
5 avril 2000: les manifestants protestent contre la hausse des prix de l’eau à
Cochabamba. |
Un
an après le déclenchement de la guerre de l’eau, les analystes soulignent
que la crise plonge en réalité ses racines dans l’absence de débat
public sur la gestion de cette précieuse ressource.
Tout a commencé
par la loi 2029, prévoyant la privatisation de l’eau douce. La Bolivie a alors
connu l’une des plus graves crises sociales de ces dernières années.
Le conflit éclate en janvier 2000, dans la ville de Cochabamba, au centre
du pays, quand les habitants découvrent que le prix de l’eau potable vient
d’être multiplié par trois. On leur demande désormais de payer
le prix réel de ce bien de première nécessité. A la même
date, les paysans de la zone semi-désertique qui entoure la ville apprennent
que l’eau qu’ils ont puisée gratuitement dans le sol pendant des générations
ne leur appartient plus. Du jour au lendemain, les Indiens quechuas, qui constituent
la grande majorité de la population rurale, passent du statut de propriétaires
ancestraux de l’eau à celui de clients de l’entreprise Aguas del Tunari, filiale
de l’International Water Limited de Londres.
Ces mesures font suite à la loi de privatisation du Service de l’eau potable
et du Réseau sanitaire, approuvée fin 1999. «En général,
les concessions au privé ne concernent que la gestion du service; la grande
erreur de cette loi a été de concéder également les réserves
d’eau», explique l’hydrologue bolivien Carlos Fernandez Jauregui, expert de
l’UNESCO dans ce domaine.
Le
gouvernement a été contraint de reculer
De
plus, la loi n’a fait l’objet d’aucune consultation publique. Elle a été
adoptée à la va-vite, notamment sous la pression de la Lyonnaise des
eaux, la compagnie française chargée de la distribution de l’eau à
La Paz, sous le nom de Aguas de Illimani.
Dans le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, le tiers de la population n’a
pas accès à l’eau potable et sept personnes sur dix vivent au-dessous
du seuil de pauvreté. Né de la privatisation de l’eau, le mécontentement
social s’est très vite étendu à d’autres questions. Dix mois
de désordres ont suivi et se sont soldés par des pertes économiques
considérables, 11 jours d’Etat de siège et une dizaine de morts. Confronté
à la crise, le gouvernement a été contraint de reculer. En avril
2000, Aguas del Tunari annulait le projet Misicuni. Ce contrat, passé avec
les pouvoirs publics, prévoyait la construction de nouvelles infrastructures
dans la région de Cochabamba.
Quel bilan tirer de cette «guerre de l’eau»? Si la société
civile a réussi à se faire entendre, le problème de Cochabamba
n’est toujours pas résolu. En ville, l’eau est disponible au robinet cinq
heures par jour, dans le meilleur des cas, et en zone rurale, seuls quatre agriculteurs
sur dix ont accès à l’eau potable. «Je ne vois pas d’autre solution
que la construction d’un barrage pour satisfaire la demande locale. Les autres options
ne sont que des palliatifs», soutient Fernandez Jauregui. Ainsi, le projet
de pompage des rivières souterraines n’a connu jusqu’à présent
que des développements occasionnels et d’autres perspectives, comme la création
d’une coopérative ou d’une société anonyme, avec une large participation
populaire, sont restées lettre morte.
Le projet Misicuni prévoyait, hormis la construction d’un barrage, celle d’un
tunnel et de stations d’épuration et de traitement des eaux résiduelles.
Coût total: 300 millions de dollars. L’ampleur de ces investissements explique
les facilités octroyées aux concessionnaires: le législateur,
après avoir déjà beaucoup sollicité le contribuable pour
financer le projet, a cherché à attirer les capitaux extérieurs.
Mais l’opération se retourne maintenant contre le gouvernement de Hugo Banzer:
Aguas del Tunari exige une indemnisation considérable pour l’annulation du
contrat. S’ils refusent de payer, les pouvoirs publics prennent le risque de perdre
leur crédibilité auprès des investisseurs étrangers.
Les
faiblesses des politiques publiques
Même
pour les usagers, le départ des compagnies privées n’est pas forcément
la meilleure solution. Grâce à l’expérience acquise dans d’autres
pays, ces multinationales offrent en général un meilleur service que
les entreprises publiques locales, exploitent la ressource en eau de façon
plus efficace et payent mieux les techniciens. Pour autant, les gouvernements ne
doivent pas abandonner leur mission, qui consiste à protéger leurs
citoyens des appétits commerciaux des géants de l’eau.
Selon Fernandez Jauregui, le problème de l’eau en Bolivie révèle
les faiblesses des politiques publiques. Pour lui, le pays fait les frais de son
manque d’expérience en matière de législation sur l’eau: «Il
n’existe pas de lois, d’institutions, ni d’infrastructures appropriées pour
résoudre le problème de l’eau», remarque-t-il. Partout, la question
est explosive. D’autres pays latino-américains ont pourtant réussi
à désamorcer des conflits similaires. Bien que les collectivités
locales soient attachées à la gratuité traditionnelle de l’eau,
un débat ouvert peut les amener à prendre conscience qu’il s’agit d’un
bien rare, qu’il est donc légitime de payer. «Il existait d’autres manières
d’aborder la question dans ce pays, affirme Fernandez Jauregui. Les lois sur l’eau,
comme toutes les autres, doivent être élaborées en consultation
avec les collectivités concernées. Si les coutumes traditionnelles
et la culture locale avaient été respectées, on aurait pu éviter
tous ces problèmes.» |