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L’Arche du goût

Alain Senderens: la cuisine entre deux feux

Propos recueillis par René Lefort, directeur du Courrier de l’UNESCO.
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Alain Senderens puise aussi son inspiration dans de très vieux livres de cuisine.





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«Aujourd’hui, la quantité n’est pas toujours opposée à la qualité.»





L’Arche du goût

Noé embarqua sur son arche les animaux que le déluge allait noyer. Pour sauver les produits de la terre – végétaux et animaux – tout comme les recettes pour les accommoder, que l’industrialisation de l’agroalimentaire submerge, l’ONG internationale d’origine italienne Slow food* a créé en 1996 l’Arche du goût.
Il ne reste qu’une vingtaine de cochons mora romagnola pour fournir de délicieux jambons; quelques hectares seulement des vignes de Sciacchetrà, en Ligurie, donnent encore l’un des meilleurs vins doux italiens. Un patrimoine à la fois riche et complexe, artisanal et non-écrit, façonné au cours des siècles par des savoir-faire traditionnels, est en voie d’extinction. Il est infiniment fragile: qu’un seul élément – produit ou tour de main – du cycle complet de production vienne à manquer, et c’est l’œuvre entière qui disparaît.
L’Arche du goût vise d’abord à repérer, répertorier et faire connaître ces trésors menacés. Un comité scientifique de journalistes, enseignants et chercheurs y pourvoit. Cependant, le but essentiel n’est pas de confiner ces richesses dans une sorte de musée mais au contraire de les faire renaître. Des Presidiums – 92 aujourd’hui –, stimulent leur production, leur notoriété et leur vente pour qu’ils répondent à la demande grandissante des cercles de gourmets. Le premier Presidium en dehors de l’Italie s’est porté au secours d’une espèce de cochon d’Inde péruvien.



*Slow food, dont la devise est «Pour la défense de et le droit au plaisir», a un site internet: www.slowfood.com







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«Enfants, nous avions déjà nos petites
connaissances culinaires.»






* Alain Senderens, 61 ans, fait partie depuis 1978, sans interruption, de cette vingtaine de grands chefs que les guides gastronomiques classent dans l’élite des cuisiniers. Il a repris en 1985 le restaurant Lucas Carton, Place de la Madeleine à Paris, où il définit sa spécialité comme «la cuisine de création». L’établissement compte 68 employés à plein temps, dont 24 cuisiniers, pour servir une soixantaine de déjeuners et un peu plus de dîners, à un prix qui peut dépasser allégrement les 1 000 francs par personne.
Alain Senderens a écrit de nombreux livres de recettes mais aussi Proust, la cuisine retrouvée, éditions du Chêne, 1991, une relecture gourmande du chef d’œuvre de la littérature française.
L’un des chefs français les plus célèbres, Alain Senderens*, concède que la cuisine, sa cuisine – et sa personne – n’échappent pas aux paradoxes du troisième millénaire.

La cuisine se mondialise-t-elle, comme tout le reste?
C’est un lieu commun de constater que nous vivons dans une société d’interpénétration, multiculturelle, multiculturaliste. Par ailleurs, la révolution des transports est un fait. Des courants mondialistes traversent donc la cuisine comme ils traversent tous les autres secteurs de toutes les sociétés. Mais la cuisine ne se globalise pas, si on entend par globalisation l’imposition universelle d’un modèle unique.
Dans l’Antiquité, Pline l’Ancien raconte que les gastronomes grecs se déplaçaient dans tout le bassin méditerranéen pour déguster sur place les produits les plus frais à l’époque où ils étaient les meilleurs, plutôt que de les faire venir à eux. Mais, bien entendu, ces produits voyageaient déjà. Aujourd’hui, nous les recevons du Japon ou d’Australie dans de parfaites conditions de fraîcheur. Autre exemple: à New York, dans Little Italy, on trouve des produits italiens de meilleure qualité que ceux qui sont largement distribués en Italie même. Aux Etats-Unis, c’est la pizza qui est le plat le plus vendu et, en France, le couscous.

Vous ouvrez donc votre cuisine au monde?
Je m’inspire énormément de la cuisine asiatique. En 1978, j’ai été le premier à introduire la sauce soja dans la grande cuisine et, entre parenthèses, un critique gastronomique m’a démoli. En 1978, je suis allé deux mois en Chine pour étudier la cuisine chinoise: elle fait de belles choses mais reste très conservatrice. La cuisine thaïlandaise, en revanche, m’inspire beaucoup parce qu’elle est très aromatisée et très épicée. Je viens d’introduire de la tempura sur ma carte, c’est-à-dire une façon typiquement japonaise d’apprêter les produits frits. Je ne l’aurais jamais fait voilà dix ans ou vingt ans. Mais j’ai confectionné ce plat «à la française» en y introduisant du curry et en le faisant déguster avec du Condrieu, un vin blanc de la vallée du Rhône.

Voilà peu, une querelle de grands chefs français a opposé les partisans de l’ouverture au monde et les tenants de la tradition. Vous êtes résolument dans le camp des premiers…
J’avais alors fait une comparaison avec Picasso. Imaginons qu’on ait découvert ses œuvres au moment où cette querelle faisait rage… Certains se seraient exclamés: «il n’est pas un grand peintre, il s’inspire de l’art nègre». En cuisine, la querelle est identique. Il faudrait que l’ensemble de nos produits et de nos recettes soient hexagonaux! Je crois rêver…

Mais jusqu’où doit aller ce métissage culturel?
Ma spécialité est de créer des plats pour les marier avec des vins que j’affectionne. De nombreux viticulteurs étrangers sont prêts à me payer pour que leurs bouteilles apparaissent sur ma carte et que je réalise le plat correspondant. Je ne l’ai encore jamais fait pour deux raisons.
D’une part, je n’ai pas trouvé de vins exceptionnels, par exemple américains. Vous me direz: qu’est-ce qu’un grand vin? C’est une notion subjective. Ceux du Nouveau Monde sont très puissants, très concentrés, un peu lourds, alors que j’aspire à des vins délicats, élégants, féminins, comme de la dentelle, qui donnent envie de se resservir. Je ne dis pas que ces grands vins n’existent pas hors de France, mais ils sont rares et sûrement très chers. D’autre part, et c’est essentiel, je suis face à un dilemme: un trois étoiles français peut-il proposer un plat pour un vin américain?

Mais est-ce que les grands chefs ne sont pas en train de créer une cuisine qui satisferait une sorte de «goût mondial»? Si on mettait autour d’une table un Brésilien, un Américain, un Japonais, un Africain et un Français, apprécieraient-ils vos plats de la même façon?
Oui et non. Revenons à la peinture. Un amateur éclairé – et fortuné – se déplace dans toutes les capitales de l’art et s’ouvre donc à une multitude de styles. Ma clientèle est de ce type. Il s’agit d’une infime minorité qu’on ne rencontre que dans très peu d’endroits.
Je crois aux méridiens gastronomiques. Paris, à l’instar de New York, Los Angeles et peut-être Londres, est exceptionnel parce qu’universel sur le plan culinaire: toute personne peut y savourer des plats de sa culture d’origine et de qualité. Mais, partout ailleurs, y compris dans d’autres très grandes villes françaises, on continue de vivre dans une sorte de protectionnisme régional.
Pour reprendre votre question, je reste persuadé que certains plats français ne plairont pas à un Coréen ou un Japonais. En dehors de notre toute petite clientèle, le classicisme est omniprésent, car même quand nous nous déplaçons, nous ressentons régulièrement la nostalgie de nos racines et aspirons à les retrouver. Il n’y a donc pas de globalisation du goût: un siècle au moins sera nécessaire pour y parvenir. C’est l’une des choses les plus lentes à faire évoluer. Et qu’on ne me parle pas de la vague des MacDo: dans une ville aussi universelle que Paris, ils représentent moins de 5% de la restauration et répondent d’abord à des nécessités d’argent…

Et pourtant, la cuisine dite «traditionnelle» disparaît…
Oui, hormis dans quelques îlots de résistance, ce qu’on appelait la cuisine bourgeoise ou la cuisine du terroir recule tout simplement à cause de l’évolution du rôle de la femme dans nos sociétés. Le soir, en rentrant de leur travail, elles n’ont pas le temps de préparer une blanquette pour leur famille. Elles achètent donc des plats tout faits. La chaîne d’hypermarchés pour laquelle je travaille enregistre des croissances de ventes annuelles de l’ordre de 45 % sur ce type de produits. Loin, très loin, de la cuisine des grands chefs, la cuisine est passée de la ménagère à l’industrie. C’est un véritable problème.

Pourquoi?
Dans les années à venir, je crains une déperdition du goût. Notre génération avait une histoire culinaire et mangeait une cuisine familiale. Enfants, nous avions déjà nos petites connaissances. Aujourd’hui, l’immense majorité de la population n’a pas cette éducation: elle est prête ou condamnée à manger n’importe quoi.
Quelqu’un qui gagne le salaire minimum, qui a un ou deux enfants qui vont à l’école, qui doit payer son logement, que lui reste-t-il pour acheter à manger? Il est condamné au bas de gamme, à des produits uniformisés et standardisés, que les gens de marketing ont conçu pour être vendus à des centaines de millions d’exemplaires, bourrés d’arômes artificiels pour tirer les prix. On entre dans une cuisine à deux vitesses: une minorité – disons 10 % de la population – pourra accéder à nos tables ou à nos créations vendues en grande surface, et 90 % n’aura droit qu’à ces produits industriels d’énorme diffusion.

Alors qu’hier, le poulet que vous serviez et celui qu’on mangeait le dimanche autour de la table était le même…

Avant, les produits n’étaient pas standardisés mais aléatoires. Mais il est vrai aussi que quand on critique aujourd’hui le poulet aux hormones, on oublie qu’hier beaucoup de familles ne pouvaient pratiquement pas manger de poulet du tout. Et la quantité n’est pas toujours opposée à la qualité: au prix de moyens colossaux, un seul producteur de champagne peut mettre 50 millions de bouteilles de très grande classe chaque année sur le marché.

Au début des années 70 est apparue ce qu’on appelle la «nouvelle cuisine», qui voulait mettre en valeur le goût originel des produits. Elle est née juste après mai 1968. Pensez-vous qu’il y ait un lien entre les deux?

Je crois en l’air du temps et en son influence sur chacun de nous. J’ai ouvert mon propre établissement le 2 avril 1968. En 1968, moi comme d’autres chefs, nous n’avions plus envie de faire une cuisine classique, mais sans aucun calcul ou arrière-pensée «politiques».

Cette nouvelle cuisine a-t-elle révolutionné aussi la production de votre «matière première»?

Pour nous, plus la cuisine est simple, plus la qualité de la matière première doit être exceptionnelle. Dans les années 70, au moment de l’émergence de cette «nouvelle cuisine» tant critiquée à l’époque, nous sommes allés voir les paysans pour leur demander de nous fournir ces produits d’exception. Grâce à nous se sont ainsi constitués des îlots d’une production de grande qualité alors que l’heure était à la généralisation de la production industrielle intensive. Bien avant l’affaire de la vache folle, les grands chefs ont ainsi sauvé des produits de tradition, lancé ce qu’on appellera ensuite des produits bio. Nous étions à l’avant garde de l’écologie mais, une fois encore, sans le savoir. Le chercheur français Claude Fishler1 expliquait d’ailleurs qu’avec la nouvelle cuisine, l’homme partait à la recherche du paradis perdu, alors que, dans l’ancienne cuisine, il noyait ses produits sous des sauces qui en masquaient le goût parce qu’il se croyait plus fort que la nature …

La nouvelle cuisine aurait-elle pu naître sans les innovations technologiques?
Elles ont également été déterminantes. Elles permettent à nos produits d’arriver dans des conditions de fraîcheur exceptionnelle. Et que dire des bienfaits de ces avancées pour les activités surgelées! Même le feu, avec toute la symbolique qui y est attachée, a changé. On a cuisiné pendant des millénaires avec la flamme du bois ou du charbon, puis du gaz. Arrive alors l’électricité: la flamme, symbole de la sexualité masculine, disparaît, exactement au moment où s’affirme l’égalité des sexes. Phénomène extraordinaire… Et le sous-vide dont on dispose aujourd’hui peut correspondre aux voyages intersidéraux. Il y a de quoi philosopher…

On disait hier que la qualité première d’un grand cuisinier était de savoir accommoder les restes; un grand chef d’aujourd’hui met un point d’honneur à ne strictement rien garder d’un repas à l’autre. N’est-on pas, là aussi, passé de l’économie au gaspillage?
Nous, on travaille le matin pour le déjeuner et l’après-midi pour le dîner. Nous refaisons tout deux fois par jour, y compris le pain. Nous faisons de la Haute cuisine, comme d’autres font de la Haute couture, et Dieu sait qu’il y a du gaspillage dans la Haute couture… Notre clientèle attend le meilleur parce qu’on est très cher. Donc nous mettons toutes les chances de notre coté. Mais, il y a un siècle, les meilleurs produits étaient aussi réservés aux grandes maisons, la rue ne mangeait pas la même chose. On peut interdire le luxe, les Rolls Royce en ne fabriquant que des 2 CV, mais est-ce que la démocratie c’est ce nivellement par le bas, sans même une part de rêve?

Donc cette nouvelle cuisine est devenue un art de luxe…
Il y a des moments gastronomiques, de la même façon qu’on ne va pas tous les jours à l’opéra ou au musée, qu’on ne lit pas tous les soirs un grand écrivain. Ils sont à mon sens plus forts que tous les autres puisque la Haute cuisine inclut tous les autres arts. Un tableau, c’est la vue. La musique, c’est essentiellement l’ouïe, même si son rythme peut aussi nous faire bouger. Dans la gastronomie, on mange d’abord avec l’œil, puis vient le toucher en bouche, le nez, enfin les goûts. La sensation est totale.

La voilà donc promue au rang de huitième art?
Non, parce qu’on la ramène toujours à un art mineur. Quand je demande à des intellectuels de m’expliquer pourquoi, ils répondent: la cuisine est passagère, l’œuvre est détruite. Mais, aujourd’hui, on a des recettes précises au gramme près, qu’on peut donc reproduire à l’identique, comme un disque reproduit un morceau de musique. Par ailleurs, la plupart des gens ne peuvent pas faire des analyses intellectuelles sur la cuisine comme ils le feraient sur la peinture ou la littérature: ils n’ont pas le vocabulaire pour décrire leur plaisir ou leur déplaisir, se contentant d’affirmer: «c’est bon» ou: «c’est pas bon». Dès lors, le produit, le vin, le plat meurt de sa belle mort, pour rien. La culture de l’art culinaire manque.

Ce statut d’artiste, vous le revendiquez au point que vous voudriez que vos recettes soient protégées par des brevets.

Pour moi, tout ce qui est classique appartient au domaine public. Mais, aujourd’hui, les industriels font des plats en s’inspirant de mes dernières recettes. Je ne trouve pas ça normal. Dès qu’un journaliste dit qu’il a mangé chez moi un plat excellent, tout le monde va essayer de me copier sans même savoir comment faire et donc en le faisant souvent mal. Faire jouer la propriété intellectuelle est la condition sine qua non pour que la recette soit refaite correctement, que le plat garde son originalité.

Mais un tableau ou un film peuvent être admirés par des millions de personnes, alors que vos plats ne sont accessibles qu’à une infime minorité…

Oui et non, car j’assume aussi une mission sociale. Les grands chefs ont leur prêt-à-cuisiner comme les grands couturiers leur prêt-à-porter. Les plats sous vide que je confectionne pour une grande enseigne en sont l’illustration. Certes, ils sont sans commune mesure avec ce que je sers dans mon établissement. Cependant, peu de ménagères sont en mesure de produire un aussi bon rapport qualité/prix, puisqu’ils coûtent entre 18 francs et 30 francs. Je rends le plaisir du goût à la ménagère qui n’a plus le temps de cuisiner.

Ainsi, pour reprendre une formule célèbre, «nous sommes ce que nous mangeons».

Claude Lévi-Strauss est encore plus précis que Goethe, à qui l’on attribue cette citation. Il affirme que «la cuisine d’une société traduit inconsciemment sa structure, à moins que, sans le savoir davantage, elle ne se résigne à y dévoiler ses contradictions». Je suis un homme d’hier par mon métier et ma culture familiale, mais j’essaye aussi d’être de notre monde. Or, nous vivons une période de transition, la naissance d’une nouvelle civilisation et la fin de celle qui nous a gouvernés depuis 2 000 ans. Malheureusement, nous ne disposons que des mots, des idées et de notre culture passée, insuffisants pour imaginer le monde de demain. Ce contraste explique sans doute que, comme beaucoup de gens, je suis aujourd’hui en porte-à-faux. D’autant que, il y a un an ou deux, un client m’a dit: «Monsieur Senderens, quand les Romains ont commencé à dresser des statues à leurs cuisiniers, ils sont entrés en pleine décadence»…


1. Claude Fischler, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (France), est notamment l’auteur de L’Homnivore, 1990, Odile Jacob, Paris.

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