
Des militants du parti démocrate thaïlandais brandissent une main propre
pour protester contre la corruption. |
La
société civile proteste contre la corruption. Chaque jour apporte son
lot de scandales. Un dispositif institutionnel se met en place mais une véritable
révolution culturelle est indispensable.
Il ne se passe plus
un jour sans que paraissent dans la presse de nouvelles révélations
sur la corruption en Thaïlande. Evolution, révolution? Pourquoi s’en
prendre aujourd’hui à un mal si longtemps accepté et quelle est la
véritable marge de manœuvre des croisés anti-corruption?
Cette année, le spectacle a franchement pris des airs de grand déballage.
Il y a eu tout d’abord le feuilleton en cinq tours de mars 2000 avec le scrutin des
premières élections sénatoriales: la nouvelle Commission électorale
a renvoyé les électeurs aux urnes après chaque constat d’irrégularités
et d’achats de votes. Puis en avril, Sanan Kachornprasart, le tout puissant ministre
de l’Intérieur et secrétaire général du parti démocrate,
a dû démissionner suite aux accusations de la Commission nationale de
lutte contre la corruption (NCCC). Autre épisode marquant: les émeutes
de Nakhon Si Thammarat (une province du sud) provoquées début septembre
par la corruption au sein de la police. Et la liste des scandales s’allonge de jour
en jour dans un pays où la corruption engloutit 10 à 20% du budget
national, soit l’équivalent de 2,25 à 4,5 milliards de dollars.
«Il y a manifestement un effet d’entraînement», résume l’économiste
Pasuk Phongpaichit, auteur de nombreux ouvrages sur la corruption. «Le consensus
est total autour du lancement d’une croisade nationale contre la corruption, qui
viserait à réformer la société dans son ensemble»,
expliquent à leur tour les fondateurs du nouveau plan anti-corruption. Selon
un récent sondage, les Thaïlandais placent la corruption dans le secteur
public en troisième position sur la liste des problèmes les plus graves
du pays, après la crise économique et l’augmentation du coût
de la vie, et juste avant la drogue.
Ce
qui était acceptable il y a 30 ans ne l’est plus
D’où
provient donc cette formidable soif de changement? Elle est le fruit d’une longue
évolution, dont le point de départ se situe à la fin des années
70, quand l’armée a accepté de partager le pouvoir. Dès lors,
on a assisté à l’apparition d’une société civile qui
s’est imposée peu à peu sur la scène politique thaïlandaise
en s’opposant ouvertement, pour la première fois en mai 1992, à une
tentative de coup d’état militaire. Ce qui était encore acceptable
il y a une trentaine d’années ne l’est plus aujourd’hui.
Quelques responsables politiques ont marqué cette évolution de leur
empreinte. En novembre 1985, Chamlong Srimuang, un ancien commandant de l’armée
menant une vie d’ascète, est devenu le maire de Bangkok le plus populaire
de tous les temps. Quelques années plus tard, le lieutenant de police Prathin
Santiprapop, surnommé «l’incorruptible», a dirigé sans
faiblir une équipe chargée d’éradiquer le trafic illégal
de bois, particulièrement juteux à l’échelle du pays.
Puis en 1997, deux évènements ont précipité le cours
de l’Histoire: la crise financière et l’adoption d’une nouvelle Constitution.
«Avec la crise, toute forme de tolérance à l’égard de
la corruption est devenue inacceptable. Alors qu’on se résignait au manque
à gagner que représentaient les pots de vin en temps de forte croissance,
on s’accommode beaucoup moins facilement de ce fardeau en temps de crise»,
commente l’économiste Pasuk Phongpaichit, membre du Centre de politique économique
de l’Université Chulalongkorn à Bangkok.
La brutale dévaluation du baht de près de 40% en juillet 1997 a engendré
un marasme économique qui a eu pour conséquence immédiate la
mise au chômage de millions de salariés. Mais ce crack a également
produit un effet salutaire. Il a ouvert la voie à une série de réformes
et de restructurations, notamment du système financier opaque qui favorisait
la corruption.
A cette époque, on comprend que reprise économique ne peut rimer qu’avec
réformes politiques. La Thaïlande accélère la rédaction
d’une nouvelle Constitution, la seizième de son histoire. Elle crée
de nouveaux organismes de contrôle, comme la Cour constitutionnelle, la Commission
nationale de lutte contre la corruption (NCCC), la Commission nationale électorale
et la Commission nationale des droits de l’homme. Dans la foulée, le Parlement
adopte une loi qui donne le droit à tous les citoyens d’accéder aux
documents administratifs.
Il
est encore trop tôt pour crier victoire
«La nouvelle Constitution fournit le cadre légal qui permet la mise
en examen de responsables et de hauts fonctionnaires, suite à des plaintes
de citoyens ou d’organisations», explique Pasuk Phongpaichit. La NCCC est habilitée
à poursuivre et à sanctionner députés, sénateurs
et ministres et dispose de plusieurs armes juridiques. Les plus redoutées
sont la déclaration de patrimoine, qui a déjà fait tomber plusieurs
têtes, et la loi dite «des 50 000 signatures», qui peut contraindre
les autorités à ouvrir une enquête sur une personnalité
soupçonnée de corruption. Reste que ces dispositions ne sont pas toutes
faciles à utiliser. «Une personne qui voudrait lancer une pétition
pour mettre quelqu’un sur la sellette doit d’abord se présenter devant le
Sénat puis apporter la preuve de l’authenticité des 50 000 signatures
nécessaires», ce qui lui complique trop la tâche, estime Deunden
Nikomborirak, chercheuse à la Fondation thaïlandaise de recherche et
de développement.
En réalité, il est encore trop tôt pour crier victoire. La corruption
reste ancrée dans les mœurs. Aucun pan de la société n’y échappe:
ni les médecins, ni les professeurs, ni même les bonzes. Ces derniers
ont même été impliqués dans de nombreux scandales récents,
bien que la loi ne permette toujours pas contrôler le patrimoine des pagodes.
«Il est très difficile de faire admettre aux gens que ce qu’ils ont
fait toute leur vie est illégal et peut les conduire devant les tribunaux,
explique le chef de cabinet du Premier ministre, Abhisit Vejjajiva. Il faut carrément
changer de culture politique. Cela ne va pas être facile.» De nombreux
aspects de la culture et de l’échelle des valeurs thaïlandaises tendent
à encourager la corruption, comme le respect de la hiérarchie, l’aversion
pour la confrontation, la conviction que richesse et position influente vont de pair.
Et l’ampleur de la tâche peut paraître décourageante. «On
a encore fait très peu», déplore Krirkiat Phipatseritham, un
ancien recteur de l’Université Thammasat, membre de la NCCC. Avant de lancer
des chiffres comme des bombes: 70% des ministres, 60% des députés,
30 à 40% des sénateurs seraient impliqués dans des «affaires».
«Il faudrait que nous gardions un œil sur quelque 5 000 personnes, poursuit-il.
Nous avons hérité de 3 300 dossiers, dont 700 ont jusqu’ici été
traités.» |