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Repères historiques

Francisco Diaz: «catalyser et non diriger»

Leçons de survie

Claudia Mojica, journaliste indépendante au Guatemala.
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Des habitants du quartier pauvre d’El Mezquital creusent une tranchée pour installer des canalisations d’eau.





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Guatemala





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Les associations visent aussi à protéger les enfants, cibles privilégiées de la misère.




Repères historiques

1954. Un coup d’Etat soutenu par la CIA renverse le gouvernement de Jacobo Arbenz Guzmán.
1962. Création des premiers mouvements de guérilla.
1966-1984. Guerre de contre-insurrection. Les quatre mouvements de guérilla s’unissent et forment l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG).
1986. L’élection de Vinicio Cerezo à la présidence marque un retour aux lois civiles. Les violences continuent au milieu de fréquents signalements de tortures et de meurtres commis par l’aile droite des escadrons de la mort.
1993. Le président Serrano impose la loi martiale mais est contraint à l’exil. Retour graduel à la loi constitutionnelle et premiers efforts d’enquête sur les violations passées des droits humains.
1994. Les Nations unies créent la Mission de vérification des droits humains au Guatemala (Minugua).
29 décembre 1996. Signature d’un traité de paix entre le gouvernement et l’URNG, sous les auspices de l’Onu.
1999. La Commission de clarification historique publie son rapport, sous l’égide de l’Onu.
2000. Le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan, recommande la prolongation de la mission de la Minugua jusqu’en décembre 2001. Le gouvernement reconnaît la responsabilité de l’Etat pour un très petit nombre de massacres, d’exécutions et de disparitions pendant la guerre civile. Il donne son accord pour octroyer des compensations aux proches des victimes d’abus.




Chiffres clés

Population:
11,1 millions (1999)
PNB/habitant:
1 660 $ (1999)
Evolution annuelle
du PNB/habitant:
1,7 % (1990-98)
Espérance de vie
à la naissance:
64 ans (1998)
Taux d’analphabétisme
des adultes:
32,7 % (1998)

Sources: Banque mondiale, PNUD.


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Maria del Carmen, membre de la coopérative COIVIEES.
A Ciudad Guatemala, les associations du quartier d’El Mezquital contribuent à améliorer les conditions de vie. Les mesures prises comptent parmi les plus efficaces qui aient vu le jour dans la capitale.

Dans sa première édition quotidienne, le premier jour de l’année 2001, un journal de la capitale du Guatemala titrait: «Trois jeunes gens tués par des voyous à El Mezquital». La nouvelle n’aura pas étonné grand monde. Le nom d’El Mezquital, comme ceux des autres quartiers populaires de la plus grande ville d’Amérique centrale, est associé à l’extrême pauvreté et à la délinquance.
Situé à la lisière sud de la capitale, le quartier d’El Mezquital comprend six secteurs appelés asentamientos (le terme désigne pudiquement des «zones d’implantation»). Sa population, évaluée à plus de 120 000 habitants, est constituée surtout de sans-emploi et de gens qui, à l’image de 43 % des Guatémaltèques, travaillent au noir. Dans le centre du quartier, desservi par les transports publics et où l’on trouve des petits commerces, les rues asphaltées desservent des maisons en dur, construites sur fonds publics, dans les années 80, pour reloger les victimes d’un séisme. Mais sur les «zones d’implantation» l’habitat spontané et insalubre domine.
Initialement, les terrains occupés illégalement ne bénéficiaient d’aucune aide de la municipalité. Cela a incité les habitants à mener des actions communautaires dont l’efficacité est aujourd’hui largement reconnue. Même les habitants relogés par l’Etat, déterminés à ne plus dépendre des maigres subsides publics, ont participé à la création d’associations qui offrent quelques services élémentaires.
«Quand nous avons créé notre coopérative, en 1990, nous n’étions que 35 membres. Aujourd’hui nous sommes plus de 1 600», raconte Juana de Jesús Padilla, femme au foyer et membre de la coopérative intégrale de l’habitat Effort et Espérance (COIVIEES). La coopérative a pour but la légalisation de l’occupation des terrains et la collecte de fonds destinés à la construction de logements.
«A l’époque, nous n’avions pas l’eau, se souvient-elle. Il fallait laver le linge dans la rivière et acheter l’eau potable, acheminée par camion. Beaucoup d’enfants souffraient de maladies intestinales.» Avec les dons d’ONG et d’organismes d’Etat, la collectivité a mené à bien un projet d’alimentation en eau, sous la responsabilité de la COIVIEES. Les premiers fonds ont servi à construire trois puits, à installer des canalisations et une centrale de traitement des eaux. Du personnel qualifié a été embauché, mais de nombreux habitants ont également offert leurs services à titre bénévole. María Elizabeth Mijangos, présidente du comité de direction, communique quelques chiffres: «Les puits fournissent en moyenne 57 000 m3 d’eau par mois à 2 600 ménages. Nous facturons le mètre cube un quetzal (1 quetzal = 0,13 $) au lieu de trois, dans certains quartier, gérés par la municipalité.»
La COIVIEES a aussi pris en charge le ramassage des ordures, effectué par un camion. La cotisation mensuelle est de 15 quetzales (1,95 $), soit 5 quetzales de moins que le tarif moyen en vigueur dans la capitale.
L’Association des habitants pour l’amélioration du quartier d’El Mezquital (AVEPROCOMEZ) a été fondée en 1989. Son secrétaire, David Luna, se souvient qu’il y a six ans, le directeur du dispensaire El Mezquital annonçait la fermeture du centre qui ne remplissait plus les conditions minimales d’hygiène et de sécurité et qui, mal protégé, était souvent pillé par des bandes de voyous. Héctor Gutiérrez, ingénieur et président d’AVERPROCOMEZ, raconte: «Nous avons organisé des tombolas et des quêtes. D’abord pour ériger un mur d’enceinte. Puis, nous avons eu l’idée d’investir les fonds récoltés dans un projet qui nous permettrait d’assurer notre autofinancement et de poursuivre les activités du centre médical.»
Aujourd’hui, un parking public jouxte le dispensaire. «Cet endroit était une décharge, explique Jacinto González, vice-président de l’association. On a mis six mois à défricher le terrain et à le niveler.» Chacune des 35 places du parking se loue 90 quetzales (11,7 $) par mois ou 5 (0,65 $) par jour. Les bénéfices servent à l’entretien du centre médical et à salarier un vigile.
Avec sa pelouse plantée d’arbres et de rosiers, le dispensaire rénové forme une petite oasis au milieu de la circulation et de la pollution. «Nous recevons environ 2 400 patients par mois, explique le docteur Walter Méndez. La consultation et les médicaments sont gratuits.» Bien que le dispensaire appartienne au ministère de la Santé, «presque tout ce que vous voyez ici a été obtenu grâce aux initiatives d’AVEPROCOMEZ. De tous les dispensaires de la capitale, je suis convaincu que celui-ci dispose des meilleures infrastructures.»
Les recettes du parking ont aussi permis l’achat de meubles affectés au tout récent Institut d’enseignement public secondaire, qui avait été livré vide aux professeurs nommés par le ministère de l’Education.
A El Mezquital, la sécurité reste le point noir: «Nous courons tous le risque d’être attaqués dans la rue ou chez nous, et la police ne fait rien», se plaint José Luis Gutiérrez, qui habite l’une des rues les plus dangereuses du quartier. Les maras (bandes de jeunes délinquants) ne sont pas l’apanage d’El Mezquital: selon une étude récente, il en existerait 90 dans la capitale. En 1999, 4 000 de leurs membres, issus en majorité de quartiers populaires, ont été arrêtés et inculpés de consommation et de trafic de drogue, de détention illicite d’armes, d’assassinat, de viol et de vol.
Le père Demsey Luarca, curé de la paroisse Dios Con Nosotros (Dieu avec nous), partage ces préoccupations: «Les enfants qui fréquentent notre école sont des proies faciles pour les voyous. Ils les attendent à l’entrée ou à la sortie de l’école et les dépouillent du peu d’argent qu’ils ont et même de leurs vêtements. »
Parce que tous ses efforts pour obtenir une plus grande aide de la police restaient vains, le père Demsey a voulu mettre en place un système de surveillance qui fonctionne dans des quartiers voisins, où les résidents donnent l’alerte en sifflant quand ils soupçonnent la présence de délinquants. Mais cette initiative n’a rien donné parce que, selon le prêtre, «les gens redoutaient les représailles des voyous».
La confiance de la population envers l’antenne locale de la police civile nationale et de ses six agents semble très limitée, ce qui reflète la situation nationale. La jeune force de police, créée en 1997 à la suite des accords de paix passés par le gouvernement avec la guérilla, manque encore d’expérience et d’équipement pour garantir la sécurité.
Pour améliorer leur avenir, les résidents d’El Mezquital comptent d’abord sur eux-mêmes. Après sa journée de travail, Jacinto González, un petit commerçant, participe souvent à des activités communautaires telles que le nettoyage et la mise en peinture de la façade de l’école. «Donner de l’argent, c’est bien, explique-t-il, mais une heure de notre temps a encore plus de prix.»
En dépit d’inévitables problèmes de fonctionnement ou de conflits internes, les associations attirent toujours de nouveaux membres. «J’ai 67 ans, nous dit Juana de Jesús, mais j’ai l’impression d’en avoir 15. Tant que je pourrai, je continuerai à travailler pour la coopérative.»




Francisco Diaz*: «catalyser et non diriger»

Le plus important des facteurs de réussite d’El Mezquital est que la population elle-même avait profondément conscience de vivre dans des conditions intolérables. Ce sentiment était d’autant plus fort que les habitants, venus des campagnes ou, le plus souvent, enfants de parents qui en étaient venus avaient un désir aigu de s’assimiler à la population urbaine. Leurs représentants affirmaient leur volonté de faire de leur bidonville une ville à part entière, en transformant son aspect physique comme en y créant des services urbains minimaux. Cette disposition est ancienne; la soif de changement des Guatémaltèques, toujours réprimée, est inscrite dans leur Histoire.
L’Etat, accaparé par la guerre, était non seulement incapable de répondre, institutionnellement et matériellement, à ce désir mais réprimait même toute initiative populaire: elle ne pouvait émaner, à ses yeux, que de ses adversaires. Or, cette absence d’Etat aiguisait la volonté de changement des habitants d’El Mezquital parce qu’elle leur libérait un champ d’action. Paradoxalement, la déstructuration générale de la société guatémaltèque favorisait l’émergence de formes de structurations autonomes.
Les agences humanitaires enfin, principalement l’Unicef et Médecins sans frontières au départ, en 1986, ne venaient pas pour diriger en imposant leurs solutions mais pour catalyser un mouvement initié avant leur intervention. Ils n’arrivaient pas dans un vide institutionnel: les habitants d’El Mezquital avaient déjà élu, plus ou moins démocratiquement, leurs représentants, en dehors de tout processus électoral officiel.
Les dirigeants des organisations populaires n’ont pas de profil type. Ils peuvent être des meneurs naturels, des habitants qui ont eu un parcours syndical ou politique, voire des gens très simples, presque effacés. Leur dévouement n’est pas et ne peut être sans bornes. Les intérêts personnels, les luttes de pouvoir, voire les détournements de fonds sont inévitables, comme dans toute entreprise collective, mais plutôt moindres qu’ailleurs.
Les limites du type d’auto-organisation populaire qui s’est développé à El Mezquital tiennent plutôt à l’ambiguïté des relations qui s’instaurent entre les autorités officielles et les organisations locales. Les premières apprécient que les secondes les soulagent d’une partie de leurs charges et encadrent des quartiers explosifs. Le pouvoir municipal va ainsi jusqu’à «sous-traiter» très officiellement, d’autant que l’implication de donateurs étrangers confère aux activités de ces organisations locales une sorte de caution. Mais aucun pouvoir, municipal ou étatique, ne voit d’un bon œil des organisations autonomes s’affirmer jusqu’à devenir des contre-pouvoirs: il s’efforce de les contrôler et de les freiner.
Le coût financier de ce type d’auto-développement urbain est lourd. La Banque mondiale, arrivée plus tard, chiffre à 1 300 dollars par famille l’investissement entre 1994 et 1997. Enfin, les intervenants étrangers doivent faire preuve de beaucoup de persévérance et de modestie dans leurs comportements comme dans leurs objectifs. Il leur faut accepter que ce qu’ils vont vivre, c’est la vie, avec ses hauts mais aussi ses bas…

* Responsable eau, hygiène et assainissement à Médecins sans frontières; a travaillé pendant dix ans avec les organisations populaires d’El Mezquital.

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