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Chili: discorde sur un autodafé

Un délit multiforme

Les pirates du papier
Lucía Iglesias Kuntz, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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A Lima, de nombreux étudiants préfèrent acheter des livres de contrefaçon, moins coûteux.












Un délit multiforme

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Un enfant indien de 11 ans vend, à la sauvette, des livres copiés.

L’Asie n’échappe pas aux pirates de l’édition. En Inde, où 11 000 éditeurs publient plus de 57 000 nouveaux titres chaque année, une étude réalisée par le ministère de l'Education distingue trois types de piraterie. La plus classique consiste à copier les livres et à vendre les contrefaçons (la jeune écrivain Arundhati Roy est l’une des dernières victimes). Une autre méthode, plus laborieuse, consiste à fabriquer des livres signés par des auteurs célèbres mais écrits en réalité par de pâles imitateurs. La dernière, la plus sophistiquée, consiste à diffuser des livres étrangers traduits sans aucun contrat. Le célèbre apprenti sorcier Harry Potter a connu en Chine cette triste expérience. Quelques jours avant le lancement de la traduction originale, on vendait déjà dans la rue ses aventures traduites à Taiwan. L’entreprise d’Etat titulaire du contrat a dû imprimer la version authentique sur un papier vert pour la distinguer de l'édition pirate.

La contrefaçon concerne toute l’industrie culturelle, y compris le livre. Dans certaines régions du monde, les copies illicites se vendent bien plus que les éditions officielles. Panorama de la situation en Amérique latine.

L'une des plus grandes librairies de la capitale péruvienne n’a ni rayonnages, ni toit, ni service comptable. Elle se tient sur les trottoirs de la rue Amazonas, ou encore, quand les établissements scolaires voisins sont fermés, aux abords des plages du littoral, à proximité d’un feu rouge, en n’importe quel lieu très fréquenté où s’installent les vendeurs. Les présentoirs, posés sur le bitume, alignent les succès populaires et les grands noms de la littérature. Guia triste de Paris, du péruvien Alfredo Bryce Echenique, voisine avec Yo soy el Diego, l’autobiographie du footballeur Diego Armando Maradona ou La fiesta del Chivo, de Mario Vargas Llosa. On y trouve également les œuvres de prix Nobel: Günther Grass, José Saramago, Gabriel Garcia Marquez. Tous ces livres sont reproduits dans des imprimeries clandestines sans l’autorisation de leurs auteurs ni des éditeurs. Et bien sûr, ces éditions pirates ne donnent lieu au paiement d’aucune taxe ni de droits d’auteur. En général, ces livres sont de deux à cinq fois moins chers. Même s’il arrive qu’un titre se vende plus cher que l’original, comme El misterio del capital, essai à succès de l’économiste péruvien Hernando de Soto, dont le tirage a été très vite épuisé chez l’éditeur «officiel».

Un secteur parallèle en pleine expansion
L’industrie de la copie des produits culturels attaque sur tous les fronts: disques compacts, cassettes, vidéos et logiciels. En ce qui concerne le livre, le phénomène concerne exclusivement les pays en voie de développement. En Amérique latine, 50 milliards de pages sont reproduites illégalement chaque année, selon les calculs du Groupe interaméricain des éditeurs. Le chiffre d’affaires du secteur officiel de l’édition pour l’ensemble de l’Amérique latine et de l’Espagne est de 35 milliards de francs. Celui du secteur parallèle, c’est-à-dire du piratage, est de 56 milliards de francs. Pour les auteurs, le manque à gagner est de 3,5 milliards de francs chaque année.
Carmen Barvo, consultante colombienne du secteur de l’édition, se souvient d’un exemple particulièrement frappant: «Le livre Jaque Mate, de Rosso José Serrano, directeur de la police nationale colombienne, a été piraté et vendu dans les rues. Preuve que la qualité de l’auteur importe peu aux délinquants.»
La contrefaçon imite si bien les originaux qu’éditeurs et auteurs peinent parfois à distinguer les uns des autres. La maquette, la couverture, la couleur et même le code barres sont fidèlement reproduits. Des livres pirates argentins, fabriqués en Colombie ou au Brésil, portent ironiquement la mention: «Imprimé en Argentine». Des copies chiliennes avertissent sans vergogne: «Reproduction interdite».

Les nouvelles technologies, providence des pirates
Par camions ou fourgonnettes, ils sont exportés d’un pays à l’autre. Et finissent même par envahir les rayons des vraies librairies. Ingénuité ou complicité de la part des commerçants?
La contrefaçon trouve de nombreux soutiens, y compris parmi les lecteurs qui arguent du prix trop élevé des éditions officielles. De plus, comme le souligne Carmen Barvo, on ne peut ignorer l’aspect social du piratage: «Le prix d’un livre peut représenter le revenu quotidien d’un vendeur à la sauvette. Le même s’installera, le lendemain, devant son feu rouge, avec des cigarettes, des mouchoirs en papier ou des poupées Barbie. D’après moi, ce n’est pas lui le délinquant, mais plutôt celui qui a produit le livre et porté atteinte aux droits de l’auteur et de l’éditeur.»
Les nouvelles technologies facilitent la tâche des flibustiers de l’imprimé et accroissent la rentabilité de leurs opérations. «Rien n’est plus facile que de copier un livre, explique la responsable d’une imprimerie située à Paris. Il suffit de deux exemplaires de l’édition originale, d’un scanner, d’un ordinateur avec un programme de reconnaissance graphique, d’encre, d’une petite rotative et d’une machine à relier.» Muni de ce matériel et installé dans un lieu un peu à l’écart, il est possible de fabriquer des livres pirates en 48 à 72 heures.

Créer des bibliothèques et baisser les taxes
A ce jour, toutes les parades technologiques pour empêcher la contrefaçon ont échoué. Diverses organisations, comme le Centre régional de soutien au livre en Amérique latine et dans les Caraïbes (CERLALC), à Bogota, ou le Centre espagnol des droits de reproduction (CEDRO) à Madrid, s’efforcent d’endiguer le désastre en améliorant l’arsenal législatif.
Manuel José Sarmiento, sous-directeur du secteur de lutte contre la piraterie et la reprographie illégale, à la Chambre du livre de Colombie explique quelles ripostes sont engagées: «Depuis 1997, la Chambre, les éditeurs et le ministère de la Culture multiplient les initiatives: il s’agit d’opérations de police ou de campagnes publicitaires dans la presse et à la télévision.» Au mois de janvier 2001, 139 affaires portées devant les tribunaux avaient déjà eu pour conséquence le démantèlement de sites de production ou de distribution de livres piratés.
Au Pérou, cependant, la contrefaçon continue à prospérer, au grand dam des éditeurs, qui dénoncent l’impunité dont jouissent les contrevenants. German Coronado, responsable de la maison d’édition Peisa, explique: «Le Pérou s’est doté d’une législation plutôt avancée en matière de protection de la propriété intellectuelle. Notre loi de 1996 punit le piratage jusqu’à huit ans de détention. Elle favorise les auteurs et reconnaît des droits à leurs héritiers jusqu’à 70 ans après leur mort. Les technocrates péruviens se font un devoir de participer à tous les forums internationaux pour expliquer à quel point notre législation est merveilleuse. Mais cette loi n’est qu’un chiffon de papier; la contrefaçon réalise un chiffre d’affaire plus élevé que le secteur formel et vend 2,5 ou 3 fois plus de livres.»
En Argentine, pays doté d’une solide industrie du livre et du plus grand réseau de librairies de la région, «la copie illicite concerne surtout des livres techniques et des guides», explique Ana Cabanellas, directrice d’Heliasta, une maison d’édition dont de nombreux ouvrages ont été piratés. «C’est très douloureux, c’est comme un viol, se plaint-elle. Les pirates sont très astucieux et quoi que l’on fasse, ils s’arrangent toujours pour copier. Je réédite chaque année le Dictionnaire juridique élémentaire écrit par mon père, Guillermo Cabanellas. J’ai beau changer chaque année la couleur de la couverture, c’est peine perdue.»
Au-delà de la répression, une autre voie consisterait à développer les éditions de poche. Pour le livre de langue espagnole, beaucoup reste à faire. La baisse de la TVA — au Chili, par exemple, où son taux (18%) est l’un des plus élevés au monde — pourrait favoriser la vente des éditions légales. Les pouvoirs publics pourraient aussi développer des réseaux de bibliothèques pour permettre aux lecteurs latino-américains un accès gratuit à leurs auteurs favoris.
L’ampleur de la tâche ne décourage pas les protagonistes. Manuel Sarmiento affirme: «Notre engagement à éradiquer la piraterie est total. Pour ma part j’en fais une affaire personnelle, affirme-t-il. Et nous atteindrons notre objectif.»

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