Le Courrier

sommaire

d'ici...

Opinion

Notre planete

Education

Droits humains

Cultures

Medias

Entretien

dossier
2. Points chauds
|
Partager la terre, changer le monde | Pas si rose, la Révolution verte! | «Les paysans du Sud n’ont pas besoin des OGM»| La nouvelle alliance paysans-consommateurs| Les remous de la «déruralisation» chinoise| Biovillages: une révolution vraiment verte?|
Bangladesh: la culture bio prend racine

Kamal Mostafa Majumder, journaliste basé à Dacca.
photo
Des Bangladaises s’occupent des aubergines biologiques produites à la ferme.








photo
Bangladesh










photo

Chiffres clés, Bangladesh

Population:
127 millions (1999)
PNB/habitant:
370 $ (1999)
Pourcentage des actifs
agricoles par rapport à la population active totale:
56% (2000)
73% (1980)
Part de l’agriculture dans le PIB:
21% (1999)
50% (1980)

Sources: Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Banque mondiale.
Même les paysans les plus pauvres le découvrent: non seulement l’agriculture biologique est rentable, mais elle est meilleure pour la santé et leur permet de mieux contrôler les semences et les ressources génétiques.

Autrefois, les rizières de Mohammad Reazuddine étaient infestées de nuisibles. Et il avait beau ne pas lésiner sur les pesticides et les engrais, les rendements baissaient. Mais tout cela, c’est du passé. Aujourd’hui, il a tourné la page du tout chimique et ses récoltes s’améliorent. A 60 ans, ce père de sept enfants du district de Tangail, au nord-ouest de Dacca, a retrouvé confiance en l’avenir.
Reazuddine est l’un des quelque 25 000 paysans du Bangladesh qui ont adhéré au Nayakrishi Andolon. Créé pour aider les agriculteurs après les terribles inondations de septembre 1988, ce mouvement ne se limite pas à préconiser une agriculture plus bio. Il propose aussi de donner un rôle accru à la communauté locale et exploite les savoirs traditionnels autant que les innovations scientifiques.
«Disons-le tout net: l’agriculture n’est pas l’industrie, lance Farhad Mazhar, coordinateur de l’ONG fer de lance du mouvement, l’U
BINIG (Recherche stratégique d’alternatives de développement). C’est un mode de vie, une pratique culturelle. Notre mouvement veut cultiver une relation plus heureuse avec la nature.»
La catastrophe de 1988 a amené l’U
BINIG à entreprendre une vaste enquête sur l’impact de l’agriculture moderne introduite en Asie 30 ans plus tôt, avec la Révolution verte et son quarté gagnant: engrais chimiques, pesticides, semences à haut rendement, irrigation. Cette étude a mis au jour l’appauvrissement des sols, l’accroissement régulier de l’usage des engrais et toute une série de problèmes de santé et de nutrition. Elle a aussi révélé que les populations locales de poissons s’étaient réduites en nombre et en diversité, et que les variétés de riz à haut rendement ne produisaient pas assez de biomasse pour nourrir le bétail.

Il n’a pas toujours été facile de convaincre les paysans
C’est cette chaîne écologique globale que le Nayakrishi Andolon entend restaurer peu à peu. Son credo: supprimer les pesticides, introduire la polyculture et la rotation des cultures pour stimuler la fertilité des sols, conserver localement les semences et les ressources génétiques.
Mais convertir les paysans n’a pas toujours été facile: «Au début, quand les membres de l’UBINIG nous disaient d’abandonner les produits chimiques, nous les prenions pour des cinglés, avoue Rekha Begum, du village de Kandapara. Ils nous ont soutenu que nous pouvions fertiliser le sol avec du compost et nous ont appris à le préparer. Nos rendements étaient un peu moins élevés que ceux des autres, mais, quand nous avons comparé le coût de leurs produits chimiques et de notre compost, nous avons découvert qu’au total, nous étions gagnants.»
Dès le début, le mouvement a attiré les paysans les plus pauvres. Ceux qui cultivent moins d’un demi-hectare constituent près de 75% de ses membres. Ils ont en général été forcés de vendre de la terre parce qu’ils ne pouvaient plus se payer assez d’engrais ni de pesticides, dont les prix ne cessent de grimper. Au lieu de leur faire visiter des fermes modèles, l’U
BINIG travaille avec eux dans les champs, et organise des stages de formation et des réunions. Les paysans ont appris à soigner les sols en y réintroduisant des nutriments naturels, comme le compost à base de lys d’eau.

Le contrôle des semences est un enjeu vital
Ils ont augmenté les rendements de la canne à sucre en l’associant avec des plantes qui fixent l’azote, comme les lentilles et les haricots. Ils ont remis en culture certains types de légumineuses, d’oléagineux et de céréales jadis courants. Les variétés de riz indigènes ont réapparu, ainsi que les plantes grimpantes, qui représentent dans certains endroits jusqu’à 40% de l’alimentation. Certaines variétés de poissons sont revenues, et la production s’est redressée, assurant aux familles une plus grande sécurité alimentaire. Selon une étude du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le nombre de têtes de bétail a augmenté de 100 à 200% là où les pratiques du Nayakrishi ont cours, et le revenu monétaire de 50 à 200%. La polyculture s’est avérée trois fois plus productive que les monocultures.
Pour les communautés paysannes, le contrôle des semences est un enjeu vital. Les agriculteurs du Nayakrishi n’ont rien contre les variétés à haut rendement s’ils peuvent collecter et conserver les semences. C’est ce qu’ils font dans des centres collectifs. Quand viennent les semailles, les graines sont remises gratuitement aux agriculteurs, qui doivent en reverser le double au centre de leur village, sauf si la récolte est mauvaise. Ces centres gérés par la communauté, véritable police d’assurance contre la destruction des semis par les intempéries, ont créé des liens forts entre les paysans. Les femmes, avec leur savoir sur la conservation et la germination des graines, y jouent un rôle clé. Et la biodiversité s’accroît. Un institut central des ressources génétiques abrite une collection stupéfiante: 1 036 variétés de 356 espèces de céréales, légumes, fruits, arbres, plantes grimpantes et arbustes.
Contre toute attente, sans soutien national notable, l’agriculture biologique progresse. Des cultivateurs, qui possèdent un peu plus de terre, commencent à s’y intéresser et ces méthodes sont reprises par de petites ONG dans tout le pays. Un réseau est en voie de création au Népal, en Inde et au Pakistan. «Le mouvement a su établir des liens avec les ingénieurs agronomes, estime le P
NUD. Et la pratique du Nayakrishi a suscité une réflexion critique dans la pensée agricole établie.»
De plus, les produits biologiques ont acquis la réputation d’être plus nourrissants et se vendent plus cher sur les marchés locaux. Chaque année, les visiteurs affluent à une foire où ils peuvent obtenir des informations de première main sur le Nayakrishi. Selon le PNUD, «outre les gains écologiques, ses effets les plus importants ont été de redonner confiance aux communautés paysannes». Aujourd’hui, le coordinateur de l’U
BINIG, Farhad Mazhar, appelle l’Etat à appuyer le mouvement. «Le Bangladesh est pauvre sur le plan économique, mais riche sur le plan écologique, souligne-t-il. Si nous parvenions à conserver et à développer cette richesse écologique, nous serions capables de nourrir l’Europe.»

Top