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Les pirates du papier

Chili: discorde sur un autodafé
Francisca Petrovich, journaliste chilienne.
«Je ne suis pas du côté des pirates. Mais ceux qui achètent mes livres dans la rue n’entreraient pas dans une librairie où les prix sont trop élevés.» Les livres piratés méritent-ils, comme la drogue ou les faux billets, la destruction pure et simple? Au Chili, la polémique divise magistrats, auteurs et éditeurs.

A un angle de l’avenue Providencia, une artère très fréquentée de Santiago du Chili, un vendeur ambulant demande à sa compagne de lui apporter des exemplaires de Harry Potter, un livre pour enfants qui connaît un succès mondial. Elle se précipite à sa «boutique», une cache improvisée derrière la petite charrette où elle vend des glaces. Le livre qui intéresse le chaland coûte «3 000 pesos (38,50 francs)». En librairie, il en coûterait 9 500 (121 francs). Elle en vend «pour vingt à trente lucas par jour (entre 245 et 370 francs)» assure-t-elle. Un commerce rémunérateur, quand le revenu mensuel de la majorité des chiliens est d’environ 4 000 francs.
Il y a quelques mois, le terrain de basket d’un commissariat de Santiago du Chili a été envahi par une saisie inhabituelle. Une montagne de copies de livres, d’épreuves et de matériel d’impression, soit plus de 150 000 objets, avaient été entreposés sur l’aire de jeu. C’était le résultat d’une opération de police menée dans trois villes du Chili sous la responsabilité de Carlos Escobar, juge de la Seconde Chambre criminelle. L’industrie du piratage du livre venait de perdre sa première partie.
Cette saisie créait toutefois un problème inédit: que faire de ce matériel et de ces livres? Le juge Escobar ordonna que tout soit redistribué aux habitants les plus pauvres de la capitale et du pays. «Le juge a le pouvoir de décider du devenir de ce qui a été saisi. Si ces livres étaient restés dans les tribunaux, ils se seraient probablement détériorés», explique le magistrat. «Ce pays est pauvre et nos enfants ont un formidable besoin de lire.»
Cette décision provoqua des réactions très diverses. La grande majorité de l’opinion publique a salué ce qui est apparu comme une mesure sociale intéressante. Pour certains auteurs, telle la journaliste Patricia Verdugo dont de nombreuses enquêtes sur la dictature de Pinochet avaient été piratées, le magistrat avait outrepassé son pouvoir: «De quel droit prétend-il offrir ce qui ne lui appartient pas!», s’indigna-t-elle dans un entretien publié par le quotidien La Tercera. «Il faudrait détruire ces livres, comme la drogue.»
Son confrère Hernan Rivera Letelier, auteur très apprécié dans le pays et traduit dans plusieurs langues, ne partage pas ce point de vue. «Je ne suis pas du côté des pirates. Mais ceux qui achètent un de mes livres dans la rue n’entreraient pas dans une librairie où les prix sont trop élevés pour eux», déclare-t-il. «Faux !», rétorque Bartolo Ortiz, gérant des éditions Planeta au Chili: «J’ai vu des personnes très élégantes acheter des livres dans la rue.» Les éditeurs ont fait appel de la décision d’Escobar. Aujourd’hui, les livres sont toujours sous séquestre et un procès est en cours.
Pendant l’année 2000, 308 000 livres furent saisis, soit 400 titres en provenance de diverses maisons d’édition. «Nous estimons la perte à 175 millions de francs», affirme Eduardo Castillo président de la Chambre chilienne du livre. «Nous sommes les champions de la piraterie», se lamente-t-il.

Mobilisation tardive du gouvernement
Au Chili, l’origine de la piraterie éditoriale est liée à la clandestinité; les équipes d’impression du parti communiste sont montrées du doigt. Du temps de la dictature (1973-1989), elles ont publié le Journal du Che et d’autres ouvrages interdits. Dans le monde de l’édition, on affirme que des employés des maisons d’édition officielles, motivés par l’appât du gain, commercialisent les originaux des livres à des fins de piratage.
Eduardo Castillo réfute cet argument. Il met en avant les efforts collectifs des éditeurs pour instruire les plaintes afin de sanctionner les coupables. Dans ce sens, Pedro Bosch, avocat de la maison Editorial Sudamericana, explique qu’en deux ans d’enquête, il a présenté 60 litiges donnant lieu à 200 inculpations, 50 poursuites et plus de 30 000 livres saisis. «Nous avons pu obtenir des informations sur les pirates, créer une base de données et atténuer les pertes. Mais il est certain que le trafic continue», ajoute-t-il.
S’il existe aujourd’hui un consensus entre les auteurs, les éditeurs, les vendeurs et même les magistrats, c’est que, jusqu’à présent, les gouvernements successifs ont montré peu d’enthousiasme à mener à bien une politique efficace contre le piratage. Malgré tout, ils espèrent qu’une étude demandée par le président de la République, Ricardo Lagos, à la Chambre du livre, qui sera présentée sous peu, retournera la situation.

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