
Eduardo Galeano

A la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.

Beijing n'échappe pas à la "macdonaldisation" du monde.

12 octobre 1999, en Equateur: marche de protestation annuelle contre l'arrivée
des Espagnols.
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Galeano:
la joie de raconter
La joie de
raconter d’Eduardo Galeano ne se dément jamais. Même pas quand il parle
d’une réalité sociale peu enthousiasmante.
Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (1971) est une œuvre de référence
pour tous ceux qui veulent comprendre l’histoire et la réalité de ce
continent. Son point de départ est une énigme: pourquoi cette terre
si richement dotée par la nature a-t-elle été si peu favorisée
sur le plan social et politique? Cet ouvrage, aussi palpitant qu’un roman policier,
raconte avec passion, lucidité et indignation l’histoire de ce que Galeano
appelle «le pillage» du continent latino-américain, d’abord par
les Espagnols et les Portugais, puis par l’Occident en général et les
élites locales.
Sans complexe, Galeano fait fi des frontières qui séparent les différents
genres littéraires. Ses livres, au carrefour de la narration et de l’essai,
de la poésie et de la chronique, rapportent les voix de l’âme et de
la rue et offrent une synthèse de la réalité actuelle et de
la mémoire.
Eduardo Galeano est né à Montevideo, en Uruguay, il y a 60 ans. Dans
sa ville natale, il a été le rédacteur en chef de l’hebdomadaire
Marcha et le directeur du quotidien Epoca. A Buenos Aires, il a fondé et dirigé
la revue Crisis . En 1973, il s’est exilé en Argentine avant de rejoindre
l’Espagne. Il est retourné vivre en Uruguay en 1985.
Il est l’auteur de livres traduits en plusieurs langues et d’une œuvre journalistique
considérable. Outre Les Veines ouvertes de l’Amérique latine
(Plon, 1999), plusieurs de ses ouvrages ont été publiés en français:
Vagamundo (Actes sud, 1985)
La Chanson que nous chantons (Albin Michel, 1977)
La trilogie Mémoire du feu — Les Naissances, Les Visages
et les masques, Le Siècle du vent (Plon 1985 et 1988)
Jours et Nuits d’amour et de guerre (Albin Michel 1987)
Une certaine grâce (Nathan, 1990)
Amérique, la découverte qui n’a pas encore eu lieu (Messidor,
1992)
Le Livre des étreintes (La Différence 1995)
Le Football, ombre et lumière (Climats, 1998)
Eduardo Galeano a obtenu le prix de la Casa de las Americas en 1975. Sa trilogie
Mémoire du feu a reçu le American Book Award de l’Université
de Washington et a été récompensée en 1989 par le ministère
uruguayen de la Culture.
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L’écrivain
uruguayen Eduardo Galeano met à nu la réalité. Dans cette longue
conversation avec le journaliste danois Niels Boel, il passe tout au crible: la mondialisation,
la mémoire, l’identité culturelle, les luttes indigènes et...
le football.
Ce n’est pas un phénomène
nouveau mais une tendance qui vient de très loin. La mondialisation s’est
considérablement accélérée au cours des dernières
années suite au développement vertigineux des systèmes de communication
et des moyens de transport. Elle est aussi la conséquence de la non moins
vertigineuse concentration des capitaux à l’échelle mondiale. Mais
ne confondons pas la mondialisation avec «l’internationalisme». On peut
croire à l’universalité de la condition humaine, de nos passions, de
nos peurs, de nos besoins, de nos rêves… Mais le «gommage» des
frontières qui permet à l’argent de circuler librement est d’un tout
autre registre. Une chose est la liberté des personnes; une autre, la liberté
de l’argent.
Cette différence radicale apparaît clairement dans des lieux comme la
frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, qui n’existe pratiquement plus
pour l’argent et les marchandises, mais qui se dresse comme une sorte de mur de Berlin
ou de Muraille de Chine pour faire obstacle à la libre circulation des personnes.
L’autodétermination
alimentaire
Le
parfait symbole de la mondialisation, c’est le succès d’entreprises comme
McDonald’s, qui ouvre cinq nouveaux restaurants par jour aux quatre coins de la planète.
Il y a pour moi plus significatif que la chute du mur de Berlin. C’est la queue que
faisaient les Russes devant McDonald’s, sur la Place Rouge à Moscou, au moment
même où s’effondrait ce qu’on appelait le «rideau de fer»
qui, vu la manière dont il s’est écroulé, était plutôt
un rideau de papier. La «mcdonaldisation» universelle impose partout
de manger dans du plastique. Mais, en même temps, le succès de McDonald’s
met à mal l’un des droits fondamentaux de l’homme, le droit à l’autodétermination
alimentaire. Le ventre est une zone de l’âme. La bouche en est la porte. Dis-moi
ce que tu manges et je te dirai qui tu es. Se nourrir, c’est choisir une certaine
façon de manger. La manière de cuisiner est un aspect important de
l’identité culturelle. Elle ne dépend pas de la quantité de
nourriture. Elle compte énormément pour les peuples pauvres ou très
pauvres. Ils mangent peu ou presque rien, mais gardent des traditions qui font que
ce simple acte de manger peu ou presque rien se transforme en une sorte de cérémonie.
Contre
l’uniformisation
Le
meilleur du monde, c’est qu’il contient plusieurs mondes. Cette diversité
culturelle, qui est un patrimoine de l’humanité, s’exprime dans la façon
de manger mais aussi dans la façon de penser, sentir, parler, danser, rêver.
Il existe aujourd’hui une tendance à l’uniformisation accélérée
des modes de vie. Mais dans le même temps, les réactions de défense
s’amplifient: les partisans des différences s’affirment et méritent
d’être soutenus. Il faut faire ressortir les différences culturelles
et non pas sociales, pour que l’humanité reste polychrome et ne se fonde pas
en une seule couleur. Mais face à la déferlante de l’homogénéisation
obligatoire, si certaines réactions sont très salutaires, d’autres
relèvent parfois de la folie, comme le fanatisme religieux et diverses formes
d’affirmation désespérée de l’identité. Ce que je crois,
c’est que nous ne sommes absolument pas condamnés à un monde qui ne
nous laisserait qu’une seule alternative: mourir de faim ou mourir d’ennui.
De
l’identité en mouvement
L’identité
culturelle n’est pas un vase précieux sagement enfermé dans la vitrine
d’un musée. Elle est en mouvement, elle change sans cesse. Elle est en permanence
défiée par la réalité, elle-même en mouvement perpétuel.
Je suis ce que je suis, mais je suis, aussi, ce que je fais pour changer ce que je
suis.
La pureté culturelle n’existe pas plus que la pureté raciale. Par chance,
toute culture est le produit d’un mélange incluant des éléments
étrangers. Ce qui définit le caractère d’un produit culturel
— que ce soit un livre, une danse, une expression populaire, une façon de
jouer au football — ce n’est jamais son origine mais son contenu.
Une boisson typique de Cuba comme le daïquiri ne contient rien de cubain: la
glace vient d’ailleurs, de même que le citron, le sucre et le rhum. C’est Christophe
Colomb qui a importé le sucre des îles Canaries. Pourtant, il n’y a
rien de plus cubain que le daïquiri. Les churros andalous viennent d’Arabie,
les pâtes italiennes de Chine. Aucun produit ne peut être qualifié
ou disqualifié sur la base de sa seule origine. Ce qui compte, c’est ce qu’on
en fait, et dans quelle mesure une communauté peut se reconnaître dans
un symbole qui a à voir avec sa façon préférée
de rêver, vivre, danser, jouer, aimer. Le bonheur du monde vient de là:
de ces brassages incessants qui font naître de nouvelles réponses à
de nouvelles questions.
Il existe cependant, actuellement, une tendance certaine à l’uniformisation
— qui est le produit de la mondialisation à marche forcée. Cette tendance
est liée en grande partie à la concentration des pouvoirs entre les
mains des grands groupes de communication.
Un
espoir: Internet et les radios communautaires
Le
droit de s’exprimer — reconnu par toutes les constitutions — se réduit-il
au simple droit d’écouter? N’est-il pas, aussi, le droit de dire? Mais qui
a le droit de dire? Ces questions sont très profondément liées
aux dégâts que subit aujourd’hui la diversité culturelle.
Les espaces de liberté dans le monde de la communication se sont trop rétrécis.
Les groupes dominants de communication imposent non seulement une information manipulée
et déformée mais aussi une vision du monde qui tend à devenir
la seule possible. C’est comme si l’on réduisait les millions de facettes
des yeux d’un insecte aux seules deux facettes centrales.
Ce qui apparaît aujourd’hui comme l’innovation la plus prometteuse, c’est Internet.
C’est l’un des paradoxes qui alimente l’espoir. Internet est né de la nécessité
d’articuler les plans militaires au niveau mondial. C’est dire que le réseau
a été conçu pour servir la guerre et la mort. Or, il est aujourd’hui
le champ d’expression de multiples voix, hier à peine audibles. De nouveaux
réseaux de communication peuvent s’articuler grâce à cet outil.
Certes, Internet est également exploité à des fins commerciales
et de manipulation. Mais le réseau a ouvert des espaces de liberté
très importants pour la communication indépendante, qui a du mal à
se frayer un chemin dans d’autres médias comme la télévision
ou la presse écrite. Dans le domaine de la radio, la situation évolue
également favorablement. Le développement des radios communautaires
en Amérique latine encourage l’expression populaire. Parler aux gens n’est
pas la même chose que les écouter parler, écouter les voix qui
peuvent rendre compte de la réalité, quand elle peut être dite
et quand le peuple exerce son droit à la libre expression.
De
la fin et des moyens
Dans
la Grèce antique, on ne condamnait pas seulement le meurtrier mais aussi le
couteau. Quand un crime avait été commis, il était jeté
dans le fleuve. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne faut pas confondre les moyens avec
les fins. Le drame en Amérique latine ce n’est pas que la télévision
soit omniprésente, c’est que le modèle de la télévision
commerciale nord-américaine se soit imposé. Nous n’avons rien appris
du modèle européen d’une télévision orientée vers
d’autres fins.
Dans de nombreux pays européens, comme l’Allemagne, le Danemark ou les Pays-Bas,
la télévision remplit — certes moins qu’auparavant — une fonction culturelle
très enrichissante et importante en s’appuyant sur son statut de service public.
Ici, au contraire, en vertu du modèle nord-américain, est bon tout
ce qui peut faire vendre et mauvais tout ce qui ne fait pas vendre.
Les
luttes autochtones
L’une
des nombreuses forces secrètes, des nombreuses sources d’énergie que
recèlent les terres d’Amérique latine c’est leurs peuples, la renaissance
des mouvements autochtones et l’extraordinaire vitalité des valeurs que ces
mouvements incarnent. Ce sont des valeurs de communion avec la nature, des valeurs
communautaires de partage et non pas d’envie. Des valeurs qui viennent du passé
mais qui parlent au futur. Ces valeurs ont beaucoup à nous dire. Elles rencontrent
un large écho car ce sont des valeurs que l’humanité tout entière
se doit de retrouver car dans notre monde, au cours des dernières années,
les liens de solidarité ont été gravement affectés et
souvent rompus. Notre monde est centré sur l’égoïsme, le «sauve-qui-peut»
et le «chacun-pour-soi».
L’Homme
et la Terre
Cela
fait cinq siècles que l’Amérique latine a été domestiquée,
que la nature y a été séparée de l’Homme, enfin de ce
qu’on appelle l’Homme mais qui inclut en réalité les femmes et les
hommes. La nature d’un côté, les humains de l’autre. Le monde entier
a connu ce divorce.
Beaucoup d’autochtones condamnés à être brûlés vifs
pour idolâtrie étaient en fait ce qu’on appelle maintenant des écologistes.
Ils pratiquaient en leur temps la seule écologie qui me semble valable: une
écologie de communion avec la nature.
Communion avec la nature et esprit communautaire sont les deux clefs qui expliquent
la survie des valeurs indigènes traditionnelles, malgré cinq siècles
de persécutions et de mépris.
A l’origine et pendant des siècles, la nature était une bête
féroce qu’il fallait dompter. Une étrange ennemie, une traîtresse.
Maintenant que nous sommes tous «verts» comme une publicité mensongère,
qui est faite de mots et non de réalité, la nature est devenue quelque
chose que l’on se doit de protéger. Mais dans un cas comme dans l’autre, qu’elle
soit un objet de domination dont on peut tirer quelque gain ou un objet de protection,
nous en sommes séparés. Il nous faut retrouver le sens indigène
de la communion avec la nature. La nature ne se réduit pas au paysage, elle
est en nous, elle vit avec nous. Je ne pense pas seulement aux forêts mais
à tout ce qui touche à la conception sacrée que les indigènes
américains avaient de la nature et qu’ils ont toujours. Sacrée au sens
où tout ce que nous pouvons faire contre elle se retourne un jour contre nous.
Tous les crimes se transforment en suicides, comme le montre les grandes villes latino-américaines,
ces mauvaises copies des villes du monde développé où il est
pratiquement impossible de marcher et de respirer.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’air est empoisonné, l’eau
empoisonnée, la terre empoisonnée. Mais surtout où l’âme
est empoisonnée. Plaise au ciel que nous puissions nous ressourcer pour nous
guérir.
De
la mémoire comme catapulte
Dans
Jours et Nuits d’amour et de guerre, je me demandais si la mémoire pouvait
nous rendre heureux. Je n’ai toujours pas la réponse. Dans le roman d’une
écrivaine nord-américaine, il est question d’un arrière grand-père
qui rencontre son arrière-petit-fils. L’arrière grand-père n’a
plus aucun souvenir. Il est devenu «gaga». L’arrière-petit-fils,
lui, n’a pas encore de souvenirs car il vient de naître. En lisant ce roman,
je pensais «voilà le bonheur parfait». Mais je ne veux pas de
ce bonheur-là. Je veux un bonheur qui naisse de la mémoire et qui se
construise en se battant contre elle. Je veux un bonheur qui en sorte endolori, meurtri,
blessé mais qui y prenne sa source.
Autoportrait
Tous
mes livres sont difficiles à classer. Il est difficile de distinguer ce qui
est une fiction de ce qui n’en est pas une. Ce que je préfère, c’est
raconter. Je me vis comme un conteur. Je reçois et je donne. C’est un aller
et retour. J’écoute des voix et je les restitue sous forme de récit,
d’essai, de livres inclassables où tous les styles et tous les genres se rejoignent.
J’essaie de faire une synthèse qui aille au-delà des distinctions traditionnelles
entre le conte, l’essai, le roman, le poème, le récit, la chronique.
J’essaie de proposer un message global car je crois que le langage humain rend cette
synthèse possible.
Il n’existe pas de frontière entre le journalisme et la littérature.
La littérature est l’ensemble des messages écrits qu’une société
émet, quelle qu’en soit la forme. On peut toujours dire ce que l’on a envie
de dire, que ce soit en tant que journaliste ou en tant qu’écrivain. Le journalisme,
s’il est de qualité, peut produire de la très bonne littérature,
comme l’ont prouvé José Marti, Carlos Quijano, Rodolfo Walsh et beaucoup
d’autres.
J’ai toujours été journaliste et je n’ai jamais voulu cesser de l’être,
car une fois entrés dans ce monde magique de la rédaction, qui peut
nous en sortir? Le journalisme a ses vertus: il apprend à être concis,
à synthétiser, ce qui est très intéressant pour quelqu’un
qui veut écrire sur une foultitude de choses. Il oblige à sortir de
son micro-monde pour se plonger dans la réalité, danser au même
rythme que les autres. Il oblige à sortir de soi-même, à écouter.
Il a aussi ses défauts. Le premier, c’est l’urgence. Parfois, je peux buter
sur un mot et passer plus de trois heures à en chercher un autre. C’est un
luxe que le journalisme ne peut pas m’offrir.
Le
rêve et la vigilance
Ma
seule fonction est d’essayer de mettre au jour une réalité masquée,
de parler de ce que nous voyons et de ce qui reste caché. C’est la réalité
de la veille, c’est une réalité contrefaite, parfois menteuse, mais
aussi pleine de vérités méconnues ou rarement écoutées.
Aucune formule magique ne nous permettra de changer la réalité si nous
ne commençons pas par la voir telle qu’elle est. Pour pouvoir la transformer,
il faut commencer par l’assumer. C’est le problème en Amérique latine.
Nous ne pouvons pas encore la voir. Nous sommes aveugles de nous-mêmes parce
que nous sommes entraînés à nous voir avec des yeux qui ne sont
pas les nôtres. C’est pour cela que le miroir nous renvoie une tache opaque
et rien d’autre.
...
Et du football
Nous
tous, les Uruguayens, naissons en criant «but!». C’est pour cela qu’il
y a tant de bruit dans les maternités, tant de vacarme. Comme tous les enfants
de mon pays, j’ai voulu être footballeur. Je jouais milieu de terrain mais
je n’ai jamais été très bon car j’étais terriblement
maladroit. Le ballon et moi n’avons jamais pu nous comprendre. J’ai vécu une
histoire d’amour non partagé. En plus, j’avais une attitude désastreuse:
quand les adversaires avaient fait une belle partie, j’allais les féliciter,
ce qui est un péché impardonnable dans le contexte du football moderne. |