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Les mille
et une nuits de la place Jemâa-el-Fna
Juan
Goytisolo, écrivain espagnol. |

Cette place est unique au monde. Tous les jours, musiciens, conteurs, danseurs, jongleurs
et bardes s’y produisent devant une foule nombreuse, dans un perpétuel renouvellement.

Maroc
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Juan
Goytisolo
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| Juan Goytisolo
est né en 1931 à Barcelone et vit entre Paris et Marrakech. Il est
l’auteur d’un grand nombre d’essais, de critiques, de nouvelles et de romans (Jeux
de mains, Duel au Paradis, Le Cirque, Fêtes, L’Ile, Jean Sans Terre,
Paysages après la bataille, La Longue vie des Marx, Etat de siège)
qui lui ont valu une notoriété internationale. Dernière parution
en français: Trois Semaines en ce jardin, Paris, Fayard, 2000. |

Un espace public qui invite à la sociabilité et à l’humour.
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«Marrakech
était la cité où les légendes noires et blanches s’entrecroisaient,
les langages s’entremêlaient et les religions se heurtaient au silence immuable
des sables dansants.»
Fatima
Mernissi, sociologue et écrivaine marocaine
(1940-)
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Les
traditions et conteurs de la célèbre place de Marrakech, d’une richesse
et d’une variété uniques au monde, sont à l’origine du nouveau
concept de patrimoine oral et immatériel de l’humanité.
Mon premier contact
avec la littérature orale sur la place Jemâa-el-Fna de Marrakech m’a
conduit à une réflexion sur la spécificité de la littérature
écrite, à partir des différences entre ces deux modes d’expression.
Dans la communication orale, le locuteur peut se référer à tout
moment au contexte, c’est-à-dire à une situation concrète et
précise que toute l’assistance connaît bien. Dans le cas de la littérature
écrite, l’auteur et le lecteur n’ont rien en commun, si ce n’est le texte
écrit par le premier et le fait d’appartenir tous deux (par la naissance ou
par l’apprentissage) à une même communauté linguistique. La littérature
orale établit une communication entre un locuteur et un auditeur, qui ont
tous deux une expérience proche ou identique du monde. La lecture d’un roman,
en revanche, établit une communication entre un narrateur et un lecteur, le
premier n’étant pas en mesure de vérifier si le second possède,
au moment de sa lecture, la connaissance du contexte, requise par le texte narratif.
C’est pour cette raison que le lecteur, éloigné du texte dans le temps
et/ou dans l’espace, a besoin d’un intermédiaire qui recrée le contexte,
pour suppléer précisément à ses lacunes. D’où
la présence, dans les romans traduits, de notes explicatives de l’éditeur
ou du traducteur.
Dans la halca, cercle d’auditeurs et de spectateurs qui se forme autour du conteur,
rien de tout cela n’est nécessaire. Le conteur s’adresse directement à
des personnes, qui sont par définition ses complices. Le texte qu’il déclame
ou improvise fonctionne comme une partition, laissant à l’interprète
une grande marge de liberté. Les variations de la voix et du rythme déclamatoire,
des expressions et des gestes, ont ici un rôle primordial: un texte selon toute
vraisemblance sacré peut ainsi être parodié et rabaissé
au rang de scatologie. Dans les contes pour enfants et les chansons de geste, l’usage
fréquent des sketchs cynégétiques (évoquant la chasse)
et para-linguistiques souligne la magie, la force, ou l’aspect dramatique des épisodes
racontés.
Au fur et à mesure que s’amélioraient mes connaissances du darixa (l’arabe
dialectal du Maroc), j’ai pu apprécier la richesse et la variété
des traditions orales de la place de Marrakech, en assistant, non seulement à
l’interprétation des œuvres classiques comme Les Mille et Une Nuit, la Antaria,
etc. et des légendes inspirées par Xeha, Aicha et Kandixa pour ne citer
que ces trois héros populaires, mais aussi aux improvisations burlesques et,
parfois, aux pantomimes sexuelles de halaiquis (conteurs) de grand talent. Je veux
parler notamment de Saruh et de Bakchich, aujourd’hui décédés.
Tous deux recouraient à des euphémismes, dont les finauds détenaient
les clés, pour avoir participé assidûment à la halca.
Mais dans ce grand creuset de cultures populaires qu’est la place Jemâa-el-Fna
convergent deux autres traditions: la berbère et celle des gnawi (population
de descendants d’esclaves d’une confrérie populaire marocaine). La première
se caractérise par des chants et des récitals en tamazight, la langue
berbère majoritaire, ou en soussi, le berbère de la région d’Agadir.
Son registre embrasse des poèmes d’amour, des élégies, des œuvres
de critique morale et sociale. La seconde contient un vaste répertoire d’invocations
et de prières, propres aux cérémonies de transe rituelle. Une
étude récente du professeur Hamid Hogadem réunit en un volume
les enregistrements faits par l’auteur des actuels halaiquis des trois traditions.
Elle sera prochainement publiée sous le patronage de l’UNESCO.
Au fil des ans, mes réflexions sur la spécificité de la littérature
se sont étendues aux relations entre les littératures orales et écrites.
Leur interdépendance, dans les cultures européennes et arabes, montre
que la littérature orale, codifiée et répertoriée, a
nourri la littérature écrite et qu’en retour celle-ci a influencé
celle-là, en s’infiltrant dans le circuit du récit oral. De nombreux
textes médiévaux, tant lyriques que narratifs, ont été
écrits pour être récités et une lecture adéquate
de ces textes doit tenir compte de leur dimension auditive et para-linguistique.
Le spectacle de la place de Marrakech court le risque de disparaître
Il est très significatif que le secteur le plus innovant et le plus réactif
de la narration au xxe siècle (James Joyce, Louis-Ferdinand Céline,
Arno Schmidt, Carlo Emilio Gadda, Guiamaraes Rosa, Guillermo Cabrera Infante...)
amalgame justement l’écrit aux éléments de base de la tradition
orale. Leurs romans suggèrent une lecture à voix haute permettant d’apprécier
à sa juste valeur le défi littéraire sous-jacent. En ce qui
me concerne, je souhaiterais souligner à quel point le souffle oral de la
place m’a stimulé dans la rédaction de mon roman Makbara. Sans lui,
mon œuvre serait probablement différente. L’audition, c’est-à-dire
la présence simultanée de l’auteur ou récitant et du public
attentif à son écoute, confère aux textes poético-narratifs
une dimension nouvelle, comme aux temps de Chaucer, Boccace, Juan Ruiz, Ibn Zayid,
ou Al Hariri. Une continuité souterraine relie le Moyen Age à l’avant-garde
littéraire du siècle qui se termine. Comme le signale subtilement le
grand théoricien russe Mikhaïl Bakhtine, une œuvre ne peut vivre dans
les siècles à venir si elle ne se nourrit pas des siècles passés...
Tout ce qui n’appartient qu’au présent est condamné à mourir
avec lui.
Pour de nombreuses raisons, la fragilité, pour ne pas dire la précarité,
de l’espace public de Jemâa-el-Fna est pour moi un objet de préoccupation
récurrent. Fruit d’un heureux concours de circonstances (certains documents
signalent son existence au milieu du xvie siècle), le spectacle de la place
de Marrakech court le risque de disparaître et d’être balayé par
les assauts d’une modernité incontrôlée, qui menace nos vies
et nos œuvres. Encore considérée jusqu’à une date récente
comme un résidu tiers-mondiste par une bonne part de l’élite européanisée
des Marocains (de fait, la place fut provisoirement fermée après l’indépendance
du pays, mais la pression populaire contraignit les autorités à la
rouvrir), elle s’offre le paradoxe d’être appréciée pour ce même
anachronisme. Elle est même considérée par les urbanistes des
sociétés techniquement avancées du prétendu Premier Monde
comme un modèle souhaitable et, de ce fait, digne d’être imité,
comme lieu de rencontres et de communication sociale, où des gens de toutes
classes et origines peuvent manger, marchander, flâner, se retrouver, jouir
de la richesse et de la variété d’un espace en perpétuel mouvement.
Comme je l’ai dit voici déjà bien des années, la place peut
être détruite par décret, mais non créée par décret.
En prendre conscience contribuera sans doute à la sauver.
La circulation toujours croissante, la dégradation de l’environnement et,
surtout, certains projets immobiliers en contradiction flagrante avec les clauses
de protection prévues par la loi de 1922 – projets dont la réalisation
défigurerait pour toujours les environs de Jemâa-el-Fna – sont suffisamment
graves pour déclencher une mobilisation internationale en faveur de ce patrimoine
oral et immatériel en péril. Depuis la réunion d’experts organisée
par l’UNESCO à Marrakech
en juin 19771, nous savons avec
certitude que c’est l’unique lieu de la planète où, chaque jour de
l’année, musiciens, conteurs, danseurs, jongleurs et bardes jouent devant
une foule nombreuse, dans un perpétuel renouvellement. La place nous offre
un spectacle permanent dans lequel s’estompe la distinction entre acteurs et spectateurs:
tout le monde peut être l’un ou l’autre s’il le désire. Face au rouleau
compresseur des moyens d’information qui homogénéisent et appauvrissent
nos vies, en les capsulant dans les ténèbres télécommandées
du privé, Jemâa-el-Fna oppose l’exemple d’un espace public qui invite
à la sociabilité, grâce à l’humour, la tolérance
et la diversité, créés par ses poètes, ses picaros et
ses conteurs.
L’adoption, en 1997, du concept de patrimoine oral et immatériel de l’humanité,
par la Conférence générale de l’UNESCO, apporte un soutien
décisif à l’engagement de protéger un nombre considérable
de traditions orales et musicales, de savoirs et savoir-faire artisanaux, sans oublier
leurs détenteurs, les «trésors humains vivants»2.
Aujourd’hui, il n’est plus possible d’alléguer l’ignorance devant l’évidence
que toute cette richesse culturelle, qui fut le noyau séminal de ce que nous
appelons «la haute culture», sera balayée si nous n’accourons
pas à sa rescousse.
1. C’est lors
de cette réunion sur la préservation des espaces culturels populaires
que l'on a défini un nouveau concept d'anthropologie culturelle: le patrimoine
oral de l'humanité. |
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L’UNESCO
à la rescousse des halaiquis
Langues, littérature
orale, musique, danse, jeux, mythologie, rites, coutumes, savoir-faire… sont autant
«d’expressions culturelles», que l’UNESCO s’est engagée
à protéger en 1997. A l’origine de cette entreprise innovatrice: la
place Jemâa-el-Fna et l’engagement d’un homme, l’écrivain espagnol Juan
Goytisolo, qui vit une partie de l’année à Marrakech. «Tout a
commencé quand j’ai écrit, il y a quelques années, un article
contre le projet de construction d’un immeuble en verre de 15 étages sur la
place, explique-t-il. Je me suis battu, car je suis convaincu que toute modification
de l’agencement de Jemâa-el-Fna risque de mettre en péril ce miracle
qui s’y produit quotidiennement depuis cinq siècles [voir article]. Je crois
que les autorités ont été sensibles à mon raisonnement,
en particulier quand je leur ai dit: «Que se passerait-il si l’on amputait
la Tour Eiffel de 60 mètres? Pareille décision ne concernerait pas
que la mairie de Paris, mais l’humanité tout entière!». Le projet
a été abandonné.»
Un peu plus tard, un autre projet est né: celui de répertorier les
chefs-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Des traditions
orales et autres formes d’expressions culturelles populaires, ainsi que les lieux
qui les hébergent, pourront bientôt s’enorgueillir de ce nouveau titre.
Un jury de neuf membres, qui sera renouvelé tous les quatre ans, a été
désigné par Koïchiro Matsuura, directeur général
de l’UNESCO. Les premières candidatures peuvent être déposées
jusqu’au 31 décembre 2000 et les premiers joyaux du patrimoine oral et immatériel
de l’humanité seront proclamés en juin 2001. De nouvelles œuvres seront
ajoutées à la liste tous les deux ans.
«La caution de l’UNESCO, dit Juan Goytisolo,
incite de nombreuses personnes à porter un regard neuf sur certains phénomènes
culturels. Il est important de comprendre que la disparition d’un seul halaiqui (conteur)
est beaucoup plus grave pour l’humanité que la mort de 200 auteurs de best-sellers.
Seule, l’UNESCO ne peut pas sauver
les halaiquis, mais elle peut y contribuer. Nous avons enregistré leurs voix
et leurs récits vont être publiés. Il faut éviter de «muséifier»
ce qui est vivant et au contraire l’aider à rester vivant. Il faut éviter
que ces conteurs finissent leurs jours en faisant la manche. Par exemple, les écoles
pourraient emmener leurs élèves écouter les halaiquis, pour
leur faire découvrir leur propre culture et leur apprendre, en somme, que
tous les contes ne sont pas la propriété de Walt Disney.»
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