
A travers diverses expériences, cette salle permet de comprendre le fonctionnement
de la planète et les mécanismes du vivant.

Les trois-sept ans apprennent en jouant.
|
Le
Musée de
la Science
de Barcelone
Inauguré
en 1981, le Musée de la Science de la Fondation La Caixa de Barcelone est
le premier du genre en Espagne. Son objectif principal est de diffuser la science
et la technique en direction du grand public, particulièrement des étudiants.
Au service de la vulgarisation scientifique, il facilite le contact entre les professionnels
de la science, l’enseignement et les institutions scientifiques. Il dispose d’une
surface de 7 000 mètres carrés, que les travaux en cours vont
porter à 30 000.
Pour plus
d’informations:
musciencia.fundacio
@lacaixa.es
Tél:
93 212 60 50.
|
|
Imaginez
un chercheur au travail: ses cinq sens s’activent, son esprit galope, sa réflexion
est agile. Recréer cette situation pour chacun d’entre nous, c’est la vocation
des musées scientifiques.
Depuis plusieurs années,
il m’arrive souvent de quitter mon bureau et de me promener dans tous les recoins
du musée que je dirige à Barcelone, pour épier les visiteurs.
Mes observations m’ont aidé à définir ce que devrait être
un musée de la Science, aujourd’hui.
J’emboîte le pas d’un jeune père et de son fils de sept ans. Ils s’arrêtent
devant une plante singulière, Mimosa pudica, qui replie ses feuilles lorsque
quelqu’un la touche. «Tu as vu comment elle réagit?», demande
le père. «Ah! Mais… C’est pour de vrai ou pour de rire?», reprend
l’enfant, qui s’entend répondre aussitôt: «C’est pour de vrai,
voyons, c’est évident!».
Je les suis jusqu’à une maquette de la forêt amazonienne où sont
simulées, en 10 minutes, 24 heures de la vie de la forêt, y compris
une forte tempête avec un appareillage électrique, une pluie drue, un
arc-en-ciel, etc. En plein spectacle, l’enfant lève les yeux, bouche bée
et demande: «Dis, ça, c’est pour de vrai ou pour de rire?» Et
le père répond: «Pour de rire, enfin! Tu ne vois pas?».
Quelques minutes plus tard, ils s’arrêtent devant une scène d’archéologie
sous-marine. Dans un gigantesque aquarium, on voit la cabine de commandement d’un
navire coulé. D’énormes murènes nagent entre les meubles. J’écoute
à nouveau leur dialogue:
L’enfant: C’est des vraies. N’est-ce pas?
Le père: Voyons, tu sais bien que oui.
L’enfant: Et les meubles?
Le père: Hum… Les meubles, je ne sais pas. A mon avis, certains oui, d’autres
non.
Le questionnement métaphysique de l’enfant – différencier réalité
et modèle, expérience et théorie, représentation de la
chose et «chose en soi» – est beaucoup plus pertinent que ne semble l’admettre
le père. D’ailleurs, ces questions recoupent un débat crucial pour
les musées: quand présenter un objet réel? Quand recourir à
une simulation? Peut-on combiner les deux?
Jusqu’ici, tout le monde s’entend au moins sur ce que les musées scientifiques
doivent bannir: réduire les expositions à un livre dont les pages ont
été suffisamment agrandies pour que le visiteur puisse les voir de
loin; éviter l’amoncellement de vidéos et d’ordinateurs qui transforment
les galeries en succursales de magasins d’électronique; ne pas réduire
les démonstrations en tout genre à de simples maquettes. Trop souvent,
pourtant, la muséographie succombe à l’un de ses vices: elle oublie
la priorité imprescriptible de la réalité.
A l’école, les conférences et les séminaires s’appuient d’abord
sur la parole; le cinéma et la télévision sur l’image; les livres
et les revues sur le mot écrit. De la même manière, les musées
et les expositions doivent se centrer sur l’objet ou l’événement réel.
C’est cette promesse de réalité qui incite le public à se rendre
au musée.
Ces dernières années, les musées des sciences ont, plus que
tous les autres, fait évoluer leurs contenus, leurs méthodes et leur
engagement envers les usagers. Ils ont pris pour devise: «Défense de
ne pas toucher». Ils sont passés de la vitrine à l’expérimentation,
d’un point de vue académique à une approche plus littéraire
et, surtout, ils ont cessé de privilégier la vue pour mettre en jeu
les cinq sens.
Des
ingrédients manuels, émotionnels et intellectuels
Je
tire une leçon de mes promenades: il reste beaucoup de chemin à parcourir
pour que les jeunes s’approprient le musée. L’hiver dernier, j’ai surpris
une petite fille de six ans à peine, qui lançait des cailloux contre
le kiosque en bois d’un marchand de glaces, fermé à cette époque
de l’année. Je me suis approché d’elle alors qu’elle s’apprêtait
à lancer un nouveau projectile. Honteuse, elle a lâché la pierre
et fixé ses pieds. Devant ma présence obstinée et silencieuse,
elle a levé les yeux vers le kiosque, puis elle m’a regardé et m’a
demandé: «C’est à toi?».
Les jeunes prendront soin des objets que le musée leur offre s’ils se les
approprient. Et bien que ce ne soit pas facile, une façon d’y arriver est
de créer des stimulations.
Dans un musée scientifique, les bonnes stimulations exigent un mélange
savant d’ingrédients manuels, émotionnels et intellectuels. Voici quelques
exemples.
Il m’est arrivé de suivre un enfant de 10 ans qui s’approchait du grand terrarium
du musée où se trouve un module intitulé «Le repos invisible».
A l’intérieur, dans un amalgame de matériaux naturels – feuillages,
terre, racines – vivent deux ou trois douzaines d’insectes-bâtons (Extetosoma
tiaratum). D’abord, l’enfant ne voit rien. Frustré, il doit penser qu’il s’agit
d’une plaisanterie ou d’un module en préparation. Puis son regard tombe sur
une pancarte qui indique: «Ici, vivent 30 grands insectes». Moue perplexe
de l’enfant: autant d’insectes dans un espace aussi réduit, comment ne voit-il
rien? Soudain, il les identifie. Un premier, puis deux, puis trois. Son visage s’illumine.
Ses yeux regardaient les insectes mais son cerveau ne les distinguait pas. C’est
l’interaction émotionnelle. Après cette première mise en route,
l’enfant, comme les autres visiteurs, est absorbé dans un enchaînement
d’expériences sur la perception.
Près du terrarium, à travers une fenêtre, on aperçoit
un nuage de points distribués de façon aléatoire sur un plan.
Impossible de cerner la moindre logique dans leur disposition. Mais, si l’on actionne
une commande, certains points bougent et le dessin d’un animal apparaît. C’est
un cas d’interactivité manuelle pure: avec l’action l’animal apparaît,
lorsqu’elle cesse, il disparaît au nez et à la barbe du visiteur. Ce
phénomène stimule l’imagination, il permet de se rappeler que beaucoup
de proies adoptent une stratégie d’immobilité totale même quand
le souffle du prédateur est horriblement proche. Appliquée à
la vie de tous les jours (pourquoi agiter la main quand nous voulons appeler ce serveur
qui s’est fait une spécialité de ne rien voir?), l’expérience
permet d’expliquer en quoi consiste l’interactivité mentale, grâce à
laquelle le visiteur établit des analogies et parvient à réinterpréter
des expériences antérieures.
Plus encore que de conserver un patrimoine, informer, former ou même enseigner,
un musée moderne doit avant tout s’efforcer de créer des stimulations
de ce type, à partir d’objets et de phénomènes réels.
Ainsi, l’usager peut éprouver lui-même les émotions du scientifique,
un homme qui ne poursuit ni le bien ni le mal de l’humanité mais qui, comme
tout citoyen, a besoin de produire du savoir sur le monde pour pouvoir partager le
plus possible sa solitude cosmique. Pour cela, il recourt à une forme particulière
de dialogue avec la nature: l’expérimentation. Voilà donc définie
la vocation du musée des sciences: aider le visiteur à plonger, tel
un scaphandrier, dans les émotions du scientifique.
Apprendre
de ceux qui sont en train d’apprendre
Mon
expérience de directeur-espion m’a conduit à écouter les enfants
et à en tirer des leçons. Il nous reste toujours quelque chose à
apprendre de ceux qui sont en train d’apprendre.
Notre musée s’adresse à tout le monde, sans distinction d’âge
ou de formation. Mais certaines idées, formulées par les plus jeunes,
ont une validité universelle. Il est donc nécessaire de prêter
attention à leur voix. A cette réflexion, par exemple, que j’ai entendue
à la sortie de la grande salle d’expositions temporaires. Je croise une mère
accompagnée de ses deux enfants, âgés de 5 et 10 ans. L’aîné,
impatient, marche à vive allure: «Maman, maman, qu’est-ce qu’il y a
en Amazonie?».
«Tu vas le voir tooouuuuut de suite, répond la maman. Reste tranquille,
si ça se trouve tu vas être déçu, tu sais.»
Et, dans le fond, d’une voix à peine perceptible, j’entends le cadet qui demande:
«Maman, c’est quoi être déçu?». |