
Les récifs du parc national de Komodo, un «gisement» touristique.

L'archipel indonésien
Grâce à la «reformasi», un village de pêcheurs crée
sa propre réserve marine. |
En
Indonésie, la pêche au cyanure et à l’explosif menace les récifs
les plus riches du monde. Sur tout l’archipel, les parcs nationaux et les petites
communautés de pêcheurs multiplient les initiatives.
Vu des fenêtres
d’un petit avion de tourisme, le parc national de Komodo paraît hors du temps.
Sans la présence de quelques bateaux de pêche, les îles couvertes
de palmiers où vivent des reptiles géants — les varans — évoqueraient
facilement un immense Jurassic Park.
Dès que l’avion a touché le sol, on retrouve l’Indonésie du
XXIe siècle. Devant
le minuscule aéroport de Labuanbajo, à l’extrémité est
du parc, les habitants manifestent. Ils profitent de leurs tout nouveaux droits pour
revendiquer leur autonomie, au moment où le gouverneur de la province s’apprête
à quitter la ville par le vol bihebdomadaire. A l’intérieur du terminal,
une affiche sur papier glacé de l’ONG américaine The Nature Conservancy
(TNC) attire l’attention des nouveaux arrivants sur les dangers divers — ancres,
explosifs ou cyanure — qui menacent les récifs coralliens de Komodo.
Par leur profusion de couleurs, de formes, de textures, et la prodigieuse diversité
d’espèces vivantes qu’ils abritent, les récifs indonésiens émerveillent
les touristes de passage et les plongeurs expérimentés. A lui seul,
le parc national de Komodo abrite 250 espèces de coraux et un millier d’espèces
de poissons — soit plus que les Caraïbes. Les récifs coralliens
jouent aussi un rôle essentiel dans l’économie nationale: les espèces
qu’ils abritent fournissent la moitié des protéines animales consommées
par l’Indonésie. On comprend donc quels enjeux vitaux, ici plus que partout
ailleurs, recouvre la controverse sur les techniques de pêche destructrices
et sur les moyens d’y mettre fin.
Les méthodes utilisées par la plupart des pêcheurs indonésiens
ont peu d’effets néfastes sur l’environnement, qu’il s’agisse de la ligne
ou du petit filet suspendu aux bagan, ces gracieuses embarcations à pont carré
dont les lanternes au kérosène ponctuent l’horizon, la nuit, dans l’est
de l’Indonésie. Mais une petite minorité d’entre eux a multiplié
son revenu — ils gagnent souvent quatre fois plus qu’un fonctionnaire — en déversant
du cyanure ou en jetant des bombes artisanales. Ces méthodes destructrices
affecteraient déjà les quatre cinquièmes des récifs et,
bien qu’illégales, elles sont rarement sanctionnées par des autorités
démunies et souvent corrompues.
A Komodo, pour ralentir la destruction, des patrouilles en mer, inaugurées
par les autorités en 1996 avec l’aide du programme Indonésie de TNC,
ont réduit d’environ 80% la pêche à l’explosif.
En 2000, une «station flottante de surveillance» a été
installée. Financée par les clubs de plongée vivant du tourisme
et par TNC, elle a procédé à deux importantes arrestations dès
les premières semaines de fonctionnement. Ces événements sont
à l’origine de dissensions parmi les habitants, certains approuvant la protection
des récifs, cruciaux pour la survie économique des îles, les
autres critiquant l’intrusion d’une riche ONG américaine.
Les efforts de protection ont été mieux accueillis dans la zone du
parc national de Bunaken (Célèbes du Nord). L’Association des sports
aquatiques des Célèbes du Nord prélève une contribution
volontaire de 35 F par plongeur pour financer des patrouilles. L’association
finance aussi un programme de formation et un projet de commercialisation de produits
artisanaux, destinés aux habitants du parc. «Nous payons la police environ
1 750 F pour deux jours de patrouille. Nous avons eu deux grosses arrestations
pour pêche à l’explosif, les premières, peut-être, en Indonésie.
Et la population nous soutient», affirme le biologiste Mark Erdmann, conseiller
du parc qui coopère avec l’Association.
Au nord des Célèbes, plusieurs villages ont pris des initiatives. Ils
s’appuient, pour cela, sur la reformasi (la décentralisation) qui permet désormais
aux collectivités locales de s’impliquer dans la gestion des ressources.
Fin 1998, dans le district de Blongko, les habitants d’un village ont interdit à
la pêche six hectares de récifs coralliens dégradés et
de mangroves, créant ainsi la première réserve marine d’Indonésie
gérée localement. En moins d’un an, ils notent une amélioration
spectaculaire dans leurs zones de pêches. «Pour la première fois
depuis des années, explique le chef du village, Dolvi Janis, nous pouvons,
de la plage, jeter une ligne près de la réserve et prendre un poisson
de grand fond.»
Deux autres villages des Célèbes ont déjà suivi cet exemple
et les treize villages littoraux du district de Blongko envisagent de créer
leur réserve. Même quand ces zones sont restreintes, les poissons se
multiplient et se répandent dans les eaux avoisinantes.
Par comparaison avec un parc national, comme celui de Komodo, la différence
d’échelle est notable. Mais ces petits projets peuvent se généraliser
pour des coûts réduits. En combinant leur élan, l’écologie
internationale et la reformasi locale peuvent contribuer à la prospérité
des récifs, des pêcheries et des villages côtiers d’Indonésie. |