
Parties de patins à glace à Kinderdijk. Les Hollandais ont créé
leur pays grâce aux digues et aux moulins.

Les Pays-Bas.

Les boiseries grincent de toutes leurs nervures.

L’intérieur d’un moulin donne le sentiment d’être dans un bateau en
pleine mer.
|
Serge
van Duijnhoven
|
Ecrivain et historien,
Serge van Duijnhoven est un artiste polyvalent. Né à Oss (Pays-Bas)
en 1970, il vit et travaille à Bruxelles (Belgique) où il a créé,
avec le rappeur Def P. et le saxophoniste et poète Olaf Zwetsloot, le groupe
De Spooksprekers. Il a également fondé la revue MillenniuM en
collaboration avec une troupe de théâtre. Il a notamment publié
Obiit in orbit, un CD de poèmes et musique
(Bezige Bij/Djax Records, 1998), ainsi que des œuvres poétiques et
romanesques. |
|
De
l’astuce
Inscrit sur
la Liste du patrimoine mondial en 1997, le réseau des moulins de Kinderdijk-Elshout
témoigne de l’ingéniosité et du courage des hommes, qui ont
réussi, grâce à un système hydraulique astucieux, à
stabiliser et à cultiver une large étendue de tourbière aux
Pays-Bas.
Situés à l’extrémité nord-ouest de l’Alblasserwaard,
ces 19 moulins ont permis de drainer les districts intérieurs de l’Overwaard
(la haute terre) et du Nedervaard (la basse terre) jusqu’en 1950, date de leur fermeture.
Ils sont encore tous en état de fonctionnement.
Avec ses polders d’amont et d’aval pourvus de systèmes de drainage naturels,
ses cours d’eau, ses moulins, ses stations de pompage et ses déversoirs, le
site est resté pratiquement inchangé depuis le XVIIIe siècle. Paysage
typiquement hollandais, il bénéficie aujourd’hui de la protection des
autorités, en tant que monument culturel et réserve naturelle.
|
|
«Les
fermes et les maisonnettes sont comme des gisants silencieux et désolés
sur la terre stérile. Seuls les moulins semblent vivants et leurs ailes puissantes
cinglent le vent qui s’engouffre dans les rideaux de pluie.»
Henri
Polak, homme politique et écrivain néerlandais (1868-1943)
|
|
On
ne peut pas imaginer les Pays-Bas sans moulins. Mais ils n’ont pas seulement servi
à inspirer les grands peintres flamands. Sans eux, la moitié du pays
n’existerait pas.
Enfant, je voyais les
moulins à vent comme des hélicoptères qui survolaient le paysage
de mon imagination. Leurs formes étonnantes me paraissaient à la fois
futuristes et archaïques. C’étaient des engins étranges, hors
du temps, voguant sur les éléments: la terre, l’eau, le vent.
Mon père, ingénieur en hydraulique dans le Brabant septentrional, m’emmenait
parfois sur un polder, où un meunier bossu m’enseignait «la langue»
des moulins: «un moulin, toutes toiles dehors, marche «en tête»,
me disait le bonhomme, et lors des tempêtes, il marche «les jambes nues»».
Les moulins pouvaient être «en joie» ou «en deuil»;
ils pouvaient faire leur travail dans la solitude d’un polder ou en couple sur le
bord du boezem (bassin de polder à proximité de la rivière et
au-dessus de son niveau d’eau). Chacune de ces visites était pour moi une
expédition aventureuse vers un monde irréel. Un monde fait d’eaux sombres
et stagnantes, recouvertes d’une écume blanche, de réservoirs sentant
le moisi, de vents bruissants et d’odeurs fortes.
Lorsque je me suis rendu dans le domaine de Kinderdijk-Elshout, situé au nord-ouest
de l’Alblasserwaard (les terres en bordure de l’eau), j’ai découvert avec
joie qu’il avait la même odeur que ces stations de pompage de mon enfance.
Une odeur d’eau douce, de pierre fraîche, de gasoil, de cambouis et d’outillage.
Curieux, je me suis d’abord dirigé vers l’usine. J’ai rôdé parmi
les grandes machines... et je suis arrivé dans l’atelier de réparation.
Devant ses baies vitrées, j’ai eu le souffle coupé. Le polder, les
digues le long des deux canaux, le large lit de la rivière Lek, les jonchères
ondulantes dans les deux bassins supérieurs, les 19 moulins, à même
l’horizon, soutenant fièrement un ciel sombre et menaçant… sont comme
dessinés par Ruysbroeck, Rembrandt, Mesdag ou quelque autre magicien du pinceau.
Seul un bâtiment gris, au loin, et un curieux complexe d’appartements en forme
de ferry-boat, rappellent le présent.
Non loin de la mer et à l’embouchure de quelques fleuves abondants, l’Alblasserwaard
a toujours vécu à proximité et sous la menace de l’eau. Il a
été inondé au moins une trentaine de fois. Le dernier raz-de-marée
catastrophique, en 1953, a coûté la vie à 1 800 personnes. L’inondation
la plus tristement célèbre reste celle de 1421, quand dans la nuit
du 18 au 19 novembre, les flots ont englouti quelque 60 villages. La légende
rapporte qu’un chat aurait alors réussi à maintenir en équilibre
un bébé dans son berceau, au milieu des vagues déchaînées.
La digue sur laquelle le berceau se serait échoué a été
nommée Kinderdijk, «la digue de l’enfant».
L’histoire néerlandaise doit beaucoup aux moulins à vent. Les digues
ont permis la création de la partie ouest des Pays-Bas, certes, mais ce sont
les moulins qui ont maintenu les terres endiguées habitables. Sans eux, la
moitié de la Hollande actuelle n’existerait pas. Les hommes auraient fini
par abandonner ces terres, las de leurs vaines batailles contre l’eau.
«Dieu créa le monde, mais les Hollandais créèrent la Hollande»,
disait René Descartes. Le philosophe français connaissait bien le pays
pour y avoir vécu, mais il n’avait pas vu tout à fait juste. Il y a
plus de 5 000 ans, les hommes habitaient déjà de nombreux endroits
gagnés sur l’eau et survivaient dans les marécages. Pour preuve, les
restes d’un canoë et d’un squelette féminin (baptisé Trijntje),
découverts lors des travaux sur la Betuwlijn, une nouvelle ligne de chemin
de fer très controversée.
Les premiers longs canaux de drainage dans l’Alblasserwaard datent du xie siècle.
Cent ans plus tard, une digue entourait déjà la quasi-totalité
du domaine et les bassins des deux courants qui traversent l’Alblasserwaard, l’Alblas
et le Giessen, étaient aménagés. Ils sont devenus respectivement
les districts du Nederwaard (la basse terre) et du Overvaard (la haute terre). En
1277, le comte Floris V de Hollande créait l’Administration des eaux et polders
de ce district, organisme chargé de l’entretien des digues. Mais tous ces
efforts se sont révélés insuffisants. A la suite d’une grande
inondation survenue en 1726, il fallut se rendre à l’évidence: des
moulins de drainage étaient indispensables.
Une première rangée de huit moulins circulaires en pierre ont été
construits en 1738, dans le Nederwaard. Deux ans plus tard, le même nombre
de moulins, mais cette fois-ci octogonaux et en bois, avec des toits de chaume, ont
été érigés parallèlement aux premiers, dans l’Overwaard.
Le réseau a été enrichi au fil du temps, avec de nouveaux moulins,
écluses et stations de pompage. Ce système d’irrigation hydraulique
innovateur a acquis une certaine réputation sous le nom de «drainage
par paliers». Les moulins drainent tout d’abord l’eau dans les bassins des
polders inférieurs. De là, ils la conduisent vers les réservoirs
surélevés. Enfin, l’eau excédentaire est évacuée
dans la rivière, en passant par une demi-douzaine d’écluses.
Aujourd’hui, les moulins sont tous maintenus en état de fonctionnement, prêts
à servir en cas de défaillance du matériel moderne. Et ils sont
tous habités. Une balançoire dans un jardinet, des légumes dans
un potager, une chaloupe de pêcheur tirée sur la berge en témoignent.
Un seul moulin est ouvert au public durant l’été. A l’intérieur,
on peut non seulement se faire une idée de la taille impressionnante des roues
à aubes mais aussi se représenter la vie frugale du meunier et de sa
famille.
10
000 moulins en 1860, 900 aujourd’hui
Dans
le moulin même, on se sent comme sur un bateau en pleine mer. Lorsqu’il tourne,
ses boiseries grincent de toutes leurs nervures. A l’entrée, une cage est
suspendue, renfermant un rat musqué mort. Au début du siècle
dernier, les rats musqués ont été importés pour leur
fourrure de Tchéquie et d’Amérique, mais, très rapidement, ils
sont devenus une véritable plaie pour les habitants, car en creusant et en
grattant, ils causaient d’importants dégâts aux digues. De nos jours,
on les chasse encore massivement. Comestibles sous le nom plus appétissant
de «lapins des eaux», ils sont préparés dans une sauce
au vin.
«Pour rien au monde je ne voudrais vivre dans ces moulins, ne cache pas Henk
Bronkhorst, qui gère ces habitations pour le compte de la Haute inspection
des polders. Trop d’humidité, trop peu d’espace et trop de désagréments!»
Pourtant, il se réjouit de leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial
de l’UNESCO. «Grâce
à cette reconnaissance, nous pourrons sans doute les sauver du démantèlement»,
dit-il.
En effet, les moulins à vent hollandais ont subi un sort terrible. Vers 1860,
ils étaient près de 10 000. Aujourd’hui, il n’en reste pas plus de
900. Et le fait que ceux de Kinderdijk aient pu être conservés en aussi
grand nombre relève du miracle. En 1950, l’Administration des polders s’apprêtait
à démolir tous ceux qui étaient «hors service».
Remplacés par des pompes hydrauliques à gasoil capables d’évacuer
l’eau excédentaire beaucoup plus rapidement, ils étaient perçus
comme des objets inutiles et trop coûteux à entretenir. Grâce
à la reconnaissance internationale qu’ils ont gagnée, leur avenir semble
désormais assuré et Bronkhorst espère pouvoir récolter
plus facilement les fonds nécessaires à leur restauration. «Nous
en avons vraiment besoin. La pierre des moulins ronds est devenue poreuse au cours
des années et un cinquième moulin est en train de s’écrouler»,
explique-t-il.
La gestion du domaine des moulins n’est pas tâche facile. Les communes, les
paysans, les calvinistes, les hommes d’affaires et les administrateurs se sont régulièrement
querellés au sujet de l’entretien des moulins, de la construction des voies
d’accès et des parkings, du coût des projets… L’inscription du site
sur la Liste du patrimoine mondial a encouragé la création d’une association
chargée de gérer les intérêts de tous les moulins de ce
domaine.
A l’entrée de Kinderdijk, à l’ouest des écluses, se dresse le
Gemeenlandshuis, la maison communale. C’est ici que dans les moments difficiles,
les administrateurs jugeaient l’ampleur du danger et décidaient quelles mesures
prendre. Pendant les réunions de haut niveau, ils prenaient des repas copieux,
dans une salle décorée de toiles de maîtres du XVIIe siècle. L’inspection
de l’Overwaard avait l’habitude de recevoir les nouveaux membres de sa direction
en leur servant du vin dans une coupe qui pouvait en contenir un litre. Le candidat
était invité à tout boire d’une traite, puis à écrire
un poème dans le livre de la maison communale. En voici un: «La coupe
me fut offerte/avec ces paroles: bois-la, confrère/ puisque tu t’es risqué
à ce poste/ici c’est l’eau que l’on repousse, non le vin».
Depuis la maison communale, on se rend facilement aux moulins de l’Overwaard. Plus
on avance vers la digue centrale, plus on recule dans le temps. Les voitures cèdent
leur place aux vaches et aux moutons, qui paissent tranquillement. On n’entend plus
que le jacassement des oiseaux aquatiques, des butors, des hérons pourpres,
des hirondelles de mer, le chant d’un coq, le murmure des roseaux et du vent. On
respire l’odeur des pommes mûres tombées des arbres. Je reste silencieux
à la vue de cinq parapluies vert mousse, qui abritent la patience de quelques
petits vieux en train de pêcher. Les ailes des moulins tournent obstinément
et s’acharnent à combattre le vent. Un vent force six, à l’échelle
de Beaufort.
Mais que drainent-ils, donc, les moulins? Que transportent-ils, d’ici à là?
Le
symbole du combat jamais achevé pour garder la terre
Le
réseau de Kinderdijk est le symbole du paysage de moulins typiquement néerlandais,
en voie de disparition. Mais pour les Néerlandais, il est aussi le symbole
du combat jamais achevé pour garder la terre. «La terre continue de
s’enfoncer, dit Henk Bronkhorst, et le niveau d’eau général a augmenté
ces dernières décennies. Nous avons dû ajouter au bassin supérieur
un autre réservoir, une sorte d’entonnoir pour pouvoir rassembler encore plus
d’eau, ainsi qu’une pompe de plus dans les écluses.»
Chevauchant sur son canasson Rossinante, Don Quichotte s’attaquait aux moulins. Avec
les moulins pour seule arme, les Hollandais s’attaquent à l’éternelle
avancée des eaux. Selon certaines prévisions, dans quelques centaines
d’années, le pays n’existera plus, à cause du réchauffement
planétaire. L’eau reprendra aux hommes ce qu’ils ont conquis sur elle. L’Histoire
nous dira s’ils ont été aussi téméraires que le seigneur
de la Mancha.
Que drainent-ils, les moulins de Kinderdijk? C’est le temps qu’ils irriguent… |