
Au Guatemala, la cryptographie a permis de briser le silence sur les victimes de
la guerre civile.
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La
vérité sur Haïti
La révolution
informatique n’est pas seulement synonyme de sécurisation des données.
Elle permet aussi d’établir des faits. En Haïti, la Commission Vérité,
qui travaille avec Patrick Ball depuis 1995, en donne un bon exemple. Après
avoir enregistré plus de 18 000 violations des droits à travers 5 500
témoignages, elle a analysé ces données pour comprendre ce qui
s’était vraiment passé sous le régime militaire, notamment en
1993-1994.
«Nous avons dressé la liste des victimes. Puis nous en avons tiré
un graphique. Nous avons vu que les assassinats politiques se concentraient à
deux moments précis», rapporte Patrick Ball. En se reportant à
la chronologie des événements, la commission a remarqué que
ces pics s’étaient produits lorsque des troupes américaines avaient
pénétré dans les eaux territoriales de l’île – faisant
croire à l’imminence d’une intervention militaire.
«De nombreux partisans du régime haïtien avaient mis la violence
et les exactions sur le compte d’une poussée de fièvre nationaliste
spontanée, commente Patrick Ball. Selon eux, c’étaient les Etats-Unis
et leur menace d’intervention les fautifs. Or, avec le recul, on a constaté
que les mêmes types de crimes avaient eu lieu dans tout le pays, ce qui suppose
une coordination. Par ailleurs, l’Etat avait aussi procédé à
de nombreuses arrestations en même temps que les paramilitaires commettaient
leurs exactions.»
La conclusion s’impose, affirme Ball: le gouvernement soutenait les paramilitaires
dans leur politique de terreur. Objectif: intimider les Haïtiens pour les dissuader
d’en appeler à une intervention américaine et au retour du président
Aristide.
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Du
Guatemala au Kosovo, les défenseurs des droits humains font l’apprentissage
d’une discipline digne des romans d’espionnage: l’art de la cryptographie.
Une révolution
tranquille et mondiale est en marche dans les milieux de défense des droits
humains. Sans manifestations violentes ni cris de rage, cette mutation à base
d’électronique et de matière grise touche le Guatemala comme le Kosovo,
deux pays en pointe.
La technologie informatique – et notamment la cryptographie (qui, par des codes secrets,
transforme les textes en flux de caractères apparemment aléatoires)
– modifie le rapport de forces entre les Etats répressifs et les ONG qui les
surveillent. Du Cambodge au Salvador, des comités de base adoptent des logiciels
qui les aident à repérer les exactions du pouvoir et à coder
les données recueillies.
La
technologie était l’ennemie par excellence
Patrick
Ball, directeur adjoint du programme «Science et droits humains» de l’American
Association for the Advancement of Science (AAAS), est un acteur majeur de cette
révolution. Depuis neuf ans, il se déplace discrètement dans
le sillage des guerres et des insurrections pour enseigner l’art de traiter l’information
aux défenseurs des droits humains. Il a créé et sécurisé
leurs bases de données au Salvador, au Guatemala, en Haïti, en Ethiopie,
en Albanie, au Kosovo et en Afrique du Sud. Entre autres.
Quand Patrick Ball a lancé son programme de formation au début des
années 90, la plupart de ses interlocuteurs étaient technophobes. Utilisée
par les Etats pour les espionner et les réprimer, la technologie était
l’ennemie par excellence. Partout, il fallait se battre pour convaincre les gens
qu’adopter ces logiciels – dont les prix diminuaient sans cesse – allait renverser
la situation à leur avantage. Il y a environ trois ans, le climat a changé.
«Les organisations ont commencé à comprendre la prodigieuse puissance
d’analyse des données de cette technologie, souligne Patrick Ball. Au Cambodge,
j’ai été frappé par les énormes piles de papier qui encombraient
les bureaux. Il fallait bien deux semaines pour en extraire un simple chiffre.»
La baisse des coûts des ordinateurs et des logiciels a changé la donne.
Bases de données, tableurs, outils de traitement de texte et de communication
autorisent désormais la plus grande rigueur dans la traque des violations
des droits humains. Cette finesse d’analyse est une arme redoutable. Donc une cible
pour l’adversaire. Les témoins risquent souvent leur vie quand ils parlent.
«Sur le terrain, les défenseurs utilisent la cryptographie pour sécuriser
les bases de données, les rapports d’en-quête et l’identité des
témoins. Tout ce qui peut compromettre la liberté ou la sécurité
de quelqu’un», remarque Ball.
Au Guatemala, cette technique a été déterminante pour briser
le silence, après 36 années de terreur et d’une guerre civile qui a
fait plus de 100 000 morts – des Indiens mayas pour la plupart. Avant 1994, recueillir
ce témoignage aurait été impossible: «Ma sœur est allée
faire des courses à Rabinal. Mais quand elle est arrivée au hameau
du Plan de Sanchez, l’armée y était déjà. Ils se sont
emparé d’elle et l’ont violée dans une maison, avec 15 autres filles.
Puis ils les ont tuées.» Aujourd’hui, ces mots terribles et des milliers
d’autres figurent dans un rapport de l’AAAS et du Centre international de recherche
sur les droits humains (CIIDH) de Guatemala City. Le témoin n’aurait jamais
osé les prononcer si on ne lui avait pas garanti que son nom resterait indéchiffrable
par les autorités de son pays.
Protéger
les témoins et préserver l’intégrité des données
Le CIIDH a été l’une des premières ONG à sécuriser
sa base de données grâce au PGP (Pretty Good Privacy), l’un des logiciels
de cryptographie les plus utilisés par le grand public. Ses membres ont introduit
des ordinateurs portables alimentés par des panneaux solaires dans des montagnes
isolées. Ils ont passé des mois à sillonner la région
à pied et à dos de mulet pour réunir les témoignages
de ceux qui s’y étaient réfugiés.
Après avoir brûlé toute trace écrite, ils ont chiffré
les données avant de les transmettre à la capitale. Puis ils en ont
envoyé des copies codées par e-mail dans une base arrière sûre,
à l’étranger. Selon Patrick Ball, les défenseurs du Guatemala
offrent l’un des meilleurs exemples de l’usage de cette technologie. Elle leur sert
non seulement à protéger les témoins mais aussi à préserver
l’intégrité des données: l’adversaire ne peut pas y introduire
de fausses informations dans le but de discréditer l’organisation.
Pourtant, ajoute-t-il, «certaines ONG préfèrent ne pas chiffrer
leurs données car elles redoutent que leur Etat les accuse de menacer la sécurité
nationale. Franchement, je ne crois pas que ce soit possible car toutes celles que
je connais sont attachées à la démocratisation et aux libertés
publiques. Mais elles peuvent en revanche gêner des gradés de l’armée
ou de la police.»
Tout au long des années 90, les ONG de défenseurs basées aux
Etats-Unis se sont aussi heurtées à l’hostilité du gouvernement
américain, qui voulait les empêcher d’exporter leurs outils de chiffrement
dans le reste du monde. Selon Patrick Ball, ce bras de fer n’est plus d’actualité.
«Finalement, l’Etat a jugé que les coûts économique et
politique d’une réglementation de la cryptographie seraient plus dangereux
que les pressions de ses services de police et de renseignement.» Ces derniers
ont tout fait pour limiter la dissémination de ces outils en avançant
qu’ils profiteraient avant tout aux criminels et aux terroristes.
Pour le moment, Patrick Ball n’a personnellement jamais été confronté
à une «guerre du chiffre» dans les régions où il
a travaillé. Pourtant, certains Etats continuent à interdire la cryptographie
ou envisagent de le faire. «Dans la bataille pour l’accès des défenseurs
des droits humains à la cryptographie, le front se trouve aujourd’hui en Corée
du Nord, en Iran, au Vietnam et... au Royaume-Uni.» Pour éviter le combat,
de nombreuses organisations ne reconnaissent pas publiquement qu’elles chiffrent
leurs données. Après tout, pourquoi aller crier sur les toits qu’un
écran couvert de caractères bizarroïdes peut se transformer d’un
seul coup en témoignage accablant sur le meurtre et la torture?

Le rapport
State Violence in Guatemala, 1960-1996: A Quantitative Reflection
est disponible sur le site: http://hrdata.aaas.org/ciidh. |