
En 1999, les attentats racistes de David Copeland, en Angleterre, ont fait plusieurs
morts. Le terroriste avait trouvé la recette de ses bombes sur le Net.

Hommes blancs cherchent femmes blanches.
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Fantasme
et réalité
Associant
l’intimité et la distance, le cybermonde offre un nouvel espace d’activité
aux racistes. Ils ont commencé par adresser des mail bombs, ces courriers
envoyés en masse pour bloquer une boîte aux lettres électronique,
ou par déverser une cargaison de messages publicitaires pour saturer les systèmes
informatiques de leurs victimes. Actuellement, ils utilisent le numérique
pour offrir à leurs semblables le «plaisir» d’une violence raciste
simulée. Jusqu’à ce que la police intervienne, le site Skinheads USA
affichait la photo d’un jeune homme noir, visage plaqué au sol, en train d’être
battu et frappé à coups de pied. En brouillant la frontière
entre réalité et fantasme, ce type de violence est difficile à
saisir, et d’autant plus dangereux.
La cyberculture a aussi redonné vie au «juif international». La
dimension universelle d’Internet est une aubaine pour l’idée de complot mondial,
composante historique de l’antisémitisme. Les produits «traditionnels»
de l’imaginaire raciste circulent aujourd’hui plus que jamais.
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Le
racisme sur Internet prend de nouvelles formes: de brillants experts y font désormais
cause commune avec les skinheads. Ces nouveaux réseaux sont-ils encore plus
dangereux?
Gueule de bois. Après
avoir encensé Internet, ce Nirvana numérique où allaient s’épanouir
la démocratie et la liberté d’expression, on découvre sa face
cachée: non seulement les racistes et les xénophobes y diffusent leur
propagande, mais ils y construisent aussi des réseaux internationaux pour
affûter leurs armes et leurs haines. Or, si une avalanche d’articles au ton
horrifié dénonce la marée montante des documents racistes en
ligne, on continue à éluder la question de fond: avec Internet, le
racisme prend-il de nouvelles formes?
La littérature actuelle s’intéresse quasi exclusivement au nombre de
sites Web, forums de discussion et autres chats qui relayent dans le cyberespace
les messages d’organisations comme le Ku Klux Klan, la Résistance aryenne
blanche ou le Parti national britannique. Au milieu des années 90, ces organisations
ont été les premières à s’emparer d’Internet, ce média
non contrôlé et accessible à faible coût. C’est certain:
il existe de plus en plus de sites et de forums, mais bien malin celui qui pourrait
avancer un chiffre. Pour enquêter sur le cyberracisme, il faut être à
la fois fin limier, détecteur de mensonges et déchiffreur de codes
secrets. Car les documents en ligne se croisent comme dans un bal numérique,
où l’on avance masqué. Et au rythme où les pages vont et viennent,
se limiter à compter et à recompter les adresses Web n’a guère
de sens. Tous les experts sont cependant d’accord sur un point: il existerait plusieurs
centaines de sites racistes, peut-être jusqu’à 3 000.
Le débat sur le cyberracisme s’est focalisé sur la censure: on a dit
que les fournisseurs d’accès à Internet pourraient refuser ce triste
usage de leurs serveurs en installant des filtres qui bloqueraient l’ouverture des
principaux sites racistes. Mais il est pratiquement impossible de réglementer
le réseau tout entier. Condamnée par les partisans de la liberté
d’expression et brouillée par la difficulté de tracer les limites du
«moralement acceptable à dire», la discussion sur la censure s’est
enlisée. Pendant qu’on polémique, ou oublie le problème crucial:
qu’est-ce qui attire les gens dans l’univers raciste d’Internet?
«Etre fier d’etre blanc, dans le monde entier»: voilà le slogan
avec lequel, le 27 mars 1995, l’Américain Don Black a lancé Stormfront,
le premier et le plus célèbre des sites racistes. Cet ancien membre
du Ku Klux Klan a gagné ses galons informatiques aux frais du contribuable,
dans une prison fédérale du Texas: on l’y avait mis au travail obligatoire
sur l’ordinateur de la cabine radio, un TRS-80.
Une
idée du Blanc qui unit les nationalismes de tous bords
Après
sa libération, Black a utilisé ses nouveaux talents pour monter un
réseau international autour d’une idée de la race qui fédèrerait
les racismes locaux. On peut ainsi lire dans un e-mail adressé à Stormfront:
«Je suis un jeune Américain blanc de 20 ans. Mes racines sont depuis
300 ans en Amérique du Nord et plongent en Europe, Normandie, France. Eh bien,
je suis fier d’apprendre qu’il existe une organisation de promotion des Blancs.»
En utilisant Internet, les racistes comme Black visent avant tout à répandre
une idée du «Blanc» capable d’unir les nationalismes du Vieux
Monde (comme ceux d’Europe occidentale ou de Scandinavie) et les diasporas blanches
du Nouveau Monde (Etats-Unis, Canada, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande
et certaines régions d’Amérique du Sud). Cette idée du «Blanc»
exalte une généalogie raciale fabriquée et en grande partie
alimentée par des internautes.
En tant que technologie de la mondialisation, Internet peut relier les cultures entre
elles. Mais dans sa composante raciste, il diffuse au contraire une idéologie
de séparation des races, pour créer des «forteresses blanches»
dans le monde virtuel. Les racistes établissent ainsi à vive allure
de nouvelles connexions entre les sites d’extrême droite d’Amérique
du Nord, d’Europe occidentale et de Scandinavie, même si ceux des Etats-Unis
restent les plus sophistiqués et les plus actifs.
Reste à savoir combien d’individus sont entraînés dans le racisme
militant par Internet. Alex Curtis, le «loup solitaire de la haine» de
San Diego (comme il s’est lui-même rebaptisé), met en ligne le magazine
extrémiste Nationalist Observer. Il s’est récemment vanté de
«toucher chaque semaine plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de racistes
comptant parmi les plus radicaux de la planète». Pour autant, il ne
faudrait pas surestimer le problème. Le monde compterait au total entre 5
000 et 10 000 internautes racistes blancs réguliers, répartis en 10
à 20 groupes. Impossible, là encore, d’offrir mieux qu’une hypothèse
raisonnable. Les demandes de consultation d’une page Web, par exemple, ne proviennent
pas toutes de «sympathisants»: il y a aussi des adversaires, des agences
de surveillance, des chercheurs. L’important, c’est que ces maigres effectifs sont
très actifs.
Ils utilisent bien sûr Internet pour recruter, mais cherchent aussi à
relier les formes «virtuelle» et «réelle» du militantisme.
La page Web RaceLink donne par exemple une liste détaillée de contacts
dans le monde. L’Aryan Dating Page (actuellement affichée sur Stormfront)
est un service d’annonces matrimoniales pour racistes blancs. La plupart des annonceurs
sont Américains, mais certaines demandes viennent de pays comme le Brésil,
le Canada, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, le Royaume-Uni, la Slovaquie
et l’Australie, et il y a aussi des Blancs d’Afrique du Sud.
Galerie
de portraits de militants racistes en ligne
Consulter
ces petites annonces est intéressant, car les visages qu’on y voit ne ressemblent
pas du tout à l’archétype du «raciste». Il y a très
peu de Skinheads portant des tatouages nazis. Ces racistes esseulés, en général
d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, sont étonnamment prosaïques.
Prenons Cathy, 36 ans, qui réside en Pennsylvanie. Cet Etat n’a vraiment rien
d’un melting pot interethnique. Pourtant, Cathy «aspire désespérément
à passer dans une zone BLANCHE». Sur la photo, elle porte strass et
boucles d’oreille scintillantes: «Cette photo est un peu exagérée,
précise-t-elle. Quand je m’habille, je ressemble à une princesse aryenne.
Mais en fait, je suis comme les autres.» Ou bien Debbie, 19 ans, de Nouvelle-Angleterre,
qui écrit: «Je suis une jeune femme du Pouvoir blanc qui cherche quelqu’un
de vraiment dévoué au Pouvoir blanc. J’aimerais parler avec des hommes
qui ont les mêmes valeurs que moi».
Côté hommes, les petites annonces livrent une galerie de portraits tout
aussi inattendue. Frank, 48 ans, divorcé, parent isolé à Palo
Alto (Californie), écrit: «Aujourd’hui, je suis un père responsable.
J’ai mes idées mais je me tiens tranquille, sauf si on me provoque. J’ai des
tatouages et je suis à fond pour la race aryenne. Donc, mesdames, j’espère
avoir bientôt de vos nouvelles». Frank se présente ici comme une
sorte «d’homme à la page» raciste. John Botti, 25 ans, de Los
Altos se donne un tout autre profil: celui d’un esprit «brillant» et
«bien parti pour réussir». «Je cherche une personne conservatrice
et jolie en diable, écrit-il. Et, très important, avec une éducation
de qualité.» Voilà les images du fascisme à l’ère
numérique: elles ne ressemblent guère à celles du passé.
Celle de Max, 36 ans, est particulièrement révélatrice. Ce Canadien,
qui se présente comme «un militant de longue date du mouvement»,
énumère ainsi ses centres d’intérêt: l’anthropologie,
l’humour des Monty Python, l’histoire du Titanic, la musique celtique et la reconstitution
de scènes de la guerre de Sécession. Max a choisi de présenter
une photo où il pose devant son ordinateur: c’est l’image même de la
compétence technologique. Dès que je l’ai vue, elle m’a frappé
comme une illustration parfaite du nouveau visage du racisme.
Mais ces portraits postmodernes laissent transparaître des identités
fragmentées et multiples, peu faites pour la discipline de l’extrémisme
politique du «monde réel». Dans cet univers en flux perpétuel,
l’engagement raciste s’éteint-il aussi vite que l’ordinateur? Certaines données
suggèrent que les cyberracistes ont des rapports assez chaotiques avec le
Pouvoir blanc. L’Américain Milton J. Kleim, par exemple, qui s’était
autoproclamé «nazi numéro un du Net», a abjuré sa
foi politique presque du jour au lendemain.
Les
cyberracistes se déchirent encore plus
L’engagement
de Kleim a commencé en 1993 sur Usenet, un réseau de forums de discussion,
quand il était étudiant. Mais il n’a jamais réellement rencontré
un membre du mouvement raciste avant 1995. Moins d’un an plus tard, il abandonnait
totalement le mouvement. Interviewé par e-mail, il explique: «Le départ
a été très dur. […] Je suis devenu, au fond, une “non-personne”.
Je n’ai pas vraiment été dénoncé. […] J’ai seulement
reçu deux ou trois coups de fil d’insultes, de la part d’adhérents
mécontents… Mais le plus triste, c’est que mon passage dans le mouvement a
été l’époque la plus exaltante de ma vie. En fait, j’ai quitté
le national-socialisme pour la misanthropie.» La culture raciste donnait à
Milton Kleim le sentiment d’avoir un but dans l’existence, une identité en
ligne, et une solution temporaire à son mal de vivre. Ce même sentiment
transparaît souvent lorsqu’on interviewe des cyberracistes.
Il n’y a pas que l’engagement de l’internaute qui soit fragile: les réseaux
virtuels le sont aussi. Dans le «monde réel», chaque groupe se
constitue généralement autour d’un chef charismatique. Celui-ci décide
de forger des alliances, mais elles sont généralement brèves,
car des luttes de pouvoir opposent les dirigeants. Dans le cybermonde, ces affrontements
semblent survenir plus vite encore. Pour une bonne raison: la fréquence des
échanges raccourcit la temps qui s’écoule avant l’explosion. La terrible
querelle en ligne entre Harold A. Covington du National Socialist White People’s
Party et William L. Pierce de la National Alliance est peut-être le meilleur
exemple de ce syndrome. Méditant sur «l’avenir de l’Internet blanc»,
Covington écrit: «Internet est exploité perfidement, tragiquement,
par une nuée scandaleuse de “racistes” bidons ou cinglés. […] Il est
à mon avis trop tôt pour mesurer à quel point la démence
accompagne, contrarie et affecte l’impact du travail politique sérieux. C’est
comme chercher de l’or dans un égout. Les ordures toxiques et l’or sont charriés
ensemble, et la question est de savoir combien d’or un individu peut extraire avant
d’en être détourné par la puanteur et les miasmes, ou de perdre
connaissance, de tomber dans l’égout et de devenir lui-même une ordure».
Le cyberracisme ne lancera pas un mouvement mondial de masse. En ce sens, les nouveaux
émules du fascisme et du nazisme ne jouent pas dans la même catégorie
que leurs «ancêtres». Mais l’important n’est pas leur nombre. S’il
reste assez faible, gardons-nous d’y voir un réconfort. Car de quelle nature
est la menace? Le vrai danger pourrait être, à l’ère numérique,
la multiplication d’actes terroristes isolés d’inspiration raciste. La série
d’attentats à la bombe commis à Londres en 1999 par David Copeland
– qui avait trouvé sa «recette» de «bombe à clous»
sur Internet – préfigure peut-être la forme que prendra la violence
raciste du nouveau millénaire. Ce genre de crimes est le fait d’individus
dont les premiers contacts avec le racisme politique passent par un ordinateur. |