
L’irrigation sans dispositif de drainage a rendu les sols alcalins ou salins.

Inde |
En
Inde, la Révolution verte a peut-être enrichi le Pendjab, mais elle
ruine les terres et les petits paysans, acculés à s’endetter et à
migrer vers les villes.
Le soleil tombe sur
l’horizon lorsque Ram Pal commence à raconter son histoire. «Que la
terre s’ouvre et nous engloutisse! Mes quatre hectares sont stériles tellement
ils sont gorgés d’eau. Partout des mauvaises herbes. J’ai trois bouches à
nourrir et 1 100 dollars de dettes à rembourser». A 60 ans, ce paysan
du village de Kalawala, au Pendjab, en est réduit à aller en ville
pour faire des travaux de force payés à la journée.
Comme tant d’autres, il a été happé par la crise agraire. Dans
cet Etat du nord de l’Inde, l’un des plus riches greniers du pays, de nombreux paysans
risquent aujourd’hui de perdre tout moyen de subsistance. Lentement, les terres deviennent
stériles à cause des pratiques culturales employées pour doper
les rendements.
Au Pendjab, le revenu moyen a été multiplié par plus de sept
en 20 ans
Il y a 40 ans, l’Etat s’est lancé dans une révolution agraire visant
à accroître la productivité, la fameuse Révolution verte.
Il fallait absolument garantir la sécurité alimentaire du pays, et
donc réduire la dépendance de l’Inde à l’égard des importations
venues d’Occident, qui s’élevaient à 10 millions de tonnes en 1967.
Pendant les deux décennies qui ont suivi la Révolution verte, la productivité
agricole au Pendjab s’est accrue d’environ 6% par an. Au milieu des années
80, les rendements du blé et du riz avaient triplé.
Incontestablement, cette révolution a fait du Pendjab, où 70% de la
population active travaille dans l’agriculture et les secteurs voisins, l’un des
Etats les plus riches de l’Inde. Le revenu annuel par tête (en prix courants)
est passé de 60 dollars en 1980-1981 à 440 dollars en 1997-1998, soit
un niveau bien au-dessus de la moyenne nationale de 240 dollars.
Mais il y a un revers à cette prospérité. Toujours soucieux
de produire plus, les agriculteurs ont abusé des engrais chimiques et des
pesticides, changé les assolements et puisé sans réserve dans
les nappes phréatiques. Dès la fin des années 60, le père
de la Révolution verte, M.S. Swaminathan, avait tiré la sonnette d’alarme
(voir p. 36). «L’irrigation sans dispositif de drainage risque de rendre les
sols alcalins ou salins. Et l’usage excessif des pesticides et des herbicides peut
perturber l’équilibre biologique», avait-il prévenu devant le
Congrès de la science indienne en 1968.
Mais ses mises en garde n’ont pas été entendues. Aujourd’hui, les sols
sont en piteux état; le niveau des nappes phréatiques a baissé
dans les districts centraux; dans d’autres, les terres, mal drainées et subissant
des moussons très violentes, sont saturées d’eau. Et si aucun rapport
officiel n’a encore signalé que l’exode rural s’amplifiait ni que les rendements
déclinaient, plusieurs études récentes ont montré que
le taux de croissance de la productivité agricole était en baisse dans
la plupart des régions du Pendjab.
«La Révolution verte n’était pas une stratégie intégrale
mais au contraire très réductrice, estime Pramod Kumar, directeur de
l’Institut pour le développement et la communication, basé au Pendjab.
Les pratiques non durables auxquelles elle a donné lieu ont appauvri les sols
et les gens.»
Selon un rapport officiel, l’usage croissant des engrais chimiques (5 000 tonnes
utilisées en 1960-1961; 1,3 million de tonnes en 1998-1999) a provoqué
dans les sols de graves déficiences en oligo-éléments. De plus,
privées de matière organique, les espèces vivantes comme les
bactéries, les champignons ou les vers de terre, se sont faites beaucoup moins
nombreuses ou ont totalement disparu. «Puisque le sol a perdu son aptitude
naturelle à nourrir les cultures, il faut bien continuer à ajouter
des engrais!, s’exclame Jitender Pal Singh, agriculteur du district de Ropar. Et
bien sûr, le coût de production augmente.» Celui de la tonne de
blé a presque triplé en 12 ans, passant de 30 dollars en 1984-1985
à 80 dollars en 1997-1998.
Dans le même temps, le passage de cultures économes en eau, comme les
légumineuses, au blé et au riz a mis les nappes phréatiques
à rude épreuve. «Les paysans sèment le riz en mai pour
pouvoir récolter avant le 1er septembre, date à laquelle l’Etat cesse
de garantir les prix d’achat. Or, durant cette saison chaude, il faut beaucoup d’eau»,
explique S.P. Mittal, directeur scientifique de l’Institut de recherche central sur
la conservation des sols et de l’eau de Chandigarh, la capitale du Pendjab. De fait,
le niveau de la nappe phréatique a baissé d’un à trois mètres
sur plus de 75% du territoire de l’Etat.
Par ailleurs, le manque d’efficacité des infrastructures de drainage et les
moussons ont gorgé d’eau 2 350 kilomètres carrés de terres,
estime un rapport de 1999. Beaucoup de paysans ont ainsi été contraints
d’émigrer vers les villes où ils se font hommes de peine, ou de solliciter
l’aide de l’Etat en attendant que la terre retrouve sa fertilité, ce qui demande
plusieurs années.
Un million et demi d’hectares seraient déjà dégradés.
Si la tendance se poursuit, les rendements moyens par hectare vont décroître,
tandis que les engrais, toujours plus nécessaires, feront monter les coûts
de production. Une équation mortelle pour les petits paysans, qui possèdent
plus de la moitié des 1,2 million de fermes du Pendjab. Plusieurs enquêtes
ont montré que pour continuer à produire, la majorité des agriculteurs
du Pendjab s’endettent à court terme à des taux d’intérêt
très élevés. Du coup, en 10 ans, selon une étude réalisée
en 1999 par l’Université du Pendjab, le taux de suicide des paysans a quadruplé
alors qu’il baisse dans le reste de l’Inde.
Face à l’aggravation de la crise, diverses mesures ont été proposées.
Selon le très respecté S.K. Sinha, du Conseil indien de la recherche
agricole, l’une des plus urgentes serait de réduire la salinité des
sols. Il préconise aussi d’inciter les agriculteurs à choisir l’agriculture
biologique, à utiliser des engrais organiques et à réduire leur
dépendance à l’égard de cultures trop gourmandes en eau. |