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Une plume contre les «grandes oreilles»
Duncan Campbell, journaliste écossais, auteur de Surveillance électronique planétaire, éditions Allia, Paris, 2001.
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La station d’écoute de Menwith Hill, au Royaume-Uni.





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Les «grandes oreilles» d'Echelon.












Le saviez-vous?
Echelon pourrait intercepter trois milliards de communications par jour (conversations téléphoniques, courriers électroniques, pages Internet téléchargées, transmissions par satellite, etc.), dont deux millions de coups de fil par minute. Il filtre environ 90 % du trafic Internet.
/www.echelonwatch.org
Le journaliste qui a apporté de nombreuses révélations sur Echelon, le réseau d’espionnage électronique, a consacré 20 ans de sa vie à ce type d’enquêtes. Pour lui, la surveillance globale nous concerne tous.

Des constellations de balles de golf géantes vont se nicher jusque dans les lieux les plus reculés de la planète, depuis les hauts plateaux du Pamir en Chine jusqu’à la côte marécageuse du nord de l’Australie et aux minuscules atolls de corail de l’océan Indien. On aperçoit leurs dômes lisses et blancs, d’un diamètre de 30 à 50 mètres, dans des champs de riz au nord du Japon ou dans des vignobles de Nouvelle-Zélande.
Ces globes sont le signe le plus apparent que des réseaux électroniques surveillent en secret notre planète. Chaque dôme renferme des systèmes satellites d’observation qui filtrent en silence les millions de fax, e-mails, appels téléphoniques et données informatiques qui irriguent les milieux d’affaires et de la politique. A l’insu de leurs émetteurs, les messages sont déviés vers des réseaux informatiques puis acheminés vers des stations d’écoute, parfois situées à l’autre bout de la planète.
Avec la mondialisation et l’inflation des communications à travers le monde, ces réseaux se sont multipliés. Ils font partie intégrante des systèmes de «sigint» (renseignement électronique) dirigés par un petit nombre de pays industrialisés.
Pendant longtemps, ces réseaux sont restés dans l’ombre. Il était même illégal d’en parler dans certains pays. Aujourd’hui, leur impact sur les droits humains et sur le commerce international est à l’ordre du jour du Parlement européen. Cette assemblée se concentre surtout sur Echelon, un système composé de stations d’écoute installées dans une dizaine de pays (voir carte) afin d’intercepter et de traiter les communications internationales par satellite. Echelon est un maillon de l’immense réseau Ukusa, dirigé par les Etats-Unis et ses alliés anglophones (Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) et né d’un pacte secret signé en 1948. Bien peu de choses peuvent échapper à Ukusa, qui est capable d’intercepter des messages circulant par Internet, par câble sous-marin ou transmission radio, ou entre les stations d’écoute des ambassades!
Les systèmes comme Echelon ne datent pas d’hier. Le premier scandale international mettant en cause des écoutes secrètes remonte aux années 20, lorsque le Sénat américain révéla que des agents britanniques copiaient tous les télégrammes internationaux partant des Etats-Unis. Les réseaux actuels ont été créés au début de la guerre froide afin de surveiller l’Union soviétique.

Amnesty International et Greenpeace sont visées
Officiellement, ces réseaux visent à lutter contre la prolifération des armements, le terrorisme, le trafic de drogue et le grand banditisme. En fait, leur fonction principale est d’écouter les correspondances diplomatiques, les plans militaires et les stratégies commerciales des autres Etats. En 1992, les Etats-Unis ont décidé que leurs activités d’espionnage seraient à 40 % «de nature économique», selon les termes de Robert Gates, alors directeur de la CIA. Des organisations comme Amnesty International ou Greenpeace sont également visées.
L’Ukusa est le plus important réseau mondial. Mais la France, l’Allemagne et la Russie utilisent des systèmes similaires, de même que certains pays nordiques et du Moyen-Orient, y compris Israël, l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe. Selon mes calculs, publiés l’an dernier par le Parlement européen, le budget annuel de l’ensemble des agences gouvernementales de «sigint» atteindrait 140 milliards de francs.
L’envergure d’Echelon et de ses petits cousins a beau être impressionnante, c’est à tort que la presse a affirmé qu’il interceptait «toutes les communications par téléphone, fax et e-mail». De même, l’idée que la présence d’un mot-clé (comme «bombe») dans un e-mail suffirait à déclencher un magnétophone espion relève de la pure fiction. Pour chaque million de messages ou d’appels téléphoniques intercepté, moins de 10 sont utilisés à des fins d’espionnage. Jusqu’ici, la plupart des communications privées ont été ignorées, sauf celles qui touchent des personnalités «importantes» (hommes politiques, dirigeants d’entreprises, etc.) et leurs familles.
Reste que le réseau Ukusa peut bel et bien filtrer la plupart des communications mondiales par satellite. Les Etats membres jouissent donc d’un avantage politique démesuré et déloyal sur la plupart des pays en développement qui ne possèdent ni les compétences, ni l’équipement nécessaires pour sécuriser leurs réseaux de communication.

Notre crime: espionner le gouvernement au profit du peuple
L’existence d’Ukusa a commencé à s’ébruiter dans les années 70 à l’occasion du Watergate, lorsqu’on révéla que le président Nixon utilisait des écoutes électroniques contre ses adversaires politiques. Depuis lors, des fuites de plus en plus nombreuses ont permis de découvrir l’ampleur et les effets de ce type d’espionnage.
Pour ma part, c’est dans le cadre de travaux universitaires entrepris pour mon diplôme de physique que j’ai remarqué la présence dans le ciel de mystérieuses stations satellites. En 1976, j’ai révélé comment les Britanniques collaboraient avec l’agence de la sécurité nationale américaine (NSA), dont les activités avaient été rendues publiques un an auparavant par des enquêtes du Congrès. Peu de temps après la publication de l’article, l’Américain avec qui je l’avais co-signé a été jugé en tant que «menace pour la sécurité nationale» et expulsé du Royaume-Uni.
Ensuite, j’ai moi-même été arrêté, ainsi qu’un autre journaliste et notre informateur. Les autorités n’ont pas osé nous accuser d’espionnage au profit d’une nation étrangère. Notre seul «crime» consistait à espionner le gouvernement au profit du peuple et nous avons finalement pu échapper à de lourdes peines d’emprisonnement.
Au cours des 20 années suivantes, la politique du secret s’est assouplie et les enquêtes du Congrès américain ont mis en lumière les activités des réseaux. Au Royaume-Uni, dans les années 80, l’interdiction signifiée aux employés du centre gouvernemental des communications (GCHQ) d’adhérer à un syndicat a éveillé l’attention sur les activités d’espionnage du centre.
L’accès croissant du public à Internet a aussi contribué à faire avancer les choses. Aujourd’hui, même le GCHQ et la NSA ont créé des sites Web afin de rassurer les citoyens britanniques et américains sur le respect de leur correspondance. Mais les garanties qu’ils offrent ne concernent pas la population du reste du monde, dont le droit à la vie privée est ignoré. Cette attitude est contraire à la Déclaration universelle des droits de l’homme, à la Convention européenne des droits de l’homme et à la Convention sur les télécommunications internationales, censées garantir la confidentialité des communications.
En général, les individus ne peuvent pas se rendre compte qu’ils ont été écoutés. Ce sont leurs organisations et leurs Etats qui pâtissent de l’espionnage. Lors de négociations commerciales par exemple, les agences de renseignement de pays importateurs développés peuvent écouter les messages des pays exportateurs pour découvrir à quel prix minimum ils sont prêts à céder leurs produits. Récemment, des organisations écologistes et anti-mondialisation ont aussi été la cible de plusieurs Etats. Dans tous les cas, l’omniprésence des «grandes oreilles» peut entraver la liberté d’expression et donc le développement politique et culturel.
Malgré les protestations, les Etats-Unis tentent d’élargir le cercle de leurs collaborateurs. La Suisse et le Danemark construisent actuellement de nouvelles stations orbitales afin de détourner et de vendre des informations aux Américains. L’enquête en cours au Parlement européen signale cependant que la prise de conscience et l’inquiétude montent dans l’opinion. Mais il ne suffit pas d’être vigilant: seule une action concertée au niveau international permettrait de garantir l’égalité des nations et des peuples face à la mondialisation.

plus
http://www.europarl.eu.int/stoa/publi/default_en.htm
Etats-Unis: www.nsa.gov
Royaume-Uni:
www.gchq.gov.uk
Canada:
www.cse.dnd.ca
Australie:
www.dsd.gov.au
Nouvelle-Zélande:
www.gcsb.govt.nz
Russie:
www.fsb.ru
Allemagne:
www.bundesnachrichtendienst.de

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