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La mystérieuse vallée des cigares de Cuba

Reina María Rodríguez, poète et romancière cubaine. Parmi ses dernières œuvres, La photo de la serre (Prix de la Maison des Amériques 1998) et Je te nourrirai comme un oiseau (La Havane, Letras Cubanas, 2000).
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Des champs de tabac s’étalent au pied des mogotes, montagnes de pierre calcaire.


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La “Fresque de la Préhistoire”, sur le mogote des Deux Sœurs.



La vallée de Viñales est inscrite sur la liste du Patrimoine mondial depuis novembre 1999. Les paysans y ont toujours recours aux techniques agricoles traditionnelles, en particulier pour la production du tabac. Les villages et les fermes ont su préserver une architecture traditionnelle. Une société pluriethnique s’y perpétue témoin du passé culturel des îles caraïbes et surtout de Cuba.

Source: rapport de la 23e session du Comité du patrimoine de l’UNESCO, qui s’est tenue au Maroc
du 29 novembre au
4 décembre 1999.


Cuba
A l’extrémité ouest de l’île, la vallée de Viñales, inscrite au Patrimoine de l’humanité, offre un paysage magique de collines et de grottes. C’est là surtout que poussent les meilleures feuilles de havane.

Sur le flanc ouest de la Cordillère de Guaniguanico, sous la Sierra de los Órganos (la Sierra des Orgues), apparaît une région de montagnes en pierre calcaire appelées mogotes – aux sommets arrondis, aux versants quasi verticaux – surgies de la mer voici plus de deux millions d’années et façonnée pendant le Jurassique. Enfanté dans des conditions difficiles, son relief porte la trace des élévations, dénivellations, abîmes et autres frictions liés à l’érosion. C’est sur ces terres que poussent les franges rouges, étranges, des plants de tabac. Presque brûlés par le sel, ils reverdissent sous l’action d’un soleil permanent.
J’ai toujours rêvé de la vallée de Viñales, sans toutefois oser m’y rendre. Sur les images de mes livres de classe, si bigarrées, je touchais du doigt la feuille de tabac, je voyais la chenille qui, disait-on, s’y développait, vampirisant lentement et avidement son arôme. Moi qui suis avant tout une enfant de l’asphalte et de la ville, je me souviens, comme si elle eût été réelle, de la sensation qu’un tel frôlement produisait sur ma main. Cette feuille, vert brillant comme l’adolescence, vire au brun foncé, et, une fois sèche, est prisée, chiquée, fumée comme le temps, jusqu’à n’être plus que fumée, signe de la vieillesse.
Vers 1800, des producteurs de tabac, venus pour la plupart des Iles Canaries, développèrent la culture de la plante dans toute la région qu’on appelle communément Vuelta abajo (Tournée vers le bas). Deux siècles plus tard, cette culture demeure la raison d’être de la Vallée de Viñales, qui produit 661 000 quintaux de feuilles par an. Seules les meilleures sont acheminées à La Havane, où des centaines de cigariers et de bagueurs les transforment en cigares. Le pays en produit soixante-cinq millions qui, rangés dans des boîtes en cèdre, sont exportés dans le monde entier.
Le tabac est une plante qui demande un travail de patience. Certains disent même qu’elle pousse mieux si on lui parle. Du moment précis (entre octobre et décembre) où elle est plantée et récoltée, dépendra sa conservation ou sa perte, car elle sera devenue aigre ou acide.
La Vallée de Viñales dans la province de Pinar del Rio est, comme le tabac, réservée, parcimonieuse, tranquille et renfermée. Ceux qui ne l’ont jamais visitée doivent savoir que ce lieu recèle des espèces animales et végétales uniques et quasiment en voie d’extinction, comme le palmier de corcho (palmier-liège, Restonea regia), l’agave, le macusey femelle, le chêne-caïman ou le dragonnier. Ignorant l’arrivée de la civilisation et toute autre musique que leurs chants, les oiseaux présentent aussi une extraordinaire diversité et portent des noms sonores comme tomeguines des pins (Euethia lépida), sinsontes (Mimus polyglottus), toties (Angelaius humeralis)…

En ballade avec les poissons albinos
Ici, les Indiens Guanajatabeyes s’étaient aménagés des abris primitifs à l’intérieur de cavernes creusées dans le mogote, où l’on a retrouvé des objets de leur culture nomade et des restes fossilisés de mammifères du pliocène, inscrustés dans la pierre. Dans la profondeur des grottes nagent des poissons albinos et volent des chauves-souris-papillons. Certaines, comme la Cueva del Indio (Grotte de l’Indien), redécouverte en 1920, recèlent quatre kilomètres de canaux souterrains qui se visitent à bord de petits canots, pour peu qu’on ait le courage d’écouter les sombres légendes que les guajiros (fermiers blancs de Cuba) aiment raconter à leur sujet.
Lors de leur lente pénétration dans la roche calcaire, où elles se mêlent à l’argile des mogotes, les eaux des rivières dissolvent quantité de sels minéraux et de terre cuivrée qui déposent, sur le plafond et les parois des grottes, ces teintes ocre ou vert laiteux, qui rendent ces lieux encore plus mystérieux.
Nous sommes à 150 kilomètres à l’ouest de La Havane, mais à des millions d’années de sa fondation.

A Viñales, c’est la nature qui peint
Revenir à la Vallée de Viñales, c’est la redécouvrir. On sent planer au-dessus d’elle un silence, un calme, un mystère dissimulé dans le brouillard du matin. Dans tel village, on découvre une église du xixe siècle avec ses bancs de couleur sombre, tant de fois restaurés. Une odeur d’humidité se mêle à celle de la nourriture réchauffée. Les pluies abondantes de la saison humide ont délavé les façades, naguère brillantes, qui luisent comme des mosaïques ternies. Et la main du Cubain, qui ne peut s’empêcher de toucher, de tripoter chaque chose, les caressant au passage, a fini par user le bois des rampes sur les perrons. Comme dans tous les villages de mon pays, on trouve à Viñales une place centrale faisant valoir son ordre contre l’arbitraire.
A quatre kilomètres du village, le mogote Dos Hermanas (Les Deux Sœurs) exhibe, sur un de ses versants, la Fresque de la Préhistoire, une œuvre impressionnante de 120 mètres de haut sur 180 mètres de large, où le Cubain Leovigildo González, disciple du fresquiste mexicain Diego de Rivera, a peint les animaux et autres créatures qui vivaient dans cette région aux temps préhistoriques. Ceux qui n’auraient pas lu le poème de José Lezama Lima
1 Sous l’arche de Viñales, qui n’auraient pas vu les tableaux du peintre cubain Domingo Ramos, ni contemplé la Fresque de la Préhistoire, doivent savoir que cette vallée qui semble surgie de l’océan dans la partie la plus occidentale de l’île, est un lieu d’art par excellence, où la Nature elle-même a composé son tableau, sans attendre l’arrivée du peintre.
Comment sortir du cœur de la vallée? Par les falaises et les fosses naturelles? En coupant à travers quelque mogote avec ses douces stalagmites? En suivant la longue barrière de palmas barrigonas (palmiers ventrus, Colpothricanax wrightii), avec leurs panaches de feu allumés par l’été? A travers le gazouillis des sources peuplées de poissons aveugles? En se laissant guider par les cris des organisateurs de combats de coqs dont la voix résonne encore du côté des anciens batey (propriété rurale)? Ou à travers la copie infidèle d’un tableau accroché au mur jaune d’un restaurant quelconque du Vedado
2?
Par lequel de ces chemins s’en retourner?


1. Poète cubain (1912-1976).
2. Quartier touristique de La Havane.

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