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Combien pèse le crime organisé?

Pays en crise, terres d’élection des mafias

Entretien réalisé par Michel Bessières, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
photo
Dans un village sicilien, la famille de la victime et la police attendent le juge.





Combien pèse le crime organisé?

Voici quelques données, extraites d’un rapport élaboré par des experts gouvernementaux américains .
Blanchiment d’argent sale. 1 000 milliards de dollars seraient blanchis chaque année, la moitié environ provenant du trafic de drogue. Un ancien directeur du FMI estimait pour sa part que ce blanchiment représentait 2 à 5% du produit mondial brut, soit un total compris entre 800 milliards et 2 000 milliards de dollars.
Drogue. En 1999, les Américains ont consacré 63 milliards de dollars à l’achat de drogues illégales.
Trafic d’êtres humains. En 1997, 50 000 femmes et enfants auraient été introduits illégalement aux Etats-Unis, soit 6 à 7% du total mondial. Un tiers du trafic mondial aurait pour origine le Sud-Est asiatique (225 000 femmes et enfants environ).
En 1997 toujours, les Nations unies estimaient que le trafic clandestin de main-d’œuvre concernait 4 millions de personnes dans le monde, pour un chiffre d’affaires de sept milliards de dollars.
Matières premières. Leur commerce illégal rapporterait de 5 à 8 milliards de dollars par an.
Le marché des diamants bruts est estimé à 5,2 milliards de dollars. 13 % de la production mondiale, d’origine africaine, aurait une provenance non-officielle et serait, le plus souvent, contrôlée par des guérillas.
En Russie, l’extraction et la vente de 300 tonnes d’ambre, en partie aux mains d’organisations criminelles, rapporteraient 1 milliard de dollars par an, explique la
presse.
Voitures. Le marché mondial des véhicules volés représenterait de 10 à 15 milliards de dollars par an.
Piraterie. Les actes de piraterie en haute mer entraîneraient des pertes financières de 450 millions de dollars par an.



«Le plus grand de tous les démons est un gouvernement faible»

Benjamin Disraeli,
premier ministre anglais (1804-1881)

Selon Alex P. Schmid, responsable pour la prévention du terrorisme aux Nations unies, le crime organisé cherche à coexister avec toutes les formes d’Etat.

Lorsque l’Etat s’affaiblit, n’est-ce pas le plus souvent le crime organisé qui prend sa place?
L’émergence du crime organisé est symptomatique d’un malaise d’ensemble de la société qui ne s’exprime pas nécessairement par l’affaiblissement de l’Etat. Il existe des Etats forts dans des sociétés faibles et réciproquement. Etat, société, fort, faible… On peut combiner les quatre termes à l’envi. L’Etat fort, en tant que tel, est tout à fait compatible avec l’existence d’organisations criminelles. D’ailleurs, il n’est pas rare que l’Etat soit l’instrument de régimes criminels.

Vous diriez plutôt que le terrain est favorable quand le contrat social qui lie la société à l’Etat est trop inégal ou quand il est remis en cause…
Oui. On le voit bien dans certaines situations, par exemple en fin de conflits. Regardez le Kosovo: la présence d’une administration des Nations unies ne suffit pas à venir à bout du crime organisé. D’une manière générale, quand les relations entre l’Etat et la société se détériorent, des sociétés parallèles de toute nature, qui échappent — au moins partiellement — à la loi générale, augmentent leur influence. C’est vrai sur le terrain politique, avec les mouvements de libération; religieux, avec les sectes millénaristes; criminel, avec la mafia ou les triades. Toute une série de pays traversent une phase de transition susceptible, à terme, de renforcer la démocratie. Au cours de cette étape, leur situation profite au crime organisé. Leur sort est néanmoins plus enviable que celui de pays accaparés par des régimes militaires «kleptocratiques».

Par quels mécanismes le crime organisé réussit-il à asseoir son influence?
En premier lieu, des convergences de méthode facilitent sa coexistence avec les Etats. Certains services secrets utilisent les mêmes pratiques clandestines que les organisations criminelles: corruption, chantage, éliminations physiques… C’est aussi le cas, en temps de guerre, des mouvements de résistance. Même victorieux, tous n’accèdent pas au pouvoir. Certains de leurs membres se recyclent dans le crime. Par ailleurs, on connaît de nombreux cas où le crime organisé et des secteurs entiers de l’Etat entretiennent, dans l’ombre, des relations d’intérêt. En échange d’une impunité, au moins relative, le premier fournit des électeurs et finance les campagnes électorales. Il faut souvent qu’un régime s’effondre pour que l’on prenne la mesure du crime en col blanc — ou kaki. On l’a vu au Nigeria, après la disparition du dictateur Sani Abacha: l’enrichissement personnel peut se chiffrer en milliards de dollars.

La criminalité en col blanc constitue donc une grave menace?
Elle est le fait de personnages issus des plus hautes sphères de l’Etat. Ils savent maintenir un semblant de légitimité, manipuler les lois et les institutions. Aucune figure de la pègre ne possède ce savoir-faire. De nombreux Etats nés de l’effondrement du bloc soviétique ont été pillés sur une grande échelle par d’anciens apparatchiks ou de nouveaux aventuriers. Des agents des services secrets ont utilisé leurs réseaux à des fins criminelles. Aujourd’hui, la mafia russe agirait dans plus de 50 pays.

L’emprise de la mafia sur une société paraît souvent irréversible. Votre combat est-il sans espoir?
Non. Les cas de figures sont très divers: certaines organisations s’effondrent, d’autres se maintiennent sur plusieurs générations. Les mafias — sociétés secrètes, respectant la loi du silence et organisées de façon hiérarchique — ne sont qu’une des expressions du crime organisé. Il existe aujourd’hui des réseaux beaucoup plus mouvants, constitués autour d’un projet et qui se reforment ailleurs avec d’autres acteurs. Des groupes criminels naissent aussi parmi les communautés immigrées dont les conditions de vie sont difficiles. Selon les situations, la seconde génération s’intègre à la société ou bien elle poursuit les activités illégales. Il arrive aussi que de nouveaux groupes éliminent leurs prédécesseurs. En Europe de l’Ouest, la mafia albanaise se substitue aujourd’hui à la mafia turque pour contrôler les réseaux de distribution de l’héroïne à partir des Balkans.
Du point de vue policier, il est plus facile de combattre une mafia étrangère. Une fois que la police est infiltrée et que les éléments corrompus commencent à éliminer les policiers «propres», la lutte devient plus difficile. La priorité consiste alors à nettoyer la police.

La démocratie est-elle une arme efficace contre les mafias?
Affirmer qu’il n’existe pas d’activités mafieuses dans les pays démocratiques serait tout à fait angélique. Les sociétés ouvertes offrent d’excellentes opportunités au crime organisé. Elles doivent donc éliminer la corruption au sein de la police, se doter de services de renseignements efficaces et susciter une large adhésion de l’opinion dans leur lutte contre la criminalité. Au-delà, certains remèdes ont fait leurs preuves: réduire la taille du marché noir, contrôler l’immigration par des méthodes légitimes, combattre le chômage. De plus, il est indispensable que les élus et les hauts fonctionnaires rendent des comptes, que la corruption et le blanchiment d’argent soient combattus fermement. Quand les détenteurs du pouvoir sont inattaquables et se préoccupent du bien commun, la lutte contre le crime organisé gagne en efficacité. La situation actuelle de Palerme montre qu’il est possible d’inverser la tendance, même dans le fief de la mafia.

L’amenuisement général des missions de l’Etat crée-t-il un rapport de forces plus favorable aux mafias?
Les privatisations et les dérégulations ont ouvert de nouvelles possibilités au crime organisé. L’évolution des marchés financiers internationaux, depuis les années 70, permet le blanchiment d’argent à l’échelle mondiale. Dans de nombreux pays, les sociétés de sécurité privées ont des effectifs plus étoffés que la police, sans obéir au même cadre légal. C’est une tendance inquiétante, si l’on en juge par la réputation exécrable de certaines de ces entreprises.
Les sociétés ouvertes sont vulnérables aux activités de la criminalité transnationale. Avec les technologies de l’information, les criminels peuvent préparer leurs méfaits dans un pays, les accomplir ailleurs et placer leur butin sur les comptes de banques off-shore à l’autre bout du monde.
La communauté internationale relève le défi. En décembre 2000, 124 pays signaient, à Palerme, la convention contre le crime organisé transnational, qui facilite la coopération entre Etats. Une convention contre la corruption est à l’étude et l’Union européenne travaille sur un projet de convention régionale contre la cyber-criminalité. Les Etats et les sociétés doivent se donner les moyens de combattre le crime organisé. Et utiliser les Nations unies comme forum pour coordonner leurs efforts.

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