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Un
concept à géométrie variable
Après
des décennies de débats, les experts ne s’entendent toujours pas sur
la définition de la vie privée, la privacy des Anglo-saxons. Pour l’Américain
Alan Westin, pionnier de cette réflexion, ce concept est «en partie
philosophique, en partie sémantique, mais surtout très passionnel».
La reconnaissance du droit à la vie privée est profondément
enracinée dans l’Histoire. La Bible y fait souvent référence.
La loi judaïque reconnaît depuis longtemps la liberté de ne pas
être surveillé. Certaines protections existaient aussi dans la Grèce
antique et dans la Chine ancienne. Trois cents ans avant J.-C., le serment d’Hippocrate
garantissait la confidentialité des échanges entre le médecin
et le patient.
En Occident, des lois séculaires protègent contre les voyeurs et les
oreilles indiscrètes. Au début du xixe siècle, le parlementaire
anglais William Pitt déclarait que «l’homme le plus pauvre, dans sa
chaumière, peut défier les forces du roi. La maison peut être
fragile, son toit peut trembler, le vent s’y engouffrer, la pluie et l’orage y pénétrer.
Mais le roi d’Angleterre ne peut y entrer, ni ses forces armées franchir le
seuil de la demeure en ruine».
Le concept de vie privée n’est ni spécialement moderne ni spécifiquement
occidental. Bien que de nombreux Etats du Sud hésitent encore à en
faire un droit fondamental, il est bien connu de leurs citoyens. Et même s’il
est parfois considéré avec méfiance sur le plan politique et
social, chacun le revendique pour protéger sa vie familiale et personnelle.
La vie privée est comme la liberté: moins on en a, plus elle vous manque.
Comme le concept de liberté, celui de vie privée prend un sens différent
suivant les cultures. En France, on l’assimile à LA liberté. Aux Etats-Unis,
il est une composante inséparable des droits de l’individu — notamment de
se protéger des ingérences du gouvernement fédéral. Dans
plusieurs pays européens, il se résume à la protection des données
personnelles. Pour de nombreux auteurs français et anglo-saxons, il sanctuarise
un espace où l’on doit pouvoir vivre à l’abri des regards et jouir
pleinement de ses relations avec les autres.
«Dans un sens, tous les droits humains découlent de la protection de
la vie privée», estime Fernando Volio Jimenez, chantre de la démocratie
au Costa Rica. En imposant des limites à l’ingérence de la société
dans vos affaires, elle renvoie à la question du pouvoir — le vôtre,
celui des autorités, de votre famille, de votre employeur ou de votre voisin
de palier. Le respect de la vie privée peut même servir à mesurer
l’autonomie d’une nation dans l’ordre international naissant.
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L'éternel combat
opposant le pouvoir de l’Etat et la liberté de l’individu connaît à
Edimbourg, en Ecosse, un nouvel épisode spectaculaire: le fichage génétique
de la population par les autorités locales, la Lothian and Borders Police.
Depuis deux ans, tout individu appréhendé ou détenu par cette
police a l’obligation de se soumettre à un test génétique. Peu
importe qu’il soit coupable de meurtre, viol, cambriolage, ou d’une simple infraction
au code de la route.
Le fichage génétique constitue une atteinte évidente à
l’intimité. Pourtant, la police bénéficie d’un réel soutien
des habitants. Un sondage indique même que près de 75 % accepteraient
de s’y plier dans le cadre d’une «enquête criminelle». Les tests
génétiques intéressent aussi le ministère de l’Intérieur
et des organismes gouvernementaux. L’agence d’aide à l’enfance vient de les
rendre obligatoires dans les affaires de présomption de paternité.
La loi précise que le refus de s’y soumettre équivaut à un aveu.
La vogue actuelle de ces tests manifeste une tendance bien plus générale
et d’ampleur mondiale. Autrefois, la surveillance prenait pour cible des individus
ou des groupes bien précis. Aujourd’hui, les pouvoirs publics et le secteur
privé l’intègrent à presque toutes leurs activités concernant
nos finances, nos communications et nos modes de vie. Tout en se prononçant
en faveur du droit à la vie privée, ils soutiennent que cette surveillance
est nécessaire pour assurer l’ordre public et l’efficacité économique.
Aussi discutable que paraisse ce discours, beaucoup se laissent convaincre: l’abandon
de la vie privée, pensent-ils, est le prix à payer pour garantir le
bien-être social.
C’est ainsi que de nombreux pays deviennent des «sociétés de
la surveillance». Jamais dans l’Histoire, on n’aura amassé autant d’informations
sur des populations entières. Des détails concernant les actifs des
pays industrialisés sont stockées dans quelque 400 bases de données
centralisées — de quoi établir un solide rapport sur chaque individu.
Il est clair que la puissance et la vitesse de traitement des technologies de l’information
s’accroissent rapidement. Les atteintes potentielles à la vie privée
augmentent en proportion.
Mais ce ne sont pas seulement la capacité accrue et le coût décroissant
des technologies qui menacent la vie privée. La mondialisation d’Internet
lève les barrières géographiques (et les protections juridiques)
qui freinaient la circulation de l’information. Les systèmes d’information
deviennent davantage compatibles entre eux et permettent d’échanger différents
types de données. En outre, mêlant diverses formes de communication
et de présentation des données et des images, le multimédia
complique la tâche du législateur soucieux de protéger la vie
privée.
Exemple: la société UK InfoDisc produit un CD-Rom qui croise les données
des listes électorales avec celles de l’annuaire téléphonique
et de la démographie. Ainsi, l’information la plus élémentaire
et la plus innocente peut-elle contribuer à dresser des profils d’individus
détaillés. Votre numéro de téléphone conduit immédiatement
à votre adresse. Votre nom conduit automatiquement à votre profession
et à votre âge, etc. Il va sans dire que l’industrie de la finance et
du crédit, les détectives privés, les journaux, les sociétés
de marketing et la police font un usage intensif de ce produit.
Il est à craindre que l’extension du lien informationnel entre le citoyen
d’une part, l’Etat et le secteur privé d’autre part, conduira à restreindre
l’autonomie des individus. De même que les décisions des institutions
s’automatisent, nos vies sont de plus en plus déterminées par la circulation
de données personnelles. Du coup, les risques d’abus incontrôlés
et de discrimination se multiplient.
Dans le monde industrialisé, la menace prend de l’ampleur. Le repérage
systématique des individus peut avoir des conséquences irrémédiables.
Quant aux gouvernements des pays en développement, ils comptent sur les pays
riches pour les équiper en technologies de surveillance: écoutes téléphoniques
numériques, logiciels de décodage, scanners, dispositifs d’écoute,
matériel d’observation, systèmes d’interception informatisés.
Ce «commerce de la répression» représente une activité
d’appoint lucrative pour l’industrie de l’armement. Le secteur informatique s’emploie
à présenter ces transferts de technologie comme un facteur de progrès
tandis que les défenseurs des droits humains y voient au contraire un outil
supplémentaire de contrôle politique et social.
Dans ce contexte, il devient plus difficile que jamais de trouver un juste milieu
entre autonomie individuelle et pouvoir de l’Etat. Aucun autre droit fondamental
qui soit du ressort de la puissance publique ne prête autant à controverse
que la question de la vie privée. Alors que la communauté internationale
est parvenue à un consensus à propos de la torture, de la discrimination
et de la haine raciale, nombre de gouvernements et d’entreprises voient toujours
le droit à la vie privée comme leur bête noire. Pourtant, bien
que les sondages confirment l’attachement de l’opinion à sa protection, les
gens se mobilisent rarement pour le défendre (y compris lorsqu’il est outrageusement
violé) et souvent sans logique apparente.
Aux Etats-Unis, la prise des empreintes digitales des bénéficiaires
de l’aide sociale n’a suscité que de timides protestations, alors qu’en Australie,
les tentatives du gouvernement fédéral d’introduire une carte nationale
d’identité ont déclenché un véritable tollé. A
contrario, si la législation australienne obligeant les banques à signaler
les transactions suspectes a été adoptée sans difficulté,
son équivalent a provoqué plus de 250 000 lettres de protestation aux
Etats-Unis. En Allemagne et en Australie, des projets visant à lancer des
services de téléphonie numérique ont alimenté les craintes
les plus vives concernant la vie privée. Mais au Royaume-Uni, ce genre de
produit n’a pas fait la moindre vague.
L’ennemi public no1 de la vie privée
est l’individu bien intentionné qui déclare: «Je n’ai rien à
cacher et donc rien à craindre». Quelle erreur! Chacun de nous a son
jardin secret. Nul ne peut prétendre que sa vie est un livre ouvert dont tout
le monde pourrait lire toutes les pages, familiales, financières ou médicales.
Et même si c’était le cas pour un individu, il ne pourrait servir d’argument
pour violer l’intimité de tous les autres.
Le droit à la vie privée déborde largement la question de l’intégrité
et de l’autonomie de l’individu. Il constitue un test irréfutable pour juger
de la force d’une société libre. Il nous sert à limiter les
pressions venant de l’extérieur. Il nous permet de définir les contours
de nos obligations. C’est lui que nous invoquons pour défendre notre liberté
individuelle et notre identité. C’est sur lui que repose notre rapport de
force avec les autres. Le droit à la vie privée est le compagnon de
route de la liberté d’expression. Mais à mesure que la société
de l’information progresse et que le virtuel s’empare de nos vies, les pouvoirs de
contrôle se renforcent et les menacent l’un comme l’autre. Nul doute qu’à
l’avenir, ces deux droits seront les clés de voûte de toute société
libre.

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«Voyez-vous,
le problème avec les terroristes, c’est qu’ils ne respectent pas votre vie
privée.»
Arnold
Schwarzenegger, acteur américain d’origine autrichienne, dans True Lies (1947-)
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