
Sony commercialise les plus petites caméras numériques du monde, qui
pèsent 26 grammes. |
Une
nouvelle génération de gadgets et autres «laisses électroniques»
permettent d’espionner sa voisine ou la star du moment. Reportage.
Depuis 1998, année
phare du décollage de la nouvelle économie nippone, Akihabara, le quartier
de l’électronique à Tokyo, est en pleine effervescence. «Les
nouveaux modèles d’ordinateurs et de téléphones cellulaires
munis d’un accès Internet sont les produits qui se vendent le mieux»,
explique Toshihiro Miyazaki, un vendeur du géant Laox, supermarché
de cet eldorado de l’électronique grand public.
Mais un autre rayon a le vent en poupe: celui des produits et gadgets servant à
espionner son conjoint, ses voisins ou ses collègues: mini-caméras
numériques à l’image consultable à distance, micro-puces, mini-enregistreurs
et autres «laisses électroniques» quasi invisibles. Dans les laboratoires
de Sony, Sharp, Panasonic ou ceux plus spécialisés de Fuji Photo Film
et Nikon, on élabore sans relâche des objets de plus en plus miniaturisés.
Les prix varient entre 30 000 yens (2 100 FF) et 200 000 yens (14 000 FF) et chez
Laox, les ventes sont en hausse depuis 1999. Ces produits séduisent les 15-25
ans (la génération des jeux vidéo dite game sedai) et surtout
les otaku (littéralement «fils de l’empire du virtuel»). Certains
s’amusent par exemple à prendre des photos gênantes grâce à
de mini-appareils commandés à distance. On les appelle les camera kozô.
Au Japon, marqué par le confucianisme, le contrôle de soi et des autres
a toujours été la norme. Il est encore fréquent que le commissariat
du quartier (koban) et les ilôtiers établissent des listes précises
des habitants. Autre institution contribuant au contrôle social: les comités
de quartier (tonarigumi). Les premiers ont vu le jour au xvie siècle et furent
utilisés pendant la guerre pour réprimer les activités jugées
anti-nationales. Bien qu’en perte de vitesse, ils existent toujours.
Mais ces traditions paraissent aujourd’hui bien anodines face aux pratiques liées
à l’arrivée sur le marché des produits électroniques.
La télévision se fait régulièrement l’écho d’actes
de voyeurisme. Certains individus se sont spécialisés dans l’espionnage
des toilettes publiques, d’autres introduisent caméras et micros chez des
amis ou des jeunes filles célibataires, d’autres enfin sont devenus de véritables
paparazzi du Net, diffusant leurs images volées sur le Web. Récemment,
une vidéo de la championne du marathon aux J.O. de Sydney, qui est devenue
une véritable star, s’est vendue sous le manteau à des milliers d’exemplaires.
On la voyait nue dans sa salle de bain. Les images avaient été tournées
à son insu par une mini-caméra.
Les Japonais acceptent de plus en plus mal ces abus, d’autant qu’ils se multiplient.
Début janvier, un professeur de lycée a été arrêté
pour avoir filmé ses élèves en train de se changer dans les
vestiaires tandis qu’un caméraman de la chaîne nationale NHK filmait
les gens chez eux à leur insu. Actuellement, le débat s’amplifie autour
du service bon marché Imadoko («où es-tu?») proposé
par la société NTT PHS aux parents qui veulent suivre leur progéniture
à la trace. Grâce à une puce intégrée dans un téléphone
portable, NTT PHS sait en permanence où se trouve son utilisateur. A la demande
des parents, la société leur envoie une carte localisant l’enfant avec
précision.
Les Japonais se sentent d’autant plus concernés que le gouvernement a récemment
adopté une loi renforçant les pouvoirs de l’Agence de police (NPA)
et du ministère de la Justice dans le maniement des outils technologiques
(écoutes téléphoniques, filtrage du courrier électronique,
etc.). «Cette loi a été conçue pour faire avancer des
enquêtes criminelles, pas pour interférer dans la vie quotidienne des
gens», assure la NPA. Mais des experts comme Shin Mizukoshi, spécialiste
des médias à l’Université de Tokyo, s’interrogent. «Big
Brother a-t-il débarqué dans nos foyers? L’interception des communications
par la police n’est-elle pas une nouvelle invasion de la vie privée des Japonais?».
Ces écoutes sont notamment utilisées pour combattre le piratage informatique.
Une «loi d’interdiction des accès illégaux» vient d’entrer
en vigueur, qui punit d’un an de prison et de 500 000 yens d’amende (35 000 FF) tout
crime informatique. La traque est effectuée par 80 ingénieurs-policiers
rassemblés au sein d’un cybercentre de surveillance doté d’un budget
annuel de 190 millions de yens (13 millions de FF).
Mais en toute logique, les fauteurs de troubles affûtent, eux aussi, leur expertise
en électronique dernier cri. Récemment, les auteurs de deux kidnappings
avec demande de rançon ont pris soin d’utiliser une technique de téléphonie
prépayée pour faire connaître leurs conditions. «L’omniprésence
des systèmes de communication mobiles et avancés pose de nouveaux défis.
Il faut faire des compromis dans l’intérêt du public et pour sa sécurité»,
plaide un responsable de la NPA. Au Japon, comme l’assure le juriste Yoichi Higuchi,
le droit à la vie privée semble condamné à rester «un
droit virtuel». |