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Repères historiques

En remontant la vallée de Jalrez
Alain Boinet, directeur de l’association Solidarités.
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L’assemblée du village débat et prend les décisions.








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Afghanistan





«Le gouvernement
doit naître du pays»

José Martí, homme politique et écrivain cubain (1853-1895)









Chiffres clés

Population:
25,9 millions (1999)
PNB/habitant:
n.d. (1999)
Evolution annuelle
du PNB/habitant:
n.d. (1990-98)
Espérance de vie
à la naissance:
46 ans (1998)
Taux d’analphabétisme
des adultes:
65 % (1998)

Sources: Banque mondiale, PNUD.
Malgré la guerre et l’effondrement du pouvoir central afghan, un responsable humanitaire constate que les structures traditionnelles maintiennent la cohésion sociale des villages.

Cinq heures du matin. Le jour se lève sur la vallée de Jalrez. Au pied des pentes rocailleuses, couronnées de hauts sommets enneigés, un ruban de verdure se déroule sur cinquante kilomètres. Nous dépassons des groupes de femmes aux tenues colorées et des enfants derrière leurs moutons. Des cratères de bombes meurtrissent encore le sol, des drapeaux flottent au vent, à la mémoire des «shahids», les martyrs de la guerre contre les Soviétiques. Bientôt apparaît le village de Doabi, qui compte 80 familles.
«Asalamaleikoum...» Hadji Amin, le khan, l’équivalent du maire, nous accueille avec chaleur. On évoque le problème du moment: la sécheresse. Vingt-deux des 180 villages de la vallée connaissent une grave pénurie. 10 000 personnes pourraient être contraintes à l’exode sur les 50 000 que compte la vallée. Après 20 ans de conflit, il n’existe aucune structure d’Etat capable de prendre des mesures d’urgence. L’aide repose sur la seule initiative des villages et sur les liens qu’ils ont tissé avec les organisations humanitaires, comme Solidarités, présente depuis des années, avec des ingénieurs agronomes.
La sécheresse frappe les cultures non irriguées. Hadji Amin a entendu parler d’un mouvement d’exil qui s’amplifierait. Des centaines de familles arriveraient chaque jour dans les camps de réfugiés à la frontière pakistanaise, ou à Herat, proche de l’Iran. Pour certaines d’entre elles, une expérience douloureuse se répète. Au plus fort de la guerre, jusqu’à 6 millions d’Afghans, sur une population totale estimée à 16 millions, auraient fui leur pays. Aujourd’hui, 2,6 millions sont toujours réfugiés au Pakistan et en Iran.
Malgré la gravité de cette nouvelle crise, la population s’organise pour faire face. C’est sans doute la seule constante dans l’histoire récente de l’Afghanistan. La guerre a coûté la vie à 1 million d’Afghans, 10 millions de mines restent dispersées dans le pays, les fléaux se succèdent, mais les communautés rurales et leurs solides structures traditionnelles réussissent à en amortir les effets.
A Doabi, la vie quotidienne repose sur une autonomie presque totale. Les habitants pratiquent le troc, participent aux travaux d’intérêt commun et viennent en aide aux familles en difficulté.

La recherche permanente d’un consensus
A la fin de l’été, sur les aires de battage, chacun a donné une portion de sa récolte pour le mollah, une autre pour le mirab (le «seigneur des eaux», responsable des canaux d’irrigation), une également pour le gardien du cheptel, puis on a procédé à la répartition des parts.
Dès que survient un conflit de voisinage, un différend avec un autre village ou une menace d’ampleur, comme la sécheresse, le village convoque son «assemblée». La djirga, ainsi qu’elle se nomme en langue pashtou, ou shura en dari, réunit les anciens, le qazi ou juge religieux, le mollah, l’instituteur et quelques agriculteurs, parmi lesquels d’anciens commandants de la résistance et, bien sûr, le khan. Autour du thé, chacun écoute et parle à son tour. Toutes les décisions résultent de la recherche constante du consensus.
On aurait tort de voir dans le fonctionnement de la djirga un expédient en l’absence d’autres instances administratives. Dans le passé, explique Hadji Amin, des assemblées similaires, émanant des villages, ont souvent été convoquées au niveau régional, voire national. Assurer le fonctionnement des djirgas locales, c’est aussi maintenir les traditions qui ont servi à définir le bien commun pour l’ensemble du pays. Et, poursuit Hadji Amin, si cette perspective demeure aujourd’hui improbable, tout le monde est convaincu qu’il s’agit de la meilleure voie.
L’Afghanistan est une mosaïque ethnique, la vallée de Jalrez en est une synthèse partielle assez rare. Elle est peuplée en majorité de Pashtouns, mais aussi de Tadjiks et de Hazaras descendant dit-on, des soldats laboureurs de Genghis Khan qui constituent la minorité chiite d’un pays à 85% sunnite.
A Qala Ali, un village d’altitude, plus affecté par la sécheresse, où vivent une quarantaine de familles hazaras, nous nous arrêtons devant la mosquée. La shura s’y réunit, on y reçoit les voyageurs de passage et le mollah y enseigne le Coran, l’écriture et des rudiments de calcul aux enfants.
Mollah Ahmad, dont l’autorité est manifeste, s’exprime au nom du village. Celui-ci a toujours réussi à vivre en quasi-autarcie malgré les combats. Traditionnellement quelques hommes vont travailler à Kaboul ou en Iran pour améliorer l’ordinaire familial. Cette année, les départs sont plus nombreux.
Depuis deux ans, il n’a pas plu. Les récoltes de blé ont baissé de 80 %, les pommes de terre ne poussent plus. Les villageois ont vendu quelques têtes de bétail, tous s’endettent en attendant des jours meilleurs.
L’éducation constitue l’autre souci permanent d’Ahmad. Depuis des années, l’assemblée envisage d’employer un moalem – un instituteur – mais les fonds manquent, aujourd’hui plus que jamais.
En 1974, l’Afghanistan, l’un des dix pays les plus pauvres de la planète, comptait 500 000 écoliers et lycéens, 15 000 instituteurs dont 2 000 femmes, 350 écoles de filles, et 2 500 écoles de garçons. Le système national, peu développé il est vrai, organisait la scolarisation jusqu’à l’université. Aujourd’hui, les efforts éducatifs reposent entièrement sur les faibles moyens des villages et la formation des enseignants n’existe plus.

Les talibans ont imposé leur paix
Au retour, nous croisons des cavaliers et de gros camions aux flancs décorés de motifs de lions ou de fleurs colorées qui montent vers le col. En quelques années, la piste a changé. Le trafic est plus intense, on ne voit plus un seul homme en armes et l’on circule sans interruption, alors qu’il fallait s’arrêter au check point sauvage d’une faction ou d’une autre à peu près tous les kilomètres.
Notre chauffeur nous explique comment les talibans ont pris le contrôle de la vallée, avant leur entrée à Kaboul, en septembre 1996. Ils ont d’abord envoyé quelques hommes prêcher la paix des armes, menacer les récalcitrants qui refuseraient d’être désarmés, et acheter si nécessaire les factions hésitantes. Après, seulement, ils ont installé leurs deux gouverneurs – civil et militaire. Les services publics? Ils sont inexistants. Mais, bénéficiant d’un rapport de forces extrêmement favorable, les talibans ont mis fin à la guerre de tous contre tous. Le pays reste sans régime légitime, les affrontements se poursuivent dans le Nord-Est, tenu par le commandant Massoud et des foyers se rallument ici et là. Mais les nouveaux maîtres de Kaboul ont réussi à s’arroger le monopole de la violence, l’une des fonctions premières de l’Etat.
Un jour, peut-être, une grande djirga nationale définira le bien commun et les attributions d’un nouvel Etat national. En attendant, les habitants de la vallée, épuisés par 20 ans de combat, ont choisi de déposer les armes pour jouir de la paix et de la sécurité, deux valeurs longtemps oubliées.


Pour en savoir plus
www.solidarites.org

Repères historiques

1973. Un coup d'Etat militaire renverse la monarchie. Mohammed Daoud, cousin du roi, devient président de la République.
1978. Les communistes s'emparent du pouvoir.
Décembre 1979. L'intervention soviétique se heurte à une forte résistance. Babrak Karmal, nouveau chef d'Etat.
1986. Sayid Mohammed Najibullah, nommé président, poursuit la guerre civile contre les rebelles musulmans.
1988. Début du retrait soviétique. Les combats se poursuivent entre les forces gouvernementales et les diverses factions de la résistance.
1992. Le 16 avril, les moudjahidins entrent dans Kaboul, renversent Najibullah et imposent un conseil provisoire. Les combats reprennent entre les factions.
1994-1996. Les talibans (étudiants en religion), nouveau mouvement islamique soutenu par le Pakistan, s'emparent de Kaboul et contrôlent 90 % du territoire. L'Afghanistan est proclamé Etat islamique. Najibullah est pendu.
1999. Après l'échec des négociations entre les talibans et l'opposition, les Etats-Unis prennent des sanctions économiques contre le régime taliban.
2000. Les Nations unies exigent l'arrestation d'Oussama ben Laden, terroriste de nationalité saoudienne qui finance les talibans et vit en Afghanistan. Dans l'attente, ils imposent des sanctions au pays. Les réfugiés afghans constituent encore le plus grand groupe au monde de population déplacée. L'un des chefs historique de la résistance aux Soviétiques, le commandant Ahmed Shah Massoud est le seul à s'opposer au nouveau régime depuis la vallée du Panshir

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