
de Suzhou, les yeux n’ont pas un instant de répit. A chaque tournant, un rocher
surprend le visiteur, ou une touffe de bambous, ou encore un bananier. Chaque parcelle
de terre se présente comme un admirable tableau. Un angle mort serait ici
comme un coup de pinceau raté.
Cette façon de découper l’espace au moyen de portes, de fenêtres,
de galeries, de rocailles et de ruisseaux produit l’impression de contempler la nature
en modèle réduit. Elle donne ce que nous appelons «un aperçu
de la grandeur à travers la miniature».
Aujourd’hui, les architectes élaborent des projets avant de procéder
à la construction d’un parc ou d’un terrain de jeux. Les maîtres des
jardins de Suzhou n’avaient pas de plans. Ils puisaient leurs idées dans la
poésie. Ils se sont aussi copieusement inspirés de la peinture chinoise,
de même que celle-ci a souvent exalté la beauté de leurs œuvres.
Ainsi, nombreux sont les peintres, poètes et calligraphes qui ont contribué
à la création des jardins de Suzhou.
Ces derniers n’étaient jamais vraiment terminés. Au fil du temps, ils
étaient agrandis, enrichis, perfectionnés. Une fois une rocaille, un
ruisseau, ou un pavillon achevés, les maîtres avaient pour coutume d’inviter
leurs amis lettrés à y savourer des alcools fameux et à laisser
libre cours à leur verve lyrique. Les convives calligraphiaient les linteaux
des portes et inscrivaient des sentences parallèles2 sur leurs montants.
Ils donnaient aussi des conseils sur l’emplacement d’un nouveau pont ou d’un nouveau
kiosque. Plus tard, les maîtres enjolivaient leur jardin selon les avis reçus
et invitaient de nouveau leurs amis à prendre un verre et à composer
des vers…
En fût-il autrement, les jardins de Suzhou n’auraient sans doute pas eu ce
raffinement qui les a rendus si célèbres.
1. Site inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
2. Deux
phrases dont certains mots établissent entre elles des correspondances sur
le plan du sens et des consonances. Généralement, ces mots «assortis»
occupent la même place dans les deux énoncés. |
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Reflets
des évolutions de la Chine ancienne
Le «paysagisme»
classique chinois, cet art consistant à recréer des paysages naturels
en miniature, n'est nulle part mieux illustré que dans les quatre jardins
de la ville historique de Suzhou.
Universellement reconnus comme des chefs-d'œuvre du genre, ils ont été
inscrits sur la Liste du patrimoine mondial en 1997. Ils reflètent non seulement
la grande importance métaphysique de la beauté naturelle dans la culture
chinoise, mais aussi les évolutions politiques, économiques et culturelles
de la Chine ancienne.
Créés entre le XVIe et le XVIIIe siècles, à
l’apogée de l’art du paysagisme chinois, les jardins classiques de Suzhou
ont été conçus de manière à combler tant l’esprit
que le cœur des habitants de la ville. Ces microcosmes, qui renferment tous les éléments
essentiels de la nature et de la culture – l’eau, la pierre, les végétaux,
les édifices, la poésie, la peinture – contribuent aujourd’hui à
l’étude de l’architecture, des sciences humaines, de l’esthétique,
de la philosophie, de la botanique, de l’ingénierie hydraulique, des sciences
environnementales et du folklore de la Chine.
Le «Jardin de l’humble administrateur» est le plus grand des quatre (52
000 mètres carrés). Il contient un lac qui occupe le cinquième
de sa superficie et abrite une grande variété d’espèces végétales:
lotus, glycines, forsythias et autres arbres et arbustes à fleurs. Sa partie
centrale est une reproduction en miniature du Yang-Tseu-Kiang inférieur, le
troisième fleuve du monde, après l’Amazone et le Nil.
Le «Jardin attardez-vous», qui couvre plus de 23 000 mètres carrés,
renferme, outre son célèbre «Pic couvert de nuages» (colline
calcaire culminant à une hauteur de 6,5 mètres), la plus belle collection
de stèles gravées d’inscriptions. Œuvre de Xu Taishi, il date de la
fin du XVIe siècle.
Nettement plus petit (5 400 mètres carrés), le «Jardin du maître
des filets» a été construit au XVIIIe siècle. Il
se distingue par une magnifique demeure comprenant quatre cours successives, bâtie
dans le strict respect des règles féodales.
Le plus petit de ces quatre jardins (moins de 2 200 mètres carrés),
qui est probablement le plus ancien, est le «Jardin de la villa de la montagne
étreinte de beauté». Il a appartenu à l’académicien
royal Shen Shixing et abrite la fameuse «montagne» de Qing Gu Yliang
(voir article), dont les vallons, sentiers, grottes, ravins, précipices, crêtes
et falaises artificiels semblent rivaliser avec la nature.
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